CHAPITRE VII
LES CAPUCINS PALERMITAINS, GÉNOIS ET ROMAINS. — LES MISSIONNAIRES DE SAINT VINCENT DE PAUL
La mission politique de Savary de Brèves et la captivité de saint Vincent de Paul ont marqué, en Tunisie, une ère nouvelle pour le catholicisme.
Pendant les xiv% xv® et xvi* siècles, la France avait pris peu de part à la répression de la piraterie barbaresque. FrançoisI", emporté par salutte ardente contre Charles-Quint, ' avait fait alliance avec le sultan, laissant ainsi à son rival la gloire d'intervenir par les armes en faveur des chrétiens de Tunis. Henri IV et Louis XIII se préoccupèrent de la douloureuse situation des chrétiens ; nous avons parlé du traité conclu entre Henri IV et le dey Kara Othman (1604). Les Trinitaires et les Religieux de la Merci, d'autre part, n'avaient cessé, depuis leur fondation, de racheter ou de secourir les captifs ; cependant leur intervention en Tunisie ne fut jamais que temporaire.
108 LA TUNISTB CHRETIENNE
« On peut dire que, jusqu'à saint Vincent de Paul, il n'y avait rien de fixe et d'organisé dans le service religieux de la Barbarie... A saint Vincent de Paul appartient l'initiative de l'érection d'un vicariat apostolique qui mit les choses dans un état normale » Saint Vincent de Paul, dont l'action fut considérable sur le gouvernement du roi, caressa longtemps le désir de voir les puissances chrétiennes se liguer pour aller châtier les Barbaresques et délivrer d'un seul coup les chrétiens captifs. Ses vœux ne devaient être en partie exaucés que deux siècles plus tard. Toutefois, avec le xvii® siècle, apparurent en Tunisie deux éléments nouveaux qui contribuèrent à faire refleurir le christianisme ; je veux dire la sollicitude des rois de France pour le sort des chrétiens, et la mission créés par saint Vincent de Paul. Ces éléments, tous les deux exclusivement français, se sont prêté un mutuel appui. L'apostolat des fils de saint Vincent de Paul a été aussi efficace, pour la protection et le rachat des captifs, que l'ont été les diverses escadres royales envoyées sur les côtes tunisiennes.
Avant d'aller plus loin, je dois dire quelques mots des établissements des Capucins palermitains, génois et romains à Tabarque et à Tunis.
Dès 1624, lepapeUrbain VIII envoya desCapuciLS à Tunis. Sous le nom de a procureurs des esclaves », ces Religieux devaient assister les chrétieis captifs dans les bagnes et porteries secours de la religion aux chrétiens indigènes, aux besoins desquels on n'avait pas pu jusqu'alors pourvoir régulièrement.
Ces Capucins, originaires de la province de Palerme
1 Saint Vincent de Paul» 1. 1, p. fôS.
(Sicile), eurent pour premier supérieur le P. Ange, de Conigliano. « Ils furent, dit M. Rousseau, les véritables fondateurs de rÉglise actuelle de Tunis. » Des historiens attribuent la venue des Capucins en Tunisie aux sentiments favorables exprimés à Urbain VllI parMourad, renégat chrétien, originaire de rîle de Corse, devenu le personnage le plus important de la Régence. Un auteur sicilien rapporte au contraire, que, sur la demande du prince Philibert, vice-roi de Sicile, Vulpio, archevêque de Sardaigne, obtint d'Urbain VIII le bref (20 avril 1624) Ex omnibus charitatis officiiSy autorisant l'envoi de Capucins palermitains à Tunis. Les deux versions sont conciliables, Mourad bey ayant pu faire connaître au pape, par le vice-roi de Sicile, les bonnes dispositions dont il était animé envers les chrétiens. Il ne paraît pas cependant que la population musulmane ait beaucoup partagé les senliments de Mourad bey. L'année suivante, 1625, un Maltais, du nom de Jean Fontet, fut pris par les pirates de La Goulette : il eut la langue coupée, les jambes et les bras rompus, fut traîné à travers Tunis, attaché à la queue d'un cheval et enfin brûlé vif pour.avoir courageusement protesté contre les blasphèmes des musulmans.
En même temps que les Capucins inauguraient leur mi-»sion,les rédempteurs d'esclaves continuaient la leur. En 1638 et en 1641, les Trinitaires rachetèrent 76 enclaves. Le P. Pietro Dan, auteur d'une Histoire de la Barbarie et de ses corsaires *, rapporte que, vers cette époque, on comptait à Tunis 7,000 esclaves et 4,150 renégats, parmi lesquels 700 femmes.
En 1636, les Capucins de Palerme furent remplacés par des
i Paru, 1649.
Capucins de la province de Gênes. Ces Religieux établirent leur résidence dans l'île de Tabarque, située à 152 kil. N. 0. de Tunis, dans le voisinage de La Calle ^ Une autre version veut que les Capucins de Gènes n'aient pas remplacé immédiatement les Capucins de Palerme établis à Tunis. Cette assertion s'appuie sur le décret pontifical d'autorisation, lequel portait que les Capucins génois administreraient seulement l'île de Tabarque et qu'ils n'empiéteraient point sur la terre ferme déjà concédée aux Capucins siciliens.
Tabarque appartenait, en 163G, à la famille princière des Lomellini, originaire de Gènes. Voici comment cette île était tombée en des mains ciiré tiennes. Les Génois ayant pris, en 1540, sur les côtes de la Corse, le fameux pirate Dragut, le roi de Tunis leur donna Tabarque en échange du prisonnier. Les Lomellini, auxquels cette île était spécialement concédée, y installèrent d'abord une pêcherie de corail.
Le premier supérieur des Capucins génois s'appelait le P. Alexandre. 11 reçut le titre de préfet pour indiquer le caractère permanent de la mission. Les Trinitaircs el les Religieux de la Merci faisaient seulement des apparitions irréguliè/es en Tunisie, et s'en retournaient ou Europe avec les esclaves délivrés.
Les Capucins génois établis à Tabarque furent remplacés, en 1652, par des Capucins de la province romaine. Le supe rieur de ces nouveaux missionnaires reçut le titre de provicaire apostolique, titre que ses successeurs ont porté jusqu'en 1841. Le nremier provicaire fut le P. Charles d'Ancone.
Cepend nt, l'attention des chevaliers de Malte ne cessait
i Annal tu ennes^ p. àS.
d'être dirigée vers Tuuis. Le 24 août 1640, leurs galères se présentèrent devant La Goulette, incendièrent plusieurs navires et emmenèrent cinq gros bâtiments de la flotte tunisienne.
Enfin, la sollicitude de saint Vincent de Paul n'était pas moin s vive pour ces contrées où il avait enduré l'esclavage. De ri tour en France, il songea constamment à secourir les chrétiens captifs ; son vœu le plus ardent était de pouvoir envoyer en Tunisie des prêtres missionnaires pour fonder des établissements religieux, raclieter les esclaves et célébrer régulière ment les saints mystères. Mais « c'était une œuvre d'exécution difficile, les Turcs ne pouvant soufi'rir la présence d'un prêtre chrétien qu'à l'état d'esclave ou de tributaire de leur cupidité. Vincent se rappela que les traités entre la France et le Grand Seigneur autorisaient nos rois à entretenir, dans toutes les villes maritimes dépendantes de la Porte, quelques-uns de leurs sujets à titre de consuls et ces consuls eux-mêmes à recevoir un chapelain pour leur usage personnel et le service religieux de leur maison ^ » En conséquence, Vincent s'entendit avec Lange de Marliii, alors consul de France h Tunis, et il y envoya (1645), en qualité de chapelain, Louis Guérin, prêtre du diocèse do Bayeux. Le P. François Francillon accompagnait ce dernier. Grâce à l'appui pécuniaire que lui donna la duchesse d'Aiguillon, Vincent put ainsi voir s'accomplir un de ses désirs les plus chers ^.
1 Saint Vincent dn Paul, 1. 1. p. 254-855,
2 Ua peu plus tard, par contrat du 80 mai 16'é7, la duchesse d'Aiguillon ât don & siint Vincent do -'•0,500 livres, dont le revenu devait servir « à entretenir des Religieux à Tunis, à Alger et autres lieux de Barbarie od il y a des chrétiens détenus esclaves et leur y faire faire les fonctions de ladite mission auxdits es 'laves, leur administrer les saints sacrements, et employer le surplus, si aucun y a, en aumônes auxdits pauvrei esclaves. »
A peine ^débarqué à Tunis, Guérin se donna tout entier aux esclaves. Il établit publiquement dans les bagnes le culte catholique ; il ramena a Dieu un grand nombre de renégats ; il obtint pour les prêtres esclaves la permission de dire la messe; il put même, assisté des captifs, porter en procession le corps de Notre-Seigneur. Jamais, depuis la chute deTÉglise de Carthage, le catholicisme n'avait eu de si beaux jours. Saint Vincen I , qui sa vait admirablement discerner les hommes avait dit en parlant de Guérin : « — Je n'ai connu personne au monde en qui l'opération de Dieu parût davantage et qui eût plus de grâce à annoncer les vérités de l'Evangile. » En effet, le pieux missionnaire fit tant par la prédication et par l'exemple, qu'il inspira mêma à des jeunes gens la force de supporter le martyre. Rappellerai-je le courage chrétien de cet adolescent qui mourut sous le bâton plutôt que de céder à des sollicitations honteuses ? Parlerai-je de cet enfant protestant, enlevé sur les côtes d'Angleterre, conduit à Tunis, et qui, converti au catholicisme, souffrit le martyre sans renier sa foi nouvelle ?
Guérin étendit sa prédication hors de la ville, Qt parcouruj; certaines parties de la Régence pour annoncer la parole de Dieu à d'autres malheureux chrétiens. Un des fils du dey Hadj Mohammed, appelé Chéruby, fut converti par Guérin. Aussitôt après sa conversion, ce prince s'enfuit en Espagne ; il y reçut le baptême, et le roi Philippe IV lui donna un bel apanage. Dans une traversée qu'il faisait pour aller à Rome trouver le Saint-Père, il fut pris par des corsaires et ramené à Tunis. Il y conserva toujours dans son cœur la foi chrétienne et se montra compatissant à ses nouveaux coreligionnaires.
Ne pouvant plus suffire à tant de travaux, Guérin demanda
au dey Hadj Mohammed l'autorisation de faire venir" un aide : « — Fais-en venir deux ou trois, » répondit le dey. Guérin s'adressa donc à saint Vincent de Paul.
Le missionnaire choisi pour seconder Guérin fut Jean Le Vacher, prêtre né à Ecouen (1619) et illustre à jamais par le supplice inusité que les Algériens lui firent subir en 1683. A son arrivée à Tunis (22 novembre 1647), il y trouva la peste.
Guérin et Le Vacher se multiplièrent auprès des chrétiens, et tous deux furent atteints par le mal pestilentiel. Après un long et glorieux apostolat, Guérin succomba. Le Vacher recouvra la santé et continua l'œuvre de son prédécesseur. Lange de Martin, consul de France, suivit de près Guérin (1648). Le Vacher, resté seul, fut provisoirement chargé de la mission et du consulat.
Cependant la duchesse d'Aiguillon, informée de tout le bien que faisait Jean Le Vacher, obtint du roi d'acheter les deux consulats de Tunis. Ces charges étaient alors vénales. La duchesse les offrit à Vincent qui les accepta. M™* d'Aiguillon ayant agi à son insu. Il voyait en cela, disait-il, une preuve delà volonté de la Providence. Le dey Hadj Mohammed n'ayant pas voulu d'autre consul que Le Vacher, Vincent conféra à ce dernier la charge de consul (1648). A la soUicitatiori de Vincent, Le Vacher reçut, en outre, du Saint-Père le titre de vicaire apostolique. Le supérieur de la mission des Capucins, qui avait le titre de provicaire, fut soumis à sa juridiction.
En 1652> Le Vacher bénit dans un bagne une chapelle sous le vocable de Sainte -Croix, et la chapelle du consulat de France sous celui de Saint-Louis. Ce furent les deux premiers autels relevés en Tunisie depuis la prise de Carthage par Hassan (698). La chapelle de Sainte-Croix a disparu ; la
chapelle de Saint-Louis a servi jusqu'en 1860, époque à laquelle le consulat fut transféré du fondouk français à la Marine.
Le Vacher, sentant que le poids des affaires était trop lourd pour un seul homme, demanda à être relevé de ses fonctions de consul. Saint Vincent de Paul y consentit, et choisit pour lui succéder Martin Husson, avocat au parlement do Paris. Le nouveau consul arriva à Tunis vers la fin de 1G53.
Le vicaire apostolique consacra dès lors tous ses soins aux esclaves et aux chrétiens. Un jour il fut brusquement exilé de Tunis par un caprice du dey. Il se retira à Bizerte où il convertit nombre de renégats. Un mois après, à la prière de Husson, le dey le rappela. En 1G5G, la fureur du prince se tourna contre Husson ; celui-ci fut chassé de la Régence, et Jean Le Vacher dut reprendre le consulat dont il géra les intérêts pendant dix ans.
Le 25 novembre 1665, le duc de Beaufort, grand amiral de France, qui venait de battre une escadre algérienne dans les eaux de La Goulette, renouvela les traités précédemment conclus avec le gouvernement de Tunis. Une disposition du nouveau traité stipulait la mise en liberté de tous les esclaves français détenus dans les bagnes ^ Ce fut le consul de France
i Extrait du traité de 1G65.— «Art. 2.— Que tous les esclaves français, qui sont dans la ville de Tunis et toute l'étondue et domination d'icelui royaume, de quelque qualité et condition qu'ils soient, sans en exempter aucuns; comme aussi tous les esclaves janissaires seulement qui se trouveront être du royaume de Tunis, seront rais en liberté de part et d'autre et rendus de bonne foi.— Art. 15.— Que le consul francaii résidant dans la ville do Tunis sera honoré et respecté, et aura la pr«>éminence s ir tous les autres consuls, rt continuera d'avoir dans sa maiison un lieu auquel lui et les sujets de sa nnjosté très-flhrétionn« puissent exercer librement leur relig^ion, sans que personne leur puisse dire ni faire aucun empôcbemcnt, tort ou injure, :suit par paroles ou voies de faits; et pourra led t consul .ivoir et entretenir ches lui un prètr») tel qu'il lui plaira, pour desservir sa chapelle, sâns que le dey ou divan l'en puissent empêcher. »
qui servit d'intermédiaire entre le dey et le duc de Beaufort.
Ce nouveau service n'empêcha point Le Vacher d'être en butte à la jalousie des négociants de Marseille qui lui enlevèrent son consulat et le firent donner à un sieur Durand. L'intrus ne tarda point à s'apercevoir que cet emploi, loin de rapporter de l'argent, n'avait cessé d'être pour la mission une charge des plus onéreuses. « Jean Le Vacher, dit M. l'abbé Maynard, fut non seulement le dernier consul, mais le dernier missionnaire de la Compagnie en résidence à Tunis . »
A son départ, Le Vacher confia la mission à deux Capucins rachetés par lui. Ce sont, pourrait-on dire, les ancêtres des Capucins actuels. Ces deux Religieux formèrent bientôt après, avec l'autorisation du Saint-Siège (1667), une préfecture apostolique qui resta dépendante du diocèse d'Alger jusqu'en 1842.