‹ La Tunisie chrétienneChapitre 25 sur 37 · CAPTIVITÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ DE SAINT VINCENT DE PAUL

Saint Vincent de Paul a écrit la relation de sa captivité à Tunis. Malgré sa défense formelle, l'on a conservé ce précieux document. J*en donne ici les parties les plus notables. Elle est écrite d'Avignon, le 24 juillet 1607, à M. de Commet, avocatau présidial d'Acqs (aujourd'hui Dax)^

« ... Estant sur le poinct de partir (de Marseille) par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j'estois logé de m'embarquer avec luy jusques à Narbonne, veu la faveur du temps qui estoit ; ce que je fis pour plustôt y estre et pour espargner, ou, pour mieux dire, pour n'y jamais estre et tout perdre. Le vent nous feust aussi favorable qu'il faloyt pour nous rendre ce jour à Narbonne qui estoy t faire cinquante

1 c'était de Commet le jeune, frère de Tavocat qui avait été le premier protectear da aaint Vincent de Paul. ~ Saint Vin':enl de Paul, par M. Tabbô M&ynard ; t. I, p. 42-43. Paris, 1860.

lieues, si Dieu n'eust permis que trois brigantins turoqs, qui costoyoient le goulfe de Léon pour atraper les barques qui venoyent de Beaucaire, où il y avoyt foire, que Ton estime estre des plus belles de la chrestieuté, ne nous eussent donnez la chasse et attaquez si vivement que, deux ou trois des nostres estant tuez et tout le reste blessés et mesme moy qui eus ui^ coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contrainctz de nous rendre à ces félons (et pires que tigres). Les premiers esclats de la rage desquelz furent de hacher nostre pilote en (cent) mille pièces, pour avoir perdeu un des principalz des leurs, outre quatre ou cinq forsatz que les nostres leur tuèrent. Ce faict, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pensez, poursuivirent leur poincte, faisant mille voleries, donnant néanmoingt liberté à ceux qui se rendoyent sans combattre, après les avoir volez; et, enfin, chargez de marchandise, au bout de sept ou huict jours, prindrene la route de Barbarie, tanière et spélongue de voleurs sans adveu du Grand Turcq, où, estant arrivez, ils nous exposèrent en vente avec procèsverbal de notre capture, qu'ilz disoyent avoir esté Taicte dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions esté délivrez par le consul que le roy tient de là pour rendre libre le commerce aux François. Leur procedeure à nostre vente feust qu'après qu'ils nous eurent despouiUez tout nudz, ils nous baillèrent à chascun une paire de brayes, un hocqueton de lin avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Thunis, où ils estoyent veneuz pour nous vendre. Nous ayant faict faire cincq ou six tours par la ville la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, affin que les marchands vinsent voir qui pouvoyt manger et qui

non, pour monstrer que nos playes n'estoient point mortelles. Ce fait^ nous ramenèrent à la place où les marchands nous vindrent visiter tout de mesme que Ton faict à l'achat d'un cheval ou d'un beuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer le pas, troter et courir, puis tenir des fardeaux, et puis luter pour voir la force d'un chacun et mile autres sortes de brutalitez.

a Je feus vendeu à un pescheur, qui feust contrainct se deffaire bientost de moy, pour n'avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis, par le pescheur à un vieillard médecin spagirique^ souverain tireur de quintescences, homme fort humain et traictable; lequel, à ce qu'il me disoyt, avoyt travaillé cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale (et en vain quant à la pierre, mais fort seurement à autres sortes de transmutations des métaux. En foy de quoy, je luy ay veu souvent fondre autant d'or que d'argent ensemble, le mètre en petites lamines, et puis mètre un lit de quelque poudre, dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l'ouvrir et trouver l'argent estre deveneu or ; et plus souvent encore congeler ou fixer l'argent vif en fin argent, qu'il vendoyt pour donner aux pauvres. Mon occupation estoyt de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoy. Dieu mercy, je n'avois plus de peine que de plaisir). 11 m'aimoyt fort et se plaisoyt fort de me discourir de l'alchimie , et plus de sa loy, à laquelle il faisoyt tous ses efforts de m'atirer, me prometant force richesses et tout son sçavoir. Dieu opéra tousiours en moy une

1 Spaqiriqite, $pagiriê, da çrr«e oicoo», extraire, ancien nom de la ohimie.

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croyance de délivrance par les assidues prières que je luj faisois et à la vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je croy fermement avoir esté délivré.

a ... Je feus donc avec ce vieiUard despuis le mois de reptcmbre 1605, jusqu'au mois d'aoust prochain, qu'il fust pris et mené au Grand Sultan pour travailler pour luy ; mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à son nepveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit tôt après la mort de son oncle, parcequ'il ouyt dire comme monsieur de Brève, ambassadeur pour le roy en Turquie, venoyt avec bonnes et expresses patentes du Grand Turcq, pour recouvrer les esclaves chrestiens. Un renégat de Nice en Savoye, ennemy de nature, m'acheta et m'emmena en son (emat, ainsi s'apelle le bien que l'on tient comme métayer du Grand Seigneur : car le peuple n'a rien ; tout est au sultnn. Le temat de cestuy-cy estoyt dans la mpntagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois famés qu'il avoyt, comme grecque chrestienne, mais schismalique (avoyt un bel esprit et m'affectionnoyt fort, et plus u la fin, une naturellement) turque, qui servit d'instrument à la miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie, le remettre au giron de l'Eglise et me délivrer de son esclavage. Curieuse qu'elle estoyt de sçavoir nostre façon de vivre, elle me venoyt voir tous les jours aux champs où je fossioys, et après tout, me commanda de chanter louanges à mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus in terra aliéna des enfants d'Israël captifs en Babilone me fist commencer, avec la larme à l'œil, le fSdLume Super fiumina Babilonis, et puis le Salve Regina^ et plusieurs autres choses, en quoy elle print autant de plaisir que la merveille

en feust grande. Elle ne manqua point de dire h son mari le soir qu'il avoye heu tort de quiter sa religion, qu'elle estimoyt extrêmement bonne pour un récit que je lui avoys faict de nostre Dieu, et quelques louanges que je luy avoys chanté en sa présence, en quoy, disoyt-elle, elle avoyt eu un si divin plaisir, qu'elle ne croyoyt poinct que le paradis de ses pères et celui qu'elle esperoyt un jour fut si glorieux, ni accompagné de tant de joye que le plaisir qu'elle avoyt pendant que je louois mon Dieu, concluant qu'il y avoyt quelque merveille. Ces tre autre Gaïphe ou asnesse de Balaam fict par ses discours que son mari me dit le lendemain, qu'il ne tenoyt qu'a commodité que nous ne nous sauvissions en France, mais qu'il y donneroyt tel remède dans peu de temps que Dieu y seroyt loué. Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'enlretinst dans ces vaines, mais à la fin exécutées espérances, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendismes le vingt huictième de juing à Aiguesmortes et, tôt après, en Avignon, où monseigneur le vice-légat receut publiquement le renégat, avec la larme h l'œil et le sanglot au gosier, dans l'église de Saint-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des spectateurs... ^ »

La captivité de saint Vincent de Paul dura près de deux ans (du 26 ou 27 juillet 1605 au 28 juin 1607). Saint Vincent parla à peine une ou deux fois de son esclavage en Tunisie. Il le taisait avec autant de soin que d'humilité; mais il n'oublia jamais les souffrances endurées par les chrétiens esclaves. Sa pensée constante fut de secourir ces infortunés. Dans le chapitre suivant, on verra comment il intéressa à leur sort la charité chrétienne et le roi de France.

i Saint Vincent de Paul^ par M« Tabbé Maynard ; 1. 1, p. 36-41.

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