COMMUNIQUÉ PAR M. S. DURAND
Fig. 41. — Vieux Cactus {Opuntia) chez le Calife de Zembra.
Peut-être vous étonnez-vous que j'aie passé sous silence deux plantes qui, pour le voyageur traversant la Tunisie, en semblent caractéristiques: TOlivier dont j'ai mentionné seulement la présence à l'état sauvage sur les pentes de la Tunisie septentrionale et centrale, sans même citer les belles olivettes qui font la richesse de leurs propriétaires dans les mômes régions et qui leur donnent un aspect tout spécial ; le Cactus (Opuntia Ficus indica) (fig. 41) qui a poussé au bord de tous les chemins, qui s'accroche à toutes les ruines, et sépare sous forme de haies les champs des indigènes.
Si j'en ai fait oubli, la chose est volonlaire.
Les Oliviers, en dehors de leur rôle dans les broussailles, signalé chemin faisant, sont plantés par THoninie. Celui qui, dans la séance prochaine, traitera devant vous des cultures vous fera faire avec eux plus ample connaissance.
Les Cactus, bien qu'aucun peintre moderne représentant une scène biblique n*omette d'en poser un au premier plan, n'ont été introduits dans le bassin méditerranéen qu'après la découverte de l'Amérique. Les anciens l'ignoraient : sur les peintures pompéiennes, où les végétaux à caractère décoratif ont été fort employés, on ne voit pas trace de celte plante à silhouette si spéciale. Mais depuis, elle se plaît si bien sur les bords de la Méditerranée, qu'elle est devenue un élément essentiel du paysage.
Enfin, avant de terminer je dois dire quelques mots de certaines plantes qui ont attiré l'attention, mais dont Tindigénat a pu être contesté.
Je ne reviens pas sur le Lis et la Rose de Provins, importés, pense-ton, au temps des Croisades et maintenus dans des localités restreintes. Une autre fleur charmante, dont la vogue est grande chez nos horticulteurs de France depuis quelques années, le Cyclamen persicum a été trouvé à Utique et à Hamman Life, non de Tu- ■nis. Sa station normale est plus orientale que la Tunisie, mais pas autant que le ferait supposer son nom spécifique. C'est une plante, •non de Perse, mais des régions sud-orientales du bassin méditerranéen. Dans la Régence, il est localisé avec une autre plante d'Orient, le Coronilla Emeroïdes, à la base de la presqu'île du cap Bon.
Il paraîtrait aussi que le Laurier rose (Neriùm Oleander), ornement du bord des eaux, aussi bien dans le Nord que dans le Sud (fig. 42) ne serait pas indigène et aurait une origine orientale. D'autre part, la présence dans les terrains tertiaires de l'Europe occidentale de Nerium très voisins de cette espèce militerait, semble-t-il, en faveur de l'indigénat de cette espèce. Quoi qu'il en soit, sa large diffusion en fait actuellement un élément caractéristique de la végétation en Tunisie.
Je ne puis citer ici toutes les autres espèces orientales, assez nombreuses, dont on a constaté la station la plus occidentale en Tunisie, qu'elles y soient réellement indigènes, ou qu'elles y aient
été importées depuis de longues années. J'en mentionnerai seulement iois encore, intéressantes à divers polntsde vue.
Dans la vallée de la Mcdjerda, près de Tebourba, les cultivateurs de céréales ne peuvent se débarrasser d'une plante appartenant à la famille des Berbéridacées, \eLeontice Leontopodium, dont es rbi-
CLICUÊ PEHVINQt'ifeHE
Fig. 42. — lauriers rosog au bord d'un ruisseau (Bargou).
zômes tubéreux se perpétuent dans le sol avec une ténacité particulière. Originaire (PAsie, elle a été vraisemblablement importée avec les semences de blé dans les temps très anciens.
Il en e>t probablement de même du IHrns syriaca, retrouvé à Tclat typique chez les Merasen, au Nord de Ghardimaou, et qui est peut être la souche des Poiriers cultivés par les Arabes.
A côté de ces plantes qui ont persisté à la suite d'une importalion très ancienne, il en est qui ont disparu. Ainsi, le Tetradidis
LA VÉGÉTATION NATUHELLB 9'^
Ecersmanni, Rulacée des bords de la Caspienne, qui, constatée aux environ de Sfax avant l'occupation, a disparu depuis, par suite de lu construclion d'entrepôts.
L'existence de nombreuses espèces orientales en Tunisie a pu faire penser a une liaison. entre la flore de ce pays et celle de rOrient. Sans doute sa position géographique à l'extrémité occidentale du bassin oriental de la Méditerranée, a facilité les communications floristiqnes, aussi bien et en même temps que les communications commerciales avec le pays de l'Orient. Néanmoins, ce n'est pas avec eux que les relations de cet ordre sont les plus nettes. C'est, d'une part, avec la zone désertique, pour toute la partie Sud-Est du pays ; d'autre part, avec le bassin occidental de la Méditerranée pour la partie nord-ouest.
Nous pouvons résumer les conclusions de notre élude, en donnant de la Tunisie, au point de vue floristique, la définition suivante : une avancée du désert vers le nord-est, limitée au nordouest par un système montagneux dont le versant septentrional est occupé par un fragment de la flore méditerranéenne occidentale. — Trois essences ligneuses peuvent servir à caractériser les trois zones de végétation répondant au versant S.-E., au massif montagneux central, et au versant N.-W. : le Palmier-Dattier pour la première, le Pin d'Alep pour la seconde, le Cbône-Liège avec le Chêne Zéen pour la troisième.
Puissé-je, Messieurs, à la fin de cette conférence où j'ai dd omettre tant de détails intéressants qui eussent trouvé place dans une étude plus approfondie, penser que je vous laisse au moins une impression suflisante de la végétation naturelle de la Tunisie, pour vous mettre à môme de suivre avec plus d'intérêt, dans un paysage connu, les actions de l'Homme et des animaux, objet des prochaines conférences .
Principaux documents à consulter sur la Flore de Tunisie
Dksfontaines, Flora Atlantica, Paris (an VI).
Doumet-Adaxson, Sur l'Acacia gommifère de Tunisie. BulL de la Soc, Bot. de France, XXI, 1874, p. 294.
CossoN, Compendium Florœ Atlaniicœ, Paris, Imprimerie Nationale, T. I, 1881, T. II, 1883-87.
CossoN, Ilhistrationes Florœ Atlaniicœ, 6 fascicules parus, 1882-83.
Cossox, Exploration de la Kroumirie centrale. Bull, de la Soc. Bot. de France, XXXII, 1885, p. 2%.
CossoN, Rapport sur la mission botanique chargée en 4883 de V exploration du nord de la Tunisie. — Forêts, bois et broussailles des principales localités du nord de la Tunisie. Paris, Impr. Nationale, 1884.
Cossox, Note sur l'Acacia gommifère de Tunisie. Bull, de la Soc. Bot. de France, XXXIV, p. 120. .
Ed. Blanc, Lettres sur quelques plantes de Tunisie. Ibid., XXXIII, 1886, p. 245.
Letourxeijx, V^oyage botanique en Tunisie dans le Sud de Néfzaona. /6id., XX.XIII, p. 541.
BoxNET, (léographie botanique de la Tunisie. Journal de Botanique,
Bonnet et Barratte, Catalogue raisonné des plantes vasculaires de la Tunisie, avec une préface de Doumet-Adansox. Paris, Impr. Nationale,
Exposition Universelle de 1889, Direction des Forêts. Notice sur les forêts de la Tunisie. Tunis, 1889.
Association française pour Vavancement des sciences. Session de Tunis, 1896.
MuRBEGK, Contributions à la Flore du Xord-Ouest de V Afrique et plus particulièrement de la Tunisie. Lunde, 1897-1900.