LES CAPUCINS ITALI NS
Le traite de 1665 fut renouvelé par le maréchal d'Estrées, le 30 août 1685. 11 contenait une clause nouvelle fort importante pour les chrétiens de la Tunisie, en plaçant les missionnaires, quelle que fût leur nationalité, sous la protection immédiate du roi de France. Voici cette clause :
Art. 19. — Les Pères Capucins, et autres Religieux missionsionnaires à Tunis, de quelque nation qu'ils puissent être, seront désormais traités et tenus comme propres sujets de l'empereur de France, qui les prend en sa protection, et en cette qualité ne pourront être inquiétés ni on leurs personnes, ni en leurs biens, ni en leur chapelle, comme propres et véritables sujets de l'empereur de France.
En 1685, le P. Vincent, préfet des Capucins italiens, établit un missionnaire au Cap Nègre, où la Compagnie des
concessions d'Afrique^ venait d'ouvrir un comptoir. Cette Société, prenant de l'extension, créa des factoreries à Bizerte, à Porto Farina et à Capo Rosso. Peu après, le provicaire apostolique fonda une résidence dans chacune de ces trois stations pour y administrer les catholiques. Capo Rosso, aujourd'hui abandonné, était situé entre La Calle (Algérie) et l'île de Tabarque. Porto Farina (en arabe, Rah el Melah), placé entre Uti^iue et Carthage, a encore aujourd'hui un missionnaire Capucin.
Cette même année, 1GS5, dos Trinitaires se rendirent de Flandreen Tunisie pour le rachat des esclaves. Ils en délivrèrent un grand nombre.
La seconde moitié du xviT siècle fut constamment troublée par des séditions d'e palais, des révoltes militaires et des guerres avec les Algériens. Le pouvoir souvent contesté des deys fut plus d'une fois impuissant à protéger efficacement les chrétiens , qui durent en grande partie leur salut à la présence d'escadres françaises en croisière devant La Goulette et le long des côtes tunisiennes.
Je ne trouve, vers cette époque, aucun renseignement sur les catholiques des villes du littoral. A propos du voyage de Le Vacher, en 1G53, il est parlé incidemment des chrétiens du Bardo et de Bizerte. Il devait exister des chrétiens à Sousse et à Monastir, mais il ne paraît pas qu'il y eût alors des missionnaires dans ces deux villes. En 1694, la victoire ayant conduit les Algériens dans Tunis, les vainqueurs en valurent les bagnes et profanèrent la chapelle de Sainte-Croix.
1 La Compagnie des con^'essions d'Afrique^ fondée dès 1561 au Bastion de France, transporta plus tard son siège à I^ Galle, et changea, en 1741, son nom eo celai de Compagnie roi,rle (T Afrique.
LA TUNISIE CHRÉTIENNE li9
Une peste terrible sévit en 1705. Deux missionnaires, les PP. Parfait et Joseph-Marie, succombèrent l'un après l'autre, victimes de leur charité pour les pestiférés. Dans la ville de Tunis, il mourait plus de 700 personnes par jour.
L'avènement, en 1705, de Hussein ben Ali, fondateur d'une nouvelle dynastie , aujourd'hui encore en possession du pouvoir, mit fin aux troubles politiques de la Régence. Hussein était fils d'un renégat grec. 11 s'enrôla fort jeune dans la milice et parvint en peu de temps aux plus hauts gra des. Mettant habilement à profit la défaite du dey de Tunis Ibrahim el Chérif, que les Algériens avaient réduit, il réussit à se faire nommer bey ^ Il sut s'attacher les difiFérents partis, et il leur fit accepter que la dignité beylicale serait désormais héréditaire dans sa famille. Ainsi fut close cette funeste série de révolutions de sérail et de luttes intestines, pendant laquelle l'existence des chrétiens était sans cesse mise en péril. Par un traité, conclu en 1710, Hussein ben Ali, permit aux Trinitaires de CastiUe de fonder à Tunis un hôpital destiné aux esclaves chrétiens. Les Capucins italiens avaient déjà fondé dans les bagnes divers hospices.
Profitant des bonnes dispositions d'Hussein ben Ali, le cardinal de la Trémouille obtint (1715), par l'intermédiaire de la Propagande, l'autorisation de terminer la chapelle du
1 Depuis la domination turque eu Tunisie, c'est-à-dire depuis la prise de Tunis en 1574f par Sinan pacha, lieutenant du sultan Sélim, le chef de la régence a porté successivement les titres de pacha (1574-15:'0), de dey (1390-1705;, el de bey i 1705-1878).
Sinau pacha avait, comme nous l'avons vu, laissé à Tunis 4,000 hommes de troupes, divisés en 40 sections ayant chacune un châf qui portait le nom de dey, sou» la direction générale d'un i}acha. En 1590, un des 40 deys fut élevé à la dignité de chefde l'Étal, et le pacha n'occupa plusque le deuxième rang. Les beys, chefs militaires, finirent par reuverser à leur profit le pouvoir des deys, et, à partir de 1705, le titre de bey désigna la premier chef de l'État.
Bardo. On comptait alors quatre cha|;elles à Tunis : Saint - Louis, Sainte-Croix, Sainte-Trinité, Saint-François. On ignore aujourd'hui l'emplacement de ces deux derniers sanctuaires.
Depuis le départ de Le Vacher (1667), les Capucins italiens desservaient à Tunis la chapelle du consulat, et ils habitaient dans le fondouk voisin (aujourd'hui appelé fondouk français). En 1724, ils durent quitter ce logis et aller habiter dans le bagne de Sainte-Croix, situé presque en face du consulat. C'est actuellement la douane intérieure de Tunis.
Le préfet apostolique, François, de Modène, avait créé à Bizerte, en 1720, une paroisse ayant juridiction sur celle de Porto Farina ; mais le manque de ressources força, dès 1724, les Capucins à abandonner de nouveau cette mission. Elle fut reprise par eux quelque temps après, la Propagande leur ayant envoyé un subside.
Les moyens d'existence de la mission étaient précaires; ils consistaient presque uniquement dans les aumônes venues d'Europe. A ces aumônes se joignait un droit fixe, perçu sur les vins vendus dans les tavernes chrétiennes. Ce droit avait été librement consenti par les taverniers auxquels les missionnaires prêtaient un pressoir. La gêne devenant de plus en plus grande , les Capucins entreprirent un voyage en Europe (1736) pour recueillir des aumônes.
Informé que la famille Lomellini allait céder Tabarque à la Compagnie des concessions cC Afrique^ le bey Ali pacha dirigea des forces contre cette île dont il s'empara aisément (1740). La majeure partie de la population chrétienne, composée de près de 1,500 personnes, fut emmenée en esclavage au Bardo. Les habitants qui réussirent à s'échapper, — ils étaient près de cinq cents, — se réfugièrent à La Calle, et
ensuite dans Tîle de Saint Pierre, en Sardaigne. Les chrétiens, conduits au Bardo, furent longtemps employés à creuser un large fossé circulaire et à réparer les murs de cette petite ville.
L'année 1741 fut marquée par l'exil de tous les chrétiens génois que le bey chassa de la Régence sans aucune forme de procès, à la suite de la rupture de ses relations avec Gênes.
Après la prise de Tabarque, Ali pacha fit détruire l'établissement français du Cap Nègre dont la population fut conduite à Tunis, non comme esclave, mais comme prisonnière de guerre. Pour la première fois, les Maures firent cette différence, qui est à noter. Louis XV envoya aussitôt quelques navires croiser devant la côte tunisienne (1742). Le capitaine d'un de ces navires, M. de Saurins, essaya de reprendre Tabarque; mais l'entreprise échoua, et il fut emmené en captivité au Bardo avec 500 soldats. Le 19 novembre de cette même année 1742, la paix fut conclue entre Tunis et la France, par M. François Fort, de Marseille, écuyer, commissaire du roi. Outre le règlement des affaires commerciales, de larges immunités religieuses furent reconnues en faveur des chrétiens et des missionnaires.
Dix ans plus tard, en 1752, une sédition éclata contre Ali pacha. Pour récompenser ses troupes de leur fidélité à le défendre, le bey leur abandonna le pillage des maisons chrétiennes et juives. Le sac dura cinq jours. Les maisons particulières furent dévalisées, et les chapelles profanées ; le couvent des Capucins fut dépouillé, et le consulat de France assiégé. Les mêmes horreurs se reproduisirent, au mois de septembre 1756, pendant une dernière révolte qui coûta la vie à Ali pacha.
A l'avènement d'Ali bey, le 12 février 1759, les chrétiens purent respirer de nouveau. Une escadre française, venue à La Goulette au mois de juillet 1762 et commandée par M. de Bompart, contribua à assurer leur sécurité.
Vers la fin du xviii®siècle, le nombre des esclaves chrétien^ diminua considérablement. Il n'y avait, en 1780, guère plus de 2,000 captifs, tandis que, en 1638, l'on en comptait 7,000.
Je citerai, pour mémoire, les traités de 1768, 1770, 1781, 1782, etc.; traités exclusivement commerciaux, qui eurent cependant une influence indirecte sur le sort des chrétiens. Le traité, conclu le 23 février 1802, par M. de Voize, consul général, au nom de la République française, portait que « tout individu d'un pays qui, par conquête ou par traité, aura été réuni aux Etats de la République française et qui se trouverait captif dans le royaume de Tunis, sera mis en liberté sur la première réquisition du Commissaire de laRépublique(art. 8). » Cette clause ne reçut son exécution qu'avec beaucoup de difficulté.
Ici se place un fait aussi curieux qu'intéressant, dont j'emprunte le récita l'auteur des Annales tunisiennes. « Sur les énergiques représe^italions de M. de Voize, Hamouda pacha fut contraint, au mois d'avril 1804, de défendre à ses raïs d'inquiéter la marine et les côtes romaines que le premier consul entendait placer désormais sous sa protection immé diate. Cette décision fut prise à la suite d'une circonstance aussi grave que bizarre. Un Suédois, au service du pape, s'était présenté un jour au bey et lui avait fait la singulière proposition de lui livrer le successeur de saint Pierre et tous ses cardinaux; il suffisait pour cela, disait -il, d'opérer une descente sur les côtes de la Romagne, et il s'offrait de diriger
lui-même rexpédition. Une fois que le débarquement des troupes aurait été effectué sur un point du littoral, qu'il désignait, il se chargeait de faire enlever le pape et le sacrécoUége presque en entier, à Taide d'un puissant parti doiit il disposait à Rome. En même temps que M. de Yoize protestait énergiquement et avec succès contre un projet aussi odieux, il se hâtait de le faire connaître au cardinal Fesch, afin que le Saint-Père se tînt au besoin sur ses gardes ^ ))
En 1812, lady Bentinck, femme de lord William Bentinck, qui commandait en Sicile les troupes anglaises formant le corps d'occupation, et un Religieux del'Ordre de la Rédemption des captifs, ayant accompagné a Tunis une escadre anglaise, obtinrent la liberté gratuite de 64 esclaves ; 394 autres reçu rent la liberté moyennant une rançon de 1,875 francs par tête. Il restait encore dans les bagnes environ 500 captifs.
Trois ans plus tard, en 1815, les Trinitaires de Castille abandonnèrent leur mission de Tunis, l'œuvre delà rédemption des captifs ne leur donnant puur iiinsi dire plus d'occupation. En effet, l'année suivante, 1810, l'Angleterre, la France et les autres puissances, unissait k^urs eflorts, obtinrent de Mahmoud bey l'abolition de resclavage des chrétieLS.
Le succès des armes françaises et la prise d'Alger eurent un grand retentissement à Tunis. La France en profita pour conclure, le 8 août 18o0, avec Hussein bey un traité abolissant absolument Tesclavago. Un articlo aldit.oniiel et secret du traité concédait à perpétuité un emplacement sur les ruines de Cartilage pour y élever un sanctuaire au plus chrétien et au plus grand de n( s rois.
i Anrudes tunisiennes^ p. M\)*
La conquête de TAlgérie eut pour première conséquence d'augmenter à Tunis le nombre des chrétiens ; et le gouvernement beylical n'a cessé de leur montrer des sentiments très-favorables.
Les Capucins ressentirent bientôt les effets de cet heureux changement. En 1833, le bey leur donna, d'abord à loyer, puis à litre gracieux, l'hôpital des Trinitaires abandonné en 1815. Cet établissement est situé dans la rue Sidi Mordjani. II contient présentement le couvent des Capucins et l'église. La statistique religieuse de la Régence, en 1834, donnait les chiffres suivants :
Tunis: 6,000 catholiques, 300 grecs schismatiques, 100 prolestants ; — Banio, 150 catholiques ; — La Goulette, 500 ; — Sousse, 250 ; — Monastir^ 50 ; — Mehedii, 60 ; — Sfax et Ger'ja, 600; — Bizerte. CO ; — En tout, 8,070 chré. tiens.
La paroisse de La Goulette, créée en 1769, fut régulièrement pourvue d'un prêtre Capucin enl836. Un autre missionnaire fut envoyé, la même année, à Sousse, où, quelques mois après, un hospice était fondé. Les années 1835 et 1836 font époque dans l'histoire religieuse de la Tunisie par la fondation des deux églises de Tunis et de La Goulette.
En 1840, les Sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition (de Marseille) s'établirent à Tunis, à la sollicitation du provicaire apostolique. Bientôt après, elles fondèrent une autre maison à Sousse. Sfax à son tour fut pourvu d'une église (1841), en même temps qu'une cliapelle s'élevait, sur les ruines de Carthage, à la mémoire de saint Louis.