Tunis, 1896 ; cf. I, p
is. L'industrie des pêches en Tunisie. Bull, Soc, centr. d'aqui- M de pèche, VIIl, p. 252, 1896.
OY, L*industrie et le commerce des Éponges. Revue gén, des p. 776, 1898.
le service de la Navigation et des Pêches maritimes, publiée irection générale des Travaux publics de la Régence. Extraite rage : Les Travaux publics du Protectorat français en Tunisie, 900, 134 pages et 1 carte.
igation et Pêches maritimes. Tableaux statistiques au 1" janvier bliés par la Direction générale des Travaux publics de la Ré- "unis, 1901 ; cf. 3' partie : Pêches maritimes, p. 80-92.
PAR
Ou ne saurait se dispenser, en étudiant la Tunisie, d'interroger son passé. 11 est peu de contrées dont l'histoire soit aussi instructive que la sienne, aussi féconde en enseignements. Elle nous apparaît à travers les siècles comme Tuo des types les plus parfaits que Ton connaisse de pays de colonisation. Située au centre du bassin de la Méditerranée, sur le bord de la mer, dans une région fertile et privilégiée, elle a de tout temps attiré les regards et sollicité les ambitions. Elle se trouve placée, pour ainsi dire, au carrefour des principales routes de la civilisation, à mi-chemin entre l'Orient asiatique et l'Occident, à Textrôme limite de l'Afrique, tout près de la Sicile, celte sentinelle avancée du continent européen. Aussi les races les plus diverses sont-elles venues successivement s'y établir. Avant que la France Teût soumise à son protectorat pacifique, les Phéniciens, les Romains, les Arabes, les Turcs y avaient tour à tour implanté leur domination. Chacun de ces peuples a laissé des traces encore visibles de son passage ; les inscriptions puniques, latines ou arabes, les ruines et les monuments figurés de toutes les époques témoignent des vicissitudes qu'a subies ce coin de terre africaine depuis les origines jusqu'à nos jours (t).
(1) Cf. 6. B01SSIF.R, L'histoire en Tunisie. Revue générale des Sciences, 15 do- Tembre 1896 (numéro consacré tout entier à la Tunisie), p. 949 et sulv— '" — G. LoTH, Histoire de la Tunisie. Paris, 1898. — G. Yver, Esquisse d*nf toire du bassin de la Méditerranée (Conférences faites sous les auspice Direction générale de rEnscignement public). Sousse, 1900.
Nous avons repris en Tunisie l'œuvre d'organisation et de progrès commencée huit cents ans avant l'ère chrétienne. Il n est pas inutile que nous sachions ce qu'our fait nos prédécesseurs, quels résultats ils ont obtenus, quelles leçons se dégagent de tant d'expériences répétées. N'hésitons pas à remontera Tantiquité, mère et maîtresse de nos civilisations modernes. Peut-être serait-il sage d'imiter certains exemples que nous ont donnés les Phéniciens et les Romains. Peut-être aussi serait-il prudent d'éviler certains errements quils ont suivis.
Les Phéniciens ont été les premiers colonisateurs de la Tunisie (1). 11 ne faut pas s'en étonner. Ces hardis marins de race sémitique, partis de la côte syrienne, ont fait de bonne heure le tour de la Méditerranée et fondé des comptoirs sur tous ses rivages (2). Ils avaient trop le sens des nécessités de la navigation et du commerce pour ne pas tirer parti de la situation du littoral tunisien, qui était à la fois le'terme tout naturellement indiqué de leurs courses dans le bassin oriental de la mer intérieure et le point de départ de leurs incursions nouvelles dans le bassin occidental. Les plus anciens établissements phéniciens de la Tunisie datent du XI* siècle avant notre ère.
Les gens de Sidon et de Tyr qui abordèrent en ces régions y trouvèrent installées des tribus d'autre souche, dont nous connaissons mal la provenance et les caractères ethniques. Hérodote les appelle les Libyens et raconte que ces primitifs Africains vivaient dans des huttes de bois couvertes de jonc (3). Sallustenous dit que
(1) Sur la Tunisie à l'époque punique, consuller : F. C. Movers, Die Phônizier, Bonn, 18il ; — E. Tissot, Géographie comparée de la province d'Afrique. Paris, 18851888; — G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l'Art dans t'Antiquilé^ t. III, Phénicie et Chypre. Paris, 188a; — R. Piëtschmann, Geschichle der Phonizier (dans la collection Oncicen). Berlin, 1889; — 0. Mbltzbr, Geschichte der Karthager, Berlin, 1879-1896; — E. Babblon, Carlhage, guide du touriste et de l'archéologue. Paris, 1897.
(2) V. BéRARD, La Méditerranée pliénicienne. Annales de Géographie^ 1894-1895, p. 271 et 414; 1895 1896, p. 257 ; — du môme auteur, Les Phéniciens et l'Odyssée, i. l. Paris, 1902.
(3) HÉRODOTB, IV, 190.
LA TUNISIE rUMQUE 187
« les premiers habitants de l'Afrique furent les Gétules et les Li- » byens, nations farouches et grossières, qui se nourrissaient de » la chair des animaux sauvages et broutaient Therbe comme les I) troupeaux.. . Sans demeures fixes, errant à l'aventure, leur seul » gîte était là où la nuit venait les surprendre (1). » Il y avait donc parmi eux des nomades, qui étonnaient les Romains par leurs mœurs et leur genre de vie. On est convenu de désigner sous le nom général et commode de Berbères Tensemble des races qui formaient le fond le plus ancien de la population de l'Afrique du Nord, entre les colonnes d^Herculeet TÉgypte (2). Les monuments préhistoriques de l'Algérie et de la Tunisie sont leur œuvre : gisements d'instruments paléolithiques, dolmens et menhirs, nécropo- .les établies sur des plateaux que dominaient les kels ou rochers à pic, couronnés d'inaccessibles acropoles (3). Les Berbères, d'où qu'ils vinssent, étaient établis en Tunisie longtemps avant qu'y fussent arrivés les navigateurs phéniciens. Ils ont survécu i\ Tempire carthaginois, à la conquête romaine, aux invasions arabes. Ce sont eux encore que nous avons aujourd'hui en face de nous.
Deux cités phéniciennes, Sidon et Tyr, ont pris l'une après l'autre rinitiative du mouvement d'expansion. Les marins de Sidon, après avoir visité les côtes de l'Asie Mineure, les îles de la mer Egée, les rives du Pont-Euxin et de la Grèce, parvinrent enfin à rentrée du bassin occidental de la Méditerranée. Ils créèrent des comptoirs à Malte, en Sicile, en Afrique. Sidon se vantait d'être la métropole de Cambé ou Carcabé, qui occupait l'emplacement même où s'éleva plus tard Carthage. Peut-être lui devait-on aussi la fondation d'un comptoir à Utique. Mais déjà Tyr la supplantait. Les Tyriens soumirent à leur influence commerciale toute la seconde moitié de la Méditerranée, Afrique, Italie du Sud, Sardaigne, Espagne. En Tunisie, Hadrumetum, Leptis et bien d'autres villes encore étaient des colonies tyriennes. De nombreux points de la côte reçurent ainsi, à cette époque lointaine, du XI^ au
(!) Sallustb, De bello JugurtMno, 17.
(2) D' Bertuolon, La population et les races de la Tunisie. Revue générale des sciences^ 15 novembre 1896, p. 965 et suivantes.
(3) P. Gaugklbr, L'archéologie de la Tunisie. La Tunisie^ histoire et description (publié paries soins de la Résidence générale). Paris, 1896. cf. I, p. 295*
188 MAURICB BE8NIER
IX® siècle, la visite des marchands de Syrie. Ceux-ci ne s'éloignaient jamais de la mer; autant que possible ils plaçaient leurs factoreries dans de petites lies ou des presqu*iles, faciles à défendre ou à quitter en cas d'attaque. Sans chercher à conquérir le pays, à imposer aux indigènes leur autorité politique, ils se contentaient de faire le commerce; ils échangeaient les productions de cette contrée naturellement riche, le Blé, les fruits, contre les objets manufacturés importés d'Asie, étoffes, armes et outils de bronze, verroteries, bijoux précieux. Les auteurs anciens prétendent que des relations plus étroites se nouèrent à la longue entre les Libyens et les Phéniciens ; des marchands d'outre-mer vinrent demeurer en Afrique ; ils épousèrent des filles du pays et quelques siècles plus tard existait dans les comptoirs de Sidon et de Tyr une race nouvelle issue de ces croisements, la race liby-phénicienne.
Vers Tan 800 fut fondée enfin la cité principale de la Tunisie punique, celle qui devait, après Sidon et Tyr et plus encore que celles-ci, jouer dans la Méditerranée occidentale un rôle prépondérant. La princesse tyrienne Elissar, chassée de sa patrie par son frère Piimelioun ou Pygmalion, vint avec ses partisans se réfugier auprès de la colonie sidonienne de Cambé. Elle y fit bâtir Karthadasht, la ville nouvelle, et les Grecs ont traduit ce nom par Kap/TÎStov, les Romains par Carthago, Elissar, c'est la Didon que Virgile a chantée au livre premier de l'Enéide: Enée est jeté par la tempête sur la côte d'Afrique au moment même où s'élèvent les murs de la cité carthaginoise ; le poète nous montre les Phéniciens bâtissant en hâte leur citadelle, construisant leurs maisons, creusant leurs ports; ainsi les abeilles, quand revient 1 elé, dans les campagnes fleuries travaillent au soleil...
Carthage occupait, sur la côte septentrionale de la Tunisie, une position très forte. Elle était merveilleusement située pour entrer en rapport avec les pays de l'intérieur qu'habitaient les Berbères, avec les établissements phéniciens du littoral, avec la Sicile et l'Italie, et par mer elle communiquait aisément avec les métropoles syriennes. Colonie de Tyr, elle n'oublia jamais la mèrepatrie. Tous les ans elle y envoyait une ambassade sacrifier au dieu Melkart, la grande divinité nationale des Phéniciens, héros voyageur et industrieux, qui symbolisait l'activité môme de ce peuple entreprenant. Après chaque guerre heureuse, les Car-
thaginois adressaient au temple de Melkart la dîme du bulin conquis. Une alliance étroite et indissoluble, quoique non écrite, fondée sur une intime communauté de race, de langue, de religion, unissait Tyriens et Carthaginois. C'étaient les mêmes rivaux, les Grecs, qu'ils avaient à combattre sur tous les marchés commerciaux de Tantiquité et ils coalisaient contre eux leurs efforts. Hérodote nous donne une preuve frappinte de cette entente des deux peuples. Le roi des Perses, Cambyse, à la fin du VI® siècle, après avoir conquis TÉgypte, voulut attaquer Carthage. Les Phéniciens, ses alliés, refusèrent, de le suivre « parce que les plus » grands serments les liaient aux Carthaginois et qu'en combat- » tant contre leurs enfants ils croiraient violer les droits du sang » et de la religion (1) ».
La constitution de Carthage ressemblait à celle de toutes les villes phéniciennes et, d*une manière plus générale encore, à celle de toutes les cités de même caractère que l'histoire nous fait connaître, comme par exemple Venise au moyen-âge (2). Le pouvoir était aux mains d'une aristocratie jalouse et exclusive. Les riches marchands d*origine tyrienne, descendants des fondateurs, avaient la haute direction de toutes les affaires. On prenait parmi eux les suffètes — magistrats suprêmes, au nombre de deux, d'abord nommés à vie, puis élus pour un an, — les généraux, les membres du Sénat ou Conseil des Trois-Cents et ceux des Conseils particuliers créés dans la suite pour exercer certaines fonctions spéciales. Conseils des dix, des trente, des cent. L'assemblée populaire ellemême ne comprenait que les citoyens possédant un certain chiffre de fortune. L'histoire intérieure de la République, assez obscure d'ailleurs, paraît avoir été tout occupée par les rivalités de quelques grandes familles qui se disputaient le premier rang et par les violentes tentatives des classes pauvres pour arracher aux riches une petite part de leurs excessives prérogatives.
Carthage continua au dehors l'œuvre de Sidon et de Tyr, mais avec d'autres moyens. Profitant des avantages de sa position géographique, elle vpulut fonder un empire. Au lieu d'établir çà et là sur le littoral tunisien des comptoirs commerciaux isolés, elle se
(1) Hérodote,, 111,19.
(2) £m. BoDROEOis, De la constitution carthaginoise. Revue Historique^ XX» novembre-décembre i882, p. 345 et suivantes.
proposa de les relier tous et de les grouper sous son hégémonie, de pénétrer dans l'intérieur, de dompter les indigènes, et ensuite, avec l'aide de tous ses sujets soumis et dociles, de faire des conquêtes hors d'Afrique, en Sicile, en Espagne.
Du IXe au VIl^ siècle la région que nous appelons aujourd'hui la Tunisie fut tout entière subjuguée par les Carthaginois. Depuis les rivages de la petite Syrte jusqu'à la Numidie, ils firent reconnaître effectivement leur pouvoir. Le& indigènes divisés ne leur opposèrent qu'une faible résistance. Les anciens comptoirs phéniciens de Sidou ou de Tyr, abandonnés maiiitenant par leurs métropoles en décadence, n'étaient pas en mesure de lutter contre Carthageet ne firent point difficulté d'entrer dans son alliance. Des villes et des villages peuplés de Carthaginois furent créés dans les terres, assez loin du littoral, sinon partout, du moins dans les régions les plus septentrionales. C'étaient de véritables colonies. Aristote n'hésitait pas à leur donner ce titre : « l'Etat de Carthage, quoique oligarchique, sait parer aux inconvénients de ce régime ; sans cesse il envoie dans les contrées d'alentour des colons choisis parmi ses citoyens, auxquels il assure ainsi une agréable aisance (1). » Plusieurs millions d'iiabitants relevaient de Carthage; la Tunisie, à l'époque punique, comprenait une confédération de cités phéniciennes et de colonies dont elle avait la présidence (Vacca, Bulla regia, Thubursicum Bure, Hadrumetum, Ruspina, Leptis, etc.), et au-dessous la masse des Liby-Phéniciens et Libyens, sujets ou vassaux. « Hérodote au V® siècle, les auteurs du IV siècle qu'utilise le Périple de Scylax font ressortir la prospérité des ports phéniciens de la côte, des florissants emporia du cap Bon, du Sahel et des Syrtes; ils nous permettent d'apprécier les immenses ressources que Carthage retirait de son domaine propre, de ses montagnes boisées, de ses vastes plaines de la Zeugitane, /:xr/«).a TreSta, OÙ Ics indigènes asservis, fixés au sol, étaient groupés dans plus de deux cents cités (2), et qui produisaient des bois de construction ou de luxe, des céréales, des fruits, du vin, même de l'huile lorsqu'Hannibal eut propagé la culture en grand de l'Olivier (3). »
(I) Aristotf, Politique, II, 8, 9.
(i) %ppiRN, Punica, I, 3.
(3) P. Gauckler, o/>. cit., p. 300.
LA TUNISIE PUNIQUE 19t
C*est par mer que Sidon et Tyr avaient peu à peu étendu le champ de leur action. Carthage elle aussi fut avant tout une cité maritime et commerçante. Mais la possession de son empiré continental l'obligea à développer ses forces militaires et lui en donna les moyens. Elle se créa une armée en même temps qu*une flotte. Cette armée se composait de mercenaires. Les Carthaginois étaient des marins et des marchands ; ils avaient en général peu de goût pour le métier des armes et la vie des camps. Les chefs militaires étaient pris nécessairement dans leurs rangs, mais les soldats se recrutaient parmi les Liby-Phéniciens et les Berbères ; on faisait appel en outre, pour compléter les cadres, aux aventuriers de tout pays et de toute race qu'attiraient la promesse d'une solde élevée, la perspective d^aventures lointaines et Tespoir d'un riche butin. Ce système était périlleux et Carthage eut maintes fois à en souffrir. Les mercenaires mesuraient leur dévouement aux bénéfices matériels qu'ils en retiraient; lorsqu'on les payait mal, ils se soulevaient. La plus redoutable de ces révoltes eut lieu après la première guerre punique; les scènes d'horreur qui raccompagnèrent et que l'imagination puissante de Flaubert a décrites dans Salammbô l'ont fait surnommer la guerre inexpiable; au défilé de la Hache, les insurgés, cernés par Hamilcar et réduits à s'entre dévorer, périrent tous jusqu'au dernier.
Celte armée peu "sûre et dangereuse rendit cependant à Carthage de grands services et lui permit de prendre hardiment l'offensive. Les circonstances lui étaient favorables. Tyr, attaquée par les Chaldéens, devait renoncer à la domination des mers. Il est vrai que partout les marins et les marchands grecs essayaient de supplanter les Phéniciens ; plus ingénieux, plus agréables de rapports et plus souples, moins âpres au gain, ils enlevaient aux Tyriens }eur clientèle commerciale et les chassaient de leurs marchés. Mais Carthage intervint en faveur des colonies phéniciennes et se fit leur protectrice. Elle leur apporta Tappui de ses navires et de ses armes, Dans le bassin occidental de la Méditerranée elle put lutter avec un plein succès contre la concurrence hellénique. Elle était assez loin de la Grèce pour n'avoir pas à craindre d'être éclipsée par elle, et au delà de la Sicile les colonies grecques, à l'exception de la phocéenne Massilia (Marseille), étaient peu importantes. L'Espagne fut occupée et en partie colonisée par les
192 MAURICE BESNIBR
Carthaginois, comme lavait été la Tunisie elle-même; en Sicile, les Grecs furent contenus et refoulés ; en Ligurie, en Corse, en Sardaigne, les Carthaginois alliés aux Étrusques, ennemis comme eux des Grecs, remportèrent d*éclatants succès. Magon s*empara des Baléares, dont une ville porte encore son nom, Port-Mahon. De bonne heure un traité d'amitié fut conclu avec Rome, délimitant la sphère d'action et d'influence de chacun des deux Etats et leur assurant réciproquement d'importants avantages commerciaux. Toute une moitié de la Méditerranée était un fac carthaginois. Et d'audacieux navigateurs, franchissant les colonnes d*Hercule (le détroit de Gibraltar), partaient explorer des domaines nouveaux et inconnus; Hannon descendait le littoral africain jusqu'au cap Noun, Himilcon remontait les côtes d'Espagne, de Gaule, de Bretagne jusqu'aux tles Cassitérides (les Sorlingues actuelles), où l'on exploitait Kétaiu nécessaire à la fabrication du bronze. Les marins de Cnrthage reculaient les limites du monde connu des anciens.
Pour connaître la civilisation de la Tunisie à l'époque punique et apprécier à sa juste valeur l'œuvre accomplie par les Carthaginois nous avons peu de secours à attendre de l'archéologie monumentale. Les murailles d*enûeinte, les citadelles, les temples, les grands édifices publics, les palais de$ cités fondées par les Phéniciens n'existent plus ; en vain s'eSorcerait-on d'en retrouver les débris sur le terrain. Autant sont nombreuses et intéressantes les ruines, souvent fort bien conservées, des constructions romaines ou byzantines, autant sont rares les vestiges puniques. Les Romains — sauf à Carthage môme — n'ont pas poursuivi systématiquement la destruction de tout ce qui datait du temps de l'indépendance, mais ils ont pris partout la place de leurs devanciers et nous cachent ce que ceux-ci avaient bâti.
Le seul monument punique qui soit encore debout à la surface du sol est un tombeau, le mausolée de Dougga, élevé au ÏV^ siècle avant J.-C. pour abriter les restes d'un prince berbère ou phénicien qui régnait alors sur ce canton de la Tunisie. Une inscrip-
t94 MAURICE BESNIBR
tioD bilingue, libyque et punique, contenait Téloge du défunt; elle est restée en place jusqu'au milieu du XIX® siècle ; en 1842, le consul anglais Th. Read la fit transporter à Londres, au Britisb Muséum . Le mausolée comprenait, sur un soubassement carré de six gradins, deux étages en grand appareil, ornés le premier de pilastres, le second de colonnes, puis un socle décoré de basreliefs et de statues ailées, enfin au sommet une petite pyramide surmontée d*un lion de pierre. La chambre sépulcrale où reposait le défunt se trouvait sans doute en sous-sol. Dans ce qu'on peut voir encore de la décoration des parties extérieures on remarque un mélange d'éléments empruntés les uns à l'Egypte, les autres à la Grèce. Les chapiteaux des pilastres, au premier étage, se composent d'une volute unique dont la courbe est très accentuée et d'où s'échappent en trois points des fleurs de Lotus épanouies. *Ce spécimen unique de l'architecture africaine, au temps de l'hégémonie punique, nous permet de retrouver ici l'influence très apparente des deux arts différents dont procède et s'inspire l'art phécien.
Les documents les plus abondants et les plus sûrs que nous possédions au sujet de la civilisation carthaginoise nous ont été révélés par l'exploration des nécropoles. Aux abords de toutes les cités s'étendaient de vastes cimetières souterrains. Les archéologues contemporains les ont retrouvés. Le mobilier funéraire des tombes puniques d'Hadrumelum, de Thubursicum Bure, de Ruspina, de Carthage surtout, permet de suppléer au silence des auteurs classiques et atténue les regrets que doit nous causer la disparition des édifices.
Nulle part les recherches n'ont été conduites avec autant de méthode et de persévérance qu'à Carthage même ; nulle part, le butin n'a été aussi abondant (1). L'honneur en revient au P. Delattre, des
(!) Sur la topographie, les nécropoles et les musées de Carthage punique, Toir les indicatioDS bibliographiques données par M. E. Babelon à la fin deTarUde Carthage,' dvns la Grande Encyclopédie, t.TX, p. 610. — n sùlBra de citer ici les travaux les plus récents : R. Gaonat et H. Saladin, Voyage en Tunisie. U Tour du Monde, iSd3, t. II, p. 100 et suivantes; — P. DtLATTRB, Carthage, dans La Tunisie, histoire et description, Paris, 1896, cf. I, p. XS7 et suivantes ; ~ E. Babelon, Carthage, guide du touriste et de l'archéologue. Paris, 1896; — Ph. Bbr- 6BR, Les fouilles de Carthage. Revue des Deux Mondes, !•' Juin 1899, p. 658 et suivantes ; — G. Perrot, Le musée du Bardo et les fouilles de M. Ganckler. Revue de l'Art ancien et moderne, 10 août 1899, p. 99 et suivantes ; — R. de la
missions d'Afrique, préposé par le cardinal Lavigerie à la direction du musée archéologique qu'il a créé à côté de sa cathédrale, et à M. P. Gauckler, directeur des Antiquités de la Régence. De la capitale de l'empire punique il ne reste plus guère que ses nécropoles. La ville a été deux fois détruite de tond en comble, par les Romains et par les Arabes. Les seuls édifices qui subsistent, fort abîmés pour la plupart, ne remontent qu'à l'époque romaine. Carthage devait principalement sa richesse et sa réputation à ses ports ; Thistorien grec Appien nous les décrit en détail : en avant
Fïg. tus. — Les anciens ports de Carlhage.
Vue prise de la colline de Byrsa (d'après une phologra pbie).
se trouvait le port marchand ouvert sur la mer, en arrière le port militaire ou cothon, circulaire, bordé de quais et d'arsenaux, avec au centre une île. où l'amiral carthaginois avait son observatoire et se tenait en permanence (1); deux flaques d'eau sur la côte sont tout ce que le temps et les hommes en ont laissé survivre. Du sommet
BLANCBÈRBet P. Gaucklrr, Ic Musée Àlaouï, Paris, 1897; — le Musée Lavigerie à Sain^-Louis de Carthage, Paris, 1898-1901; — et les nombreux arllcles du p. Dblattre el de M. P. Gaucklbr, aoalysés daos la Chronique arcbéologiquer africaine que publie chaque année, depuis 1895, M. SI. Gsbll dans les Mékangeê d'archéologie et d'histoire de V École française de Rome, — Pour les deroièfes découvertes de M. P.' Gauckler, très Importantes, voir son article in- Utnié: i^s fouilles de Tunisie. Bévue archéologique, 1902, t. If, p 369 et suivantes. (I) Apimen, Punica, Vni,96 etsq.
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de la colline de Byrsa, Tanlique acropole où s'élevaient jadis les principaux temples, où se dressent maintenant la cathédrale et le séminaire des Pères Blancs, la vue s'étend librement sur les plaines basses, le golfe de Tunis, la haute mer, limitée à gauche par les hauteurs du village arabe de Sidi bou Saïd, à droite par les lignes estompées du Djebel Bou Kournein et du Zaghouan. Aucun monument ne rappelle Tépoque punique (2). Elle ne ressuscite à nos yeux que dans les précieuses collections des deux musées de Carthage et du Bardo. C*est là qu'ont été déposés les monnaies et les inscriptions recueillies sur l'emplacement de la cité
FiR. 56. — Monnaie de Carlhage.
(E. Babklon, Carthage, p. 38).
antique et les milliers d'objets divers qui décoraient les sépultures de ses premiers habitants.
Les monnaies puniques, assez nombreuses, témoignent de Tactivité commerciale qui régnait jadis dans cette contrée. Elles ressemblent aux monnaies grecques, dont elles ne sont que des imitations. Le plus souvent on y voit d'un côté la tête couronnée d'épis de Tanit, déesse de l'agriculture, de l'autre un cheval auprès d'un palmier, avec en exergue une légende sémitique.
Les inscriptions — on en a découvert plusieurs milliers — sont presque toutes des dédicaces religieuses, où malheureusement les
(2) Notons cepeodant que M. P. Gauckler a retrouvé deroièrement auprès d'une nécropole, celle de Dermèche, un certain nombre d'ateliers de poUers que, d'après leur contenu, il croit pouvoir dater des derniers temps de l'indépendance carthaginoise; il y avait là tout un quartier à part, le Céramique; le plan des fours et des magasins est parfaitement reconnaissable ; ceux-ci sont encore garnis de poteries destinées à la vente (P. Gâucklbr, Les fouUles de la Tunisie. Loco citato, p. 379 et suivantes). •
mêmes formules se répètent sans cesse. Elles n*ont d'autre intérêt que de nous faire savoir les noms et professions des Carthaginois quf les ODt rédigées, en même temps qu'elles nous mettent sous les yeux des représentations symboliques figurées en relief. La religion punique n'était autre que la religion même des Phéniciens.
On adorait à Carthage, comme en Syrie, Melkart, le héros voyageur ; Escbmoun, le dieu sauveur, identifié par les Grecs et les Romains avec leur Esculape ; la déesse Tanit, assimilée à Démêler ou Cérès ; Baal- Hammon ou Moloch, dieu cruel et sanguinaire, auquel on offrait des sacrifices humains et qu'on représentait sous les traits d'un homme âgé, aux cornes de bélier, assis sur un trône que deux béliers soutiennent.
Le P. Delattre et M. P. Gauckler ont reconnu et fouillé une
dizaine de cimetières fig. 57. sièle punique de slyle grec. Tanil en Cèrès.
carthaginois de Tépo- (e. babelon, Car<Aasre, p.78).
quepunique,antérieurs
à la conquête romaine, et des centaines de tombes évenlrées ont révélé leur secret. Certains détails de leur mobilier peuvent sembler insignifiants au premier abord, mais (( leur ensemble ou leur groupement par catégories sur tel ou tel point des ruines, à telle ou telle profondeur et dans des tombes de formes nettement carac-
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térisées, nous donnent sur l'histoire locale et sur le développer ment de la civilisation carthaginoise des renseignements d'une haute portée (1) )). Par Téxamen des nécropoles et la comparaison minutieuse des poteries ou' des bijoux qu'on y a trouvés, le P. Delattre est arrivé à discerner l'âge de chacune d'entre elles. Les anciens enterraient toujours leurs morts en dehors des villes ; il
Fia. oH. — liiltrieur d'un louibeau puuique de Hyiba. (E. BADF.LO.X. Carlhage^ p. 79).
est donc possible de suivre sur le terrain même les accroissements successifs de la cité. A l'origine, Carthage ne dépassait pas les pentes de la colline de Byrsa (2). Puis elle s'est
(1) R. Gagnât, L'acUvité scienUfique de la France en Afrique. Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions, 1896, p. 566.
(2) Voir en dernier lieu sur cette question les intéressantes remarques de M . P. Gauckler (Les fouilles en Tunisie. loco citato, p. 370 et suivantes); Il semble bien prouvé maintenant que les navigateurs phéniciens s'étabUrent d^abord dans la région dite de Dermèche, sur le bord de la mer, au pied des collines, qui ies abritaient du cété de continent; la ville s'étendit ensuite vers l'intérieur, s'allongeant peu à peu sur le versant, oriental du cirque montagneux dont eUe envahissait graduellement les pentes jusqu'au sommet du plateau... ainsi à mesure qu'on s'élève sur les hauteurs on descend le cours des âges ».
LA TUNISIE PUIUQUB 199
agrandie, englobant peu à peu dans ses nouvelles limites les cimetières des âges précédents. A Byrsa, l'acropole, se sont ajoutés le quartier de Magalia, habité par les riches marchands phéniciens, et plus tard encore le faubourg' de Mégara\ tout occupé par des maisons de pauvres gens et de vastes jardins. On connaissait par les auteurs anciens les noms de ces trois régions ; nous savons maintenant très exactement quelle était jadis leur étendue.
Pig, 59, Objets eo terre oui le trouvés dans des tombeaux puniques. (E. Babklon, Carthage, p. .11).
Ce n'est pas seulement sur la topographie de la ville que Tétude des nécropoles nous renseigne ; c*est aussi sur la vie privée et les usages funéraires des Carthaginois. Le tombeau ne consistait souvent qu'en une simple fosse creusée dans le roc; parfois Ton descendait par un étroit puits vertical dans une large chambre ; parfois encore un massif sarcophage de pierre était déposé simplement sous le sol. Les sépultures des habitants les plus riches sont de
SOO MAURICE BESMER
vraies maisons souterraines ; ou y accède par une porte, faite blocs de pierre massifs et qui tourne sur des gonds ; de lar dalles en dos d*âne forment le toit ; les parois sont construites cubes de pierre bien maçonnés. Partout le mort est déposé s; 6tre brûlé; il est allongé, les pieds tournés vers TOrient: la r gion prescrit qu'il regarde le lever du soleil. Auprès de lui, o mis des objets familiers qui lui serviront dans Tautre mom
Fig. 61. — Scarabées provenant des tomlxis puniques de Carthage. (Le Cosmos, XXXVI, 1897, I*' semestre, p. G60).
chaque tombe renferme au moins uue lampe pour l'éclairer, i patère, deux fioles, deux urnes, qui contenaient des aliments p le nourrir. Mais le plus souvent le mobilier funéraire comprend outre de nombreuses pièces très variées dont la nature et la chesse dépendaient de la condition sociale et de la fortune défunt.
Grâce aux trouvailles faites dans les sépultures, dont le : indiscret des archéologues a violé le repos, nous pouvons n rendre compte des caractères et des aiTinités de Fart carthagin
^02 MAURICE 1IESNI«R
On déposait dea vases de parfum àla tête et aux pieds des càda^ vres, à leur droite et à leur gauche. Les plus beaux de ces vases sont de fabrication étrangère ; des.peinttires de style ^recjarofaaîquje les ornent; ils ne pouvaient venir. que de Chypre ou dé Coriothe: preuve :évidente que très ancienaément des relations suivies oui dû s'établir entre GarUiage et la Grèce (1).
Fig. Ht. — iMasque en terie cuile.
(Revtie de l'art ancien et moderne, VI, 1899, 2« semestre, p. 102).
Les morts étaient ensevelis avec leurs bijoux : ce sont des pierres précieuses et rares, des bagues, des anneaux, des étuis d'or avec des inscriptions et des sujets gravés, des rasoirs qu*ornent
(1) De nombreuses amphores, trouvées dans les nécropoles puniques, portent des estampilles ou marques de fabrique en langue grecque, surtout rbodiénnes; elles attestent pareillement la fréquence des rapports commerciaux qui unissaient Cartbage et le monde hellénique (voir par exemple le P. Delattrb, Comptes-rendus de V Académie d*'S Inscriptions, 1900, p. 511).
LA TUNISIE PUNIQUE â03
des motifs décoratifs dessinés en creux à la poiole, des scarabées, amulettes sacrées en forme d*insectes. l^ plupart de ces objets.
Kig. 03. — Manque en lerie cuiie.
{Uecue de fart ancien et moderne, VI, 1899, 2*8emeslre, p. 111).
comme le montrent les représentations figurées qu'ils portent, avaient été sans doute importés d'Egypte. La bijouterie et l'orfèvrerie puniques sont toutes pénétrées d'influences orientales.
SOI MAUniCK DKSXIEH
On a découvert dans plusieurs tombes des masques funéraires d'hommes et de femmes, en terre cuite ; les plus curieux provien neni d'une nécropole fouillée en 1899 par M. P. Gauckler ; il faut y voir peut-être les portraits des défunts, peut-être aussi, et plus vraisemblablement, des emblèmes religieux destinés à écarter des génies malfaisants. Les masques d'hommes rappellent ces masques funéraires en or que Schliemann a trouvés à Mycènes, mais ils ont une expression plus réaliste, plua grimaçante, d'une violente laideur. Les masques de femmes, aux traits moins^durs, au sourire figé, font penser à certaines figures féminines des sarcophages étrusques, à certaines sculptures égyptiennes ou phéniciennes, monuments d'un art très ancien, originaire de l'Orient.
Le P. Delattre nous a fait connaître tout récemment plusieurs sarcophages de marbre d'une haute valeur artistique, ornés de sculptures et de peintures fort bien conservées. Les deux principaux ont des couvercles anthropoïdes qui représentent, le premier un prêtre carthaginois à longue barbe tenant une cassette, le second une prêtresse revêtue de ses ornements sacerdotaux ; celui-ci est entièrement peint; le visage de la prêtresse, singulièrement vivant avec ses yeux ouverts et ses couleurs éclatantes, ressemble par la finesse de l'exécution à certaines physionomies féminines de l'art grec; le costume au contraire est égyptien et imité trait pour trait du vêtement traditionnel de la déesse Isis(l).
La civilisation de la Tunisie à l'époque punique, comme toute la civilisation phénicienne, était donc formée d'éléments étrangers et peu originale. Elle devait beaucoup à la Grèce, dont l'action s'exerçait au loin par l'intermédiaire des grands ports de commerce comme Corinthe, des lies comme Chypre ou Rhodes, des colonies comme Syracuse ou Tarente. Bien que les Carthaginois fussent partout en rivalité avec les Grecs, ils avaient subi l'ascendant de leur culture supérieure : les monnaies de Carthage sont frappées au type de Déméter; des frontons triangulaires, des pilastres cannelés, des chapiteaux à volutes, des acrotères décorent les stèles dédiées à Tanit; les vases peints ont été apportés par mer des bords opposés de la Méditerranée. Les écrivains an-
(1) HÉHON de ViLLBFossE, Comples-fendus de VAcadémie des IfigcripHonStî^Ot, p.729-730 ; — F. de Mély, Gazette des Beaux-Àrts^i^OSt 1. 1, p. 312-313 (avec planche).
ciensDous diseatque le port niililaire de Carthage était entouré de portiques ioniques (1): la République avait donc à son service des architectes grecs ou élèves des Grecs. Cicéron raconte que les Carthaginois avaient dépouillé les cités ioniennes de Sicile de leurs plus belles œuvres d'art et qu'ils les faisaient servir à l'embellissement de leur propre ville (2) : Fart hellénique était donc chez eux connu et apprécié. Aux derniers temps de Tindépendance, Carthage se laissait envahir de plus en plus par les produits du monde grec (3) ; elle adoptait jusqu'aux dieux de ses rivaux : dès Tannée 396 av. J.-C. le culte de Déméter et de Perséphone avait été officiellement introduit sur son territoire (4). Mais tout le fonds primitif de la civilisation punique, institutions, mœurs, croyances, venait de TOrient et non de la Grèce. Les Carthaginois étaient des Phéniciens, et Phéniciens aussi étaient les fondateurs des autres comptoirs du littoral. Ils avaient apporté en Afrique les habitudes et les idées de leur première patrie ; toujours ils leur restèrent fidèles. La Phénicie a servi d'intermédiaire entre les peuples ; elle a répandu au loin les produits, les arts, les coutumes de l'Assyrie et de rÉgypte. Tel fut également le rôle de Carthage. Elle était orientale par ses origines; elle a subi profondément l'influence de rOrient, qui l'a marquée d'une empreinte ineffaçable, ainsi qu'en témoignent son histoire et ses monuments, la place tenue chez elle par la vie maritime et commerciale et mille détails du mobilier de ses tombes. C'est pareillement l'influence de l'Orient qu'en retour elle a propagée au dehors, héritière de Sidon et de Tyr.
Les Carthaginois avaient résisté victorieusement aux Grecs; ils leurdisputèreut pendant des siècles, et avec succès, la possession de la Sicile. Mais ils devaient succomber devant les Romains. Un duel décent vingt années, mêlé d'alternatives diverses, d'épisodes grandioses ou terribles, mitaux prises la République carthaginoise,
(1) Appien, Punica, VIII, 97.
{t) CictooN, De signis, 33.
(3) P. Gaucklcr. Les fouUles en Tunisie, Loco citato, p. 38G-387.
(4) DiODORBde SiciLB, XIV, 77.
206 MAURICK BESNIER
grandie par la Davigation et le commerce, uniquement défendue par ses mercenaires, et la République romaine, guerrière et coDquérante, peuplée de rudes laboureurs, et dont les soldats étalent aussi les citoyens. Il n'était pas possible que les armées de Carlhage gardassent jusqu*au bout Tavantage. Malgré le talent incontestable de quelques-uns de leurs généraux et le génie d'un Hannibal, elles eurent finalement le dessous. Les troupes mercenaires manquaient dé patriotisme. D'autre part les magistrats et le Sénat, préoccupés avant tout des résultats positifs et matériels des campagnes militaires, ne comprirent jamais l'importance de la lutte engagée; jaloux des généraux» ils abandonnèrent Hannibal à ses propres forces et contribuèrent à sa ruine. Enfin, à la longue, les populations bei4)ères et les villes liby-phéniciennes ou phéniciennes de la Tunisie trouvaient lourde la domination carthaginoise et se désintéressaient de ses destinées. Les marchands de la capitale, impatients dé gain, leur imposaient un régime tyrannique et abusif; ils prétendaient se réserver le monopole dei leur commerce et les obliger à fermer leurs ports aux négociants étrangers. L'Afrique du Nord vit sans déplaisir la chute de la cité orgueilleuse fondée par Didon.
Appien nous a fait le récit des derniers jours de Carthàge(l). Même après la défaite d'Hannibal et Theureuse issue de la seconde guerre punique, Rome ne pouvait pardonner aux Carthaginois les dangers qu'elle avait courus. Caton répétait sans cesse qu'il fallait détruire la cité ennemie : delenda est Carthago. Les Romains provoquèrent une troisième et dernière guerre, qui leur permit d'assouvir leur haine. Mais Carthage ne périt pas sans gloire II fallut en faire le siège. Scipion Emilien établit son camp à l'ouest, sur l'isthme qui reliait la ville à la terre ferme, entre le golfe actuel de Tunis et le golfe maintenant desséché d'Utique ; il interceptait ainsi les communications avec Tintérieur du pays. Pour empêcher qu'on ravitaillât les assiégés par mer, il construisit au large une digue qui bloquait les ports. Le travail fut long et pénible, sans cesse troublé par l'ennemi. Quand on eut achevé la digue, la flotte punique se trouva immobilisée, retenue prisonnière dans ses ports. Alors on donna l'assaut. De puissantes machines de
(i) ÀPPiiN, Punica, VIII.
guerre défoncèirent les murailles. Les colonnes rômaioes pénétrèrent > dans la ville. Elles ne vinrent à bout de la résistance qu*dpr6s six jours et six nuits de bataille. Lés Carthaginois s'étaient retranchés dans la partie centrale de la cité, près de Byrsa ; trois rues bordées de maisons à six étages conduisaient à la citadelle ; toutes les maisons avaient été fortifiées; on dut les investir et les prendre une à une. Le septième jour cinquante mille hommes se rendirent. Le général carthaginois Asdrubal vint se jeter en suppliant aux genoux de Scipion. Mais sa femme et ses deux fils, restés dans Byrsa avec les derniers défenseurs, y firent dresser un bûcher et se précipitèrent dans les flammes sous ses yeux. Les Romains mirent le feu à la ville, et ce qui échappa à Tincendie fut démoli pierre par pierre pour exaucer le vœu cruel deCaton.
Ainsi tomba Carthage. Qu'est-il resté de son œuvre ? Quelle conclusion tirer de cette étude de la Tunisie punique ?
Les premiers conquérants de la Tunisie y ont accompli une tâche considérable et méritoire. Ils Tout initiée à la civilisation. C'est d'eux que les populations de l'Afrique du Nord tiennent ce qu'il y a peut-être en elles de plus intime et de plus profond. Les Phéniciens et les Carthaginois ont servi à merveille la cause du progrès de Thumanité en apportant au bassin occidental de la Méditerranée les germes féconds empruntés à ses rivages orientaux. Ils ont appris aux rudes Berbères à mieux travailler le sol, à se servir d'instruments plus perfectionnés, à abandonner le féti< chisme rudimentaire des âges primitifs pour une religion sémitique encore âpre et sanglante mais néanmoins plus relevée. Ce qui a manqué à Carthage, c'est de faire aimer sa domination en s*associant étroitement les races moins avancées auxquelles elle apportait la lumière, c'est de la faire durer en intéressant chacun à sa défense, en donnant à ses sujets le sentiment que sa cause était également leur cause. Carthage est restée toujours dans la Tunisie punique une cité privilégiée, flère et hautaine. Elle exigeait beaucoup trop de ceux qui reconnaissaient son joug. Aussi les misères de ses derniers jours les ont-ils laissés indifférents. Et en même temps, jusqu'à la fin, elle a cru que des armes mercenaires suffiraient à la défendre et qu*avec de Targent elle trouverait toujours des soldats. Elle a éprouvé à ses dépens que la richesse matérielle n'est pas tout.
Carthaginois nous montrent, par un exemple saisissant^ ce ut Tesprit d'initiative. Nous devons nous inspirer de leur en affaires, tenter comme eux des entreprises hard\ea« Snétrer très loin, à notre tour, nos mœurs, nos idées, noire ). Mais un autre enseignement se dégage de leur histoire. Lous implanter à demeure en Tunisie, nous y faire accepter iconnaissance et non pas seulement subir de mauvais gré, il »us montrer plus respectueux qu'ils ne l'ont été eux-mènies )its acquis et des légitimes désirs de la race indigène ; il le les populations soumises à notre autorité en tirent un ëviénéfice matériel et moral et se sentent vraiment solidaires lère-patrie. A ce prix seulement, nous ferons mieux que Carli aussi bien que Rome.
PAR
Maître de conférences, à V Eco le. des Hautes-Études,
En 146 av. J.-C, Tannée même où Carthage fut prise et détruite par Scipion Emilien, Rome réduisit en province une partie de l*Âfrique du Nord. Il est cependant impossible de faire commencer à cette date l'histoire de la colonisation romaine en Tunisie.
Tout d'abord, en effet, les Romains n'occupèrent qu*un territoire ~peu étendu. Leur première province africaine était constituée par une bande littorale, dont les deux points extrêmes étaient Tabarka au Nord et H^* Tineh (entre Sfax et Maharès) au Sud; un peu plus tard, les ports de la petite Syrte et de la Tripolitaine tombèrent sous leur domination. Dans Tintérieur des terres, la limite de la province romaine était à peu près parallèle à la côte; elle passait au nord de la vallée moyenne de la Medjerdah, traversait le fleuve au sud de Béja, remontait la Siliana, passait au pied du djebel Djoukar, atteigoait le lacKelbia, puis la sebkha Sidi el Hani, se dirigeait ensuite droit vers le Sud pour rejoindre la côte au-delà de Sfax. Nulle part cettefrontièren'étaitàplusdecentkilomètresdelamer(l).
Même dans ces limites restreintes, les territoires conquis par Rome ne furent pas vraiment mis en valeur dès leur annexion. Pendant plusd*un siècle après la chute de Carthage, l'Afrique fut le théâtre de luttes violentes: ce fut de 109 à 105 la guerre entreprise par Rome contre le roi numide Jugurtha; puis, vers l'année 46, la campagne de César contre les Pompéiens, qui occupaient le nord et le centre de la province, et dont le roi de Numidie, Juba,
(1) J. TouTAiN, les cités romaines de la Tunisie, p. 19-SO.
était rallié; enfia, entre les années 44 et 31, les conflits de toute sorte qui éclatèrent en Afrique, comme dans toutes les autres provinces, entre les partisans d'Antoine et ceux du Sénat romain, puis entre les amis d'Antoine et ceux d^Octave. Ces guerres avaient pour conséquences la dévastation des campagnes, la destruction des villes par le fer et le feu, la ruine des habitants.
Pendant les périodes moins troublées où la paix régna dans ces régions, la politique de Rome en Afrique fut tout Topposé d'une politique vraiment coloniale: «La vieille haine nationale contre les Carthaginois parait survivre encore au milieu des ruines de la patrie d'Hannibal ; on occupe fortement le territoire que Carthage possédait lors de sa chute, mais moins pour en tirer parti que pour ne pas le laisser à d'autres; on ne cherche pas à y éveiller une vie nouvelle; on se contente de garder le cadavre. Ce n'est pas par amour de la domination ni des conquêtes, c'est par crainte et par jalousie, que Rome a créé la province d'Afrique » (1).
Enfin les gouverneurs, que le Sénat romain envoyait chaque année dans la province, s'y conduisaient comme nous savons que Verres se conduisit en Sicile, c'est-à-dire en vrais pillards; ils épuisaient le pays par leurs rapines et leurs déprédations.
La situation et les destinées de l'Afrique romaine ne commencèrent à changer que sous le principat d'Auguste. Vers le temps de Tère chrétienne, Rome possède, non plus seulement la côte de la Tunisie avec son arrière-pays sur une médiocre largeur, mais les régions qui forment aujourd'hui toute la Tunisie et la plus grande partie du département de Constantine. L'avènement d'Auguste au pouvoir a mis un terme aux guerres civiles et rétabli à peu près partout la paix intérieure; la nouvelle organisation politique et administrative du monde romain favorise beaucoup moins la rapacité des gouverneurs de provinces que l'ancien gouvernement de l'oligarchie sénatoriale.
En ce qui concerne spécialement l'Afrique du Nord, un fait caractéristique se passe au début de l'Empire; c'est la reconstruction de Carthage. En 146, le Sénat romain avait ordonné la destruction méthodique et complète de la cité vaincue. En relevant Carthage, en fondant sur l'emplacement même de la ville punique, une
(1) MoMMSBN, EUloire romaine, trad. française, t. XI. p. 254-255.
colonie romaine qui portait le même nom, César et Auguste aflirmèrent que Rome oubliait ses rancunes stériles, qu'une politique nouvelle allait succéder à Tancienne politique du Sénat, et qu'au lieu de surveiller des ruines, Rome tenterait désormais de faire éclore paHo»! la vie et l'abondance. Carthage fut définitivement colonisée en 29 av. J.C.; elle devint très rapidement Tune des villes les plus importantes de tout l'Empire. C'est à partir de cette date que Rome se préoccupa vraiment de mettre en valeur ses possessions africaines: c'est alors, et seulement alors, qu'elle y commença son œuvre colooiale. ' ^ .
Quel était, à cette époque, l'aspect et l'état général du pays ?
Pour bien s*en rendre compte, il convient de distinguer : d'une part, la côte et ce que nous appelons aujourd'hui le Tell, c'est-à-dire les vallées de la Medjerdah, de ses afiQuents et de l'oued Miliane ; d'autre part, le centre et le sud de la Tunisie.
Dans le Tell et tout le long de la côte, depuis Tabarka jusqu'à la Tripolitaine, la terre avait été jadis, au temps de la domination carthaginoise, bien cultivée ; les populations, assez nombreuses, avaient connu la prospérité et la richesse. Mais pendant près de deux siècles, la guerre, sous toutes ses formes, et l'avidité des gouverneurs romains avaient partout semé des ruines. Dans cette partie du pays, par conséquent, ce qu'il fallait faire, c'était restaurer l'ancien état de choses.
Dans le centre et dans le sud de la Tunisie, la situation était toute différente. L'historien Salluste, qui fut gouverneur en Afrique à l'époque de César, nous a laissé une description très précise de ces régions. Racontant l'expédition de Marius contre la ville de Capsa (aujourd'hui Gafsa), il nous montre le général romain quittant la vallée de la Medjerdah et s'avançant droit au sud . Il lui faut neuf jours pour atteindre les environs de Gafsa. Pendant ces neuf jours, il n'a rencontré ni une ville, ni un champ cultivé ; dans le pays qu'il a traversé, les habitants sont plutôt des bergers que des laboureurs ; ils se nourrissent de lait et de gibier. La ville de Gafsa, ajoute Salluste, est une oasis environnée de déserts où pul-
212 J. TOCJTAIN
lulent les serpents (1). Quant à rextrèmesud, si Ton excepte les ports delapetite^Syrte, dont le principal était Tacape (aujourd'hui Gabës), c'est le désert, moucheté seulement de rares oasis, habité surtout par des nomades (t).
Voici d'ailleurs comment un géographe, contemporain d'Auguste et de Tibère, Strabon, résume Tétat de l'Afrique du Nord à celte époque: ((A l'exception de quelques parties cultivées, l'intérieur du pays n'offre, jusqu'aux Syrtes, qu'une suite de montagnes et de déserts ; seulement, aux abords des Syrtes, on voit de riches plaines descendre jusqu'à la mer, et les villes en grand nombre, ainsi que les fleuves et les lacs, se succéder le long de la côte » (3).
Tel était, au début du premier siècle de l'ère chrétienne, l'état général du pays. De ce pays, les Romains ont fait, pendant au moins trois cents ans, l'un des greniers du monde antique. Sous leur domination, les anciennes villes détruites ou appauvries sont redevenues prospères et riches ; des villes nouvelles sont nées, ont grandi, se sont multipliées en nombre considérable. Il est, dans la Tunisie du Nord, telles vallées où le nombre des cités est fait vraiment pour nous surprendre. Dans le bassin de l'oued Khalled, médiocre affluent de la Medjerdah, dont la superficie dépasse à peine la superficie du département de la Seine, neuf villes au moins, dont les noms et l'emplacement sont aujourd'hui connus avec certitude, ont existé sous l'empire romain, à quelques kilomètres les unes des autres ; c'est le cas également pour la vallée de l'oued Jarabia, l'une des branches principales de l'oued Miliane, et pour la haute vallée de l'oued Mahrouf, au pied du djebel Serdj (4).
Dans le centre de la Tunisie, les villes furent sans doute moins nombreuses, mais les gros bourgs, les villages, les exploitations rurales couvraient la campagne. Cette région a été souvent explorée : MM. Gagnât et Saladin y ont relevé les traces de plus de cent trente établissements agricoles, aujourd'hui encore reconnaissablés. « Tous les voyageurs, a écrit M. P. Bourde, sont frappés de l'extraordinaire quantité de ces ruines et il n'y a point d'exagération à dire qu'en certains endroits elles paraissent innombrables.
(1) Sallustb, Jugurtha, 94-95.
(2) Strabon, XVIÏ, 4, § 1.
(3) Id.. ibid.
(4) J. TouTAiN, op. cit., p. 33-34.
Pour mon compte, sans quitter la piste de trente quatre kilomètres, qui va de Kasserine à Sbeftla, j'ai compté trente-deux établissements encore apparents (1). »
Dans le désert lui-même s*opéra une transformation analogue. Jumais les oasis du Djerid et du Nefzaoua et la région située au sud
Fig. 61. — Vignoble et ferme, d'après une mosaïque de Tabarka.
du golfe de Gabès ne furent plus prospères ni mieux exploitées. Les traces de cette richesse ont été retrouvées par plusieurs explorateurs, en particulier par MM. le docteur Carton, Lecoy de la Marche, P. Blanchard, Donau, Lebœuf, de Pontbriand, etc.
A la vie nomade, telle que Salluste nous Ta décrite, avait succédé presque partout, dans le centre et le sud de la Tunisie, la vie
/i) P. BotRDE, Bapport sur Us cultures fruitières et en particulier sur la culture de l Olivier en Tunisie, p. 18-19.
sédentaire ; à la vie pastorale, la vie proprement agricole. Le sol mieux cultivé avait, pour ainsi dire, fixé les habitants. L*ud des pères de TÉglise africaine, Tertullien, écrivait, dans les premières années du lli* siècle : « Il est certain que la terre est chaque jour plus cultivée et plus ornée. Toutes les parties en sont ouvertes, connues, accessibles au commerce ; des déserts jadis fameux ont disparu ; de délicieuses propriétés les ont remplacés ; la forêt a reculé devant la culture ; les bétes fauves ont fait place aux troupeaux ; les sables sont ensemencés, les rochers se couvrent de plantes, les marais sont desséchés ; il y a aujourd'hui plus de villes
qu'il n'y avait autrefois de huttes Comme notre siècle a changé
la face du monde ! Combien il a vu de villes naître, grandir ou
devenir sujettes de l'empire romain En vérité, les campagnes
soumises à Rome sont les mieux cultivées de toute la terre » (1). Comme Tertullien est né en Afrique et qu'il a surtout vécu à Car- (hage, nous sommes en droit d'appliquer à TAfrique romaine ce tableau qu'il trace de la prospérité générale. L'œuvre accomplie en Tunisie sous la domination des Romains fut donc une œuvre très considérable. 11 est permis de dire que la colonisation romaine a transformé profondément ce pays.
Mais, a-t on dit souvent, les anciens habitants de la Tunisie n'avaient pas à lutter contre les mêmes difficultés que les colons modernes. Le climat était alors beaucoup plus favorable à l'agriculture ; les pluies étaient plus fréquentes, les forêts plus nombreuses et plus étendues, le régime des eaux courantes moins inégal ; le sol lui-même, au moins sur les pentes exposées au ruissellement des eaux de pluie, plus riche en humus. Ces affirmations sont-elles véridiques ? Nous ne le pensons pas. Les renseignements que les anciens eux-mêmes nous ont transmis sur le climat de l'Afrique du Nord dans l'antiquité, les indices fournis par les documents archéologiques et épigraphiques concourent à prouver que ni le sol, ni le climat de la Tunisie n'ont changé sensiblement depuis l'antiquité.
La couche d'humus qui constitue le sol du Tell tunisien n'a pas varié depuis l'époque antique, si l'on en juge par l'aspect des ruines ; le niveau du sol est resté à peu près le même. Si, dans les
(I) Tertullien, De anima, 30 ; de Pallio, 2.
villes, les édifices sont parfois enterrés, ce sont leurs propres dScombres qui les ont recouverts et non point des terres arrachées aux coteaux voisins par des eaux de ruissellement trop violentes. La chaussée des voies romaines, qui suivaient fréquemment le pied des coteaux, n*a pas été non plus ensevelie sous des terres descendues des pentes d*alentour. Rien ne nous autorise à affirmer qu'un changement quelconque se soit produit, à ce point de vue, depuis Tépoque romaine, dans le sol des plaines, des vallées et des coteaux du Tell tunisien.
En ce qui concerne le centre et le sud du pays, les anciens savaient déjà que les couches supérieures du sol étaient surtout composées de sables très secs, où les rivières se perdaient très vite, mais au-dessous desquels on pouvait parfois trouver de Teau. Dans le centre de la Tunisie « se trouvait, nous dit Appien, la ville de Killa, et près de cette ville, une colline qui présentait de grands avantages pour le campement d'une armée. Annibal forma le projet d'occuper cette colline, et il y envoya des gens pour y tracer le camp ; puis, comme s*il était déjà maître du lieu, il se mit en marche pour aller s*y installer. Mais Scipion le prévint et s'empara de la colline. Annibal dut alors camper au milieu d'une plaine sans eau, et il passa toute la nuit à faire creuser des puits. Après avoir remué beaucoup de sable, les soldats exténués ne trouvèrent à boire qu'un petit peu d'eau trouble (1). » Sept siècles plus tard, c'est un épisode analogue qui se produit lorsque les troupes de Justinien débarquent sur la côte tunisienne au nord de Sfax, près du ras Kapoudia. (( Le pays était, raconte Procope, l'historien byzantin, d'une sécheresse extrême ; les soldats souffraient déjà du manque d'eau, lorsqu'un miracle eut lieu. Une source jaillit, à Vendroit même où les soldats creusaient leurs retranchements (2). » D'autre part, Strabon mentionne, dans l'intérieur du pays, de grands lacs marécageux et des fleuves qui disparaissent, absorbés par le sol (3) ; les tempêtes de sable elles-mêmes n'étaient pas inconnues des anciens, si nous en croyons Salluste (4).
Ces divers témoignages sont péremptoires. A l'époque romaine,
(i) Appien, De rébus punicis, 40.
(2) Procopb, De œdi/Uiis, VI, 6.
(3) Strabon, XVII, 3, § 19.
(4) Salluste, Jugurtha, 81.
comme aujourd'hui, dans le Tell tunisien, les cultivateurs rencontraient une couche d'humus plus ou moins profonde suivant les lieux; mais sur les plateaux du Centre et dans lé Sud, la couche supérieure du sol était sablonneuse ; elle ne retenait pas Teau, qui s'infiltrait profondément, que ce fût Teau de pluie ou Teau courante des fleuves ; ce sable était très meuble, très ténu, elles vents violents le faisaient tourbillonner en tempête.
Quant au climat proprement dit, les anciens parlent toujours de l'Afrique du Nord comme d'une région très chaude, comparable à TEgypte, et où les étés en particulier sont brûlants (1). Ce qui donne plus d'importance encore à cette. appréciation, c'est qu'elle est formulée par des hommes qui vivaient en Italie ; c'est par comparaison avecTItalie que l'Afrique du Nord leur paraissait un pays très chaud.
Le régime des eaux dans l'Afrique romaine, nous est connu en détail ; nous possédons sur cette question des renseignements aussi précis qu'explicites. Depuis Salluste, qui écrivait à l'époque de César, jusqu'aux pères de l'Eglise du V« etdu VI^ siècle, les auteurs anciens sont unanimes à nous apprendre que l'Afrique est un pays où il ne pleut pas. « L'eau manque également dans le ciel et sur la terre », affirme Salluste (2) ; « il ne pleut pas dans le Nord de la Libye », rapporte le géographe Posidonius, cité par Slrabon (3); « l'Afrique manque d'eau », répète à plusieurs reprises Pline l'Ancien (4). « Lorsque l'empereur Hadrien visita l'Afrique, raconte son biographe Spartien, il n'avait pas plu dans le pays depuis quatre ans (5). » Enfin, à partir de la fin du 11* siècle, chrétiens et païens se rejettent mutuellement la responsabilité des sécheresses prolongées dont souffre la terre d'Afrique. Saint Cyprien, Amobe, Victor de Vite mentionnent souvent ces sécheresses (6). Il ne pleuvait donc pas, ou, pour parler plus exactement, il ne pleuvait qu'à de rares intervalles dans l'Afrique romaine. D'autre part, lorsque la pluie tombait, c'était souvent sous la forme d'o-
(1) CoLUMBLLB, III, 12; Appien, De rébus puniciSf 73.
(2) Salluste, Jugurlha, 20.
(3) STRABo^, XVII, 3, § 10.
(4) PuNB, N. //., X, 73; VIII, 16.
(5) Spartibn, Vita Badriani, 22, 14.
(6) Saint Gypribn, Ad Demeirianum, 2, 3, 7, 10 ; De mortalitate, 8. — Arnobb Àdversus gentes, 1, 3, 9. — Victor de Vitb, De j ersecutione vandalica, V, 17.
rages très violents. Salluste, César, les Âcles des Martyrs citent plusieurs cas de pluie subite (1).
Ainsi, d'après les auteurs anciens, deux traits caractérisaient, au point de vue des précipitations atmosphériques, le climat de l'Afrique du Nord : 1** leur rareté;. 2** leur exlrêpie violence. C'est dire en un mot que le régime des pluies y était tout à fait inégal.
La conséquence forcée d'un tel régime, c'est que le long des pentes et dans les lits des cours d'eau, devaient se produire de temps en temps des ruissellements d'une violence très dangereuse. Or nous savons formellement, par de nombreuses inscriptions, que parfois des parties de routes, des ponts, même des quartiers de ville étaient emportés par des torrents ou même de simples ruisseaux subitement gonflés. D*autre part, Tétonnante solidité de certains quais, l'épaisseur vraiment inattendue de tels ou tels barrages destinés à arrêter l'élan des rivières, ou des murailles de quelques citernes renforcées encore par des contreforts extérieurs, viennent à Tappui de ces documents épigraphiques.; il est évident qu'à l'époque romaine les habitants de l'Afrique redoutaient beaucoup les inondations subites, les trombes qui transforment en torrents dévastateurs des ruisseaux la veille desséchés, ou l'afflux bouillonnant des eaux dans les citernes et les réservoirs.
Ces dangers du climat n'étaient pas atténués, quoi qu'on ait prétendu, par la présence de forêts qui auraient aujourd'hui disparu. Mais ici il est nécessaire de poser le problème avec précision. Il ne s'agit pas de savoir si l'Afrique fut plus ou moins couverte d'arbres ou de cultures arborescentes pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où la domination romaine y était depuis longtemps établie ; il s'agit de savoir s'il y avait dans le pays, au moment où les Romains commencèrent à le mettre en valeur, plus de forêts qu'aujourd'hui. Or, les auteurs anciens ne mentionnent, pour cette région, de forêts véritables, c'est-à-dire des hautes futaies, que dans le nord, aux environs de Tabarka : ces forêts existent encore aujourd'hui, et nous n'avons aucune raison sérieuse de croire qu'elles aient diminué d'étendue. Ailleurs, les historiens et les géographes nous signalent des taillis et des
(1) Salluste, Jugurtha, 78; De bello africano^ 47; Migne, Patrologie latine, t. VIII, col. 691.
broussailles, mais point de vraies forêts. César, affirme même que, pendant sa campagne d'Afrique contre les Pompéiens, il dutlaire venir de Sicile le bois nécessaire à la construction des béliers, dont il avait besoin pour emporter certaines places : «Ce bois, ajoutetil, manque en Afrique. » (1). La Tunisie n*était pas plus boisée vers le temps de Tère chrétienne qu'elle ne Vesi aujourd'hui.
Enfin, il n*est pas jusqu*aux sauterelles, le fléau si redouté de nos colons modernes, que les Africains de Tépoque romaine n'aient connues. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, rapporte que, pendant les premiers temps de Toccupation romaine, des vols înaombrables de sauterelles dévastèrent les campagnes : fruits etfeuilh furent complètement dévorés sur les arbres, puis ces animaux, qui formaient un nuage immense, allèrent s'abattre dans la mer, qui rejeta sur le rivage leurs cadavres ; il s'ensuivit une peste épouvantable (2).
Si donc, écartant les théories fragiles, les déductions téméraires ou les préjugés, nous consultons uniquement les témoignages antiques, nous constatons que ni le sol, ni le climat, ni le régime des eaux, ni même les conditions générales de l'agriculture n'étaient plus favorables autrefois que de nos jours. Les habitants de TAfrique romaine ont connu les mêmes difficultés, ont dû lutter contre les mêmes fléaux que les colons d'aujourd'hui.
Quelle est la méthode qu'ils ont appliquée pour obtenir les résultats que nous avons indiqués plus haut ? Et tout d*abord, comment, par quels moyens, ont-ils réussi à tirer un tel parti du sol tunisien ?
Lorsque l'on étudie l'histoire économique de l'Afrique romaine, lorsque l'on examine les documents de toute nature qui nous renseignent sur la prospérité agricole de la Tunisie aux premiers siècles de notre ère, l'on est surtout frappé par deux faits caracléristiques :
(1) De bello africano, 20,
(2) Saint-Augustin, De civitate Dei, III, 21.
lo Les culturei étaient tout à fait différentes suivant les régions ; 2* Les campagnes regorgeaient^ pour ainsi dire, d^ouvrages hydrauliques, petits et grands.
lo La d iitéi 'e n oe 4bb culturel. — Dans le Tell tunisien, dans les vallées de la Medjerdah et de ses affluents, dans celle de Toued
FIg.tiS. — Haras, éUble, pâturage d'après ane mosaïque de Tabaïka.
Miliane, la grande culture à Tépoque romaine était la culture des céréales, en particulier du Blé et de TOrge. Le blé d'Afrique servait, comme le blé d*Egypte, à nourrir la populace paresseuse de Rome. Autour des fermes, dans les jardins voisins des villes, on cultivait des Vignes, des Figuiers, des Oliviers, des légumes ; l'élevage des troupeaux y était pratiqué ; mais la culture principale était sans aucun doute celle du froment.
Dans le centre et dans le sud du pays au contraire, c'était TOli-
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vierqui faisait la richesse des habitants, depuis Hadrumète(Sousse) et Sicca Yeneria (El Kef) jusqu*aux chotts, depuis Leptis la grande en Tripolitaine jusqu'à Theveste (Tébessa). Une immense olivette couvrait la région : il n'est pas une ruine de village ou de ferme où 1 on ne retrouve quelques débris de pressoir à huile. L'huile de la Byzacène et de la Tripolitaine était envoyée à Rome comme le blé ,du nord (1).
11 y avait donc, dans la Tunisie romaine, un contraste netlemeot marqué entre le nord d'une part, le centre et le sud d'autre part Quelle était la raison de ce contraste ? M. P. Bourde, dans son remarquable Rapport sur les cultures fruitières et en particulier sur la [culture de ^Olivier en Tunisie^ nous semble l'avoir découverte et ;mise en lumière (2).
Dans le Tell tunisien, la couche épaisse d'humus qui partout i constitue le sol des plaines et des vallées retient l'humidité à la .surface de la terre : il en résulte que les plantes à racines courtes peuvent y être cultivées. De là l'extension et l'importance que prit dans tout le nord de la contrée la culture des céréales et de la Vi gne. Dans le centre et le sud, il n'en est plus ainsi. (( Le sol léger, composé surtout de sable, y est très perméable ; aussitôt tombée, la pluie est absorbée. Le paysr étant généralement plat, l'eau ainsi emmagasinée par le sable y demeure. Sous une surface grillée par le soleil et complètement aride, le sous-sol reste frais. L'eau ne manque point, mais elle est en réserve dans les couches inférieures. 11 en résulte que les cultures auxquelles ce pays est propre sont celles des plantes dont les racines sont assez développées pour aller chercher cette humidité souterraine. Ces cultures ne peuvent être que des cultures fruitières, des cultures d'arbres ou d'arbustes. On en a la démonstration dans les jardins de Sfax. Le même sol reste stérile ou se couvre d'une végétation vigoureuse et de fruits abondants, selon qu'on y sème des céréales dont les racines, ne dépassant pas la couche superficielle, s'étiolent dans les sèche resses, ou qu'on y plante des arbres dont les racines s'enfoncent profondément en terre. »
Si donc, à l'époque romaine, des régions aujourd'hui incultes et
H) J. ToLTAiN, Les cités romaines de la Tunisie, p. 40-41. (i) P. Bourde, Rapport cité, p. 16-17.
presque désertes se couvrirent de cultures et de villages, c'est parce qu*alors les habitants du pays surent adapter les cultures à la nature du sol et au cHniat. Peut-être y eut-il d'atK)rd des tâtonnements, même des erreurs. Nous ne le savons pas, mais nous ne pouvons pas davantage affirmer qu'il n*y en eut point. En tout cas, nous pouvons, nous modernes, les éviter. L'histoire nous apprend quelle fut la méthode qui permit aux anciens colons de faire naître en Tunisie une incomparable prospérité agricole. Nous serions bien aveugles et bien imprudents de ne pas accueillir un tel enseignement, de ne pas mettre à profit Texpérience de ceux qui nous ont précédés, il y a vingt siècles, sur la terre tunisienne.
2o Les fravanz et les Ouvrages hydrauliques. — En Tunisie, la condition indispensable à l'existence de tout village, de toute exploîtation agricole modeste ou importante, c*est qu'il soit possible d'assurer à ce village, à cette exploitation, la quantité d'eau nécessaire et suffisante. Cette condition ne peut être remplie que si l'on recueille, sans en perdre ou en laisser perdre une seule goutte, toute l'eau que la nature donne au sol et aux habitants de la Tunisie. Ce fut pour la recueillir, précisément, que les anciens colons tunisiens construisirent ces ouvrages hydrauliques, dont le nombre et l'ingénieuse disposition frappent aujourd'hui encore d'étonnement les voyageurs et les colons.
Ces ouvrages hydrauliques furent construits soit pour capter l'eau sous ses diverses formes, eau de source, eau de rivière et de ruissellement, eau de pluie, eau souterraine ; soit pour l'amener du point où elle était captée à l'endroit où elle devait être utilisée ; soit pour la mettre en réserve, afin qu'on pût en disposer pendant les sécheresses ; soit enfin pour la répartir entre tous ceux qui en avaient besoin et qui y avaient droit.
Toute les sources furent captées; les unes furent entourées de bassins circulaires ou carrés, qui retenaient toute l'eau, l'empêchaient de se perdre sur les pentes d'alentour, et permettaient de la recueillir facilement ; d'autres furent protégées contre le soleil et le vent par des voûtes élevées au-dessus d'elles ; d'autres furent canalisées, à leur sortie de terre. Par là le débit des sources se trouva régularisé, assuré, même augmenté.
La plupart des rivières furent barréesdans leur cours supérieur ;
Teau s'accumulait derrière le barrage ; dès qu'elle arrivait à une certaiae hauteur, elle alimentait des aqueducs ou de simples rigoles. Ce système a été surtout appliqué dans la région voisine de Gafsa ; d^innombrables vestiges de barrages et de canaux d'adduc* tion y ont été retrouvés. Le plus curieux et le plus puissant de ces barrages est celui qui coupé, aujourd'hui encore, le cours de l'oued Derb, près de Kasserine.
Les eaux de pluie et de ruissellement ne furent pas recueillies avec moins de soin et d'ingéniosité. « Dans les régions où la pente est peu prononcée et où les eaux se rassemblent dans des dépressions sans issue, les bas-fonds étaient revêtus, à l'époque romaine, de cuvettes bétonnées à bords plats, où les eaux de pluie venaient s'accumuler ; elles en sortaient par un déversoir muni de vannes, qui les conduisait soit au cours d'eau, soit au réservoir collecteur des eaux de la région. Dans les régions de pente rapide et de ruissellement violent, des barrages rustiques en pierres sèches, se succédant par degrés, brisaient l'élan de l'eau, et l'obligeaient à entrer dans des rigoles qui la recueillaient pour la diriger vers des citernes ou des réservoirs à ciel ouvert. Enfin les ruisselets étaient surveillés, tenus en lisière dès leur naissance ; dans les plus petits ravins de la montagne, des barrages fermaient les vallons où venaient se réunir tous ces filets d*eau ; à rentrée de chaque vallée principale, un système de canaux et de réservoirs réglait le passage du liquide dans les conditions de lenteur et d'absorption voulues (1). »
Les eaux souterraines furent utilisées, grâce à des puits très nombreux, ronds ou carrés, dont beaucoup servent encore aujourd'hui.
L*eau, ainsi captée partout où on pouvait la trouver, était transportée à distance. Le sol tunisien fut couvert, à l'époque romaine, d'un véritable réseau de conduites. Ces conduites étaient soit de simples rigoles, formées de pierres creusées mises bout à bout, soit des canaux de dérivation, soit des aqueducs proprement dits qui franchissaient les ravins et même les vallées.
Toutes ces conduites aboutissaient à une citerne ou à un réser-
(1) p. Gauckler, Les amëaagemeats agricoles et les graods travaax d*art des Romains en Tunisie. Revue générale desScieneeê, 1896 p. 954 et 955.
LA COLONISATION ROMAINB Elf TUNISIE 223
voir. Il serait impossible d'indiquer avec précision le nombre des citernes voûtées et des réservoirs à ciel ouvert qui existaient jadis daos le pays. A chaque pas, dans la campagne, on en rencontre. Quelques-uns de ces réservoirs ont même des dimensions considérables. Par exemple, le majen Snaouî, encore visible à 70 kil. au N.-E. de Gafsa, entre Feriana et Sidi-AIch, est un réservoir circulaire, qui mesure 30 mètres de diamètre et 6 mètres de profondeur ; il pouvait contenir plus de 40.000 hectolitres d'eau. Ce Téservoir se remplit aujourd'hui encore après chaque orage ; mais il se vide très rapidement, en deux ou trois jours, parce que ses parois sont en très mauvais état (1).
Il y avait donc là une réserve d'eau fort importante, qui permettait aux habitants de la contrée de traverser la saison sèche, sans trop en souffrir.
Cette eau était si précieuse qu'il fallait en assurer la juste répartition parmi tous ceux qui en avaient besoin. Nous ne savons pas exactement comment on y procédait dans le centre de la Tunisie ; mais un auteur ancien, Pline le naturaliste, nous a donné, à ce propos, un renseignement des plus curieux sur la distribution de Teau dans l'oasis de Tacape (Gabès). « L'eau y est très abondante ; elle est fournie par plusieurs sources ; mais chaque habitant n'a le droit d'en user que pendant un certain nombre d'heures (2). » Une inscription trouvée en Algérie, dans le sud du département de Constantine, nous apprend qu'il en était de même en Numidie; là, dans la petite ville de Lamasba, chacun des habitants avait droit à une certaine quantité d'eau, proportionnelle à l'étendue de son terrain (3).
Le problème complexe et délicat, qui consistait en somme à re- <;ueillir toute Teau et à la bien répartir dans le temps et dans -l'espace, fut donc résolu à Tépoque romaine avec un rare bonheur, à force d'ingéniosité et de travail.
Mais à quoi servait cette eau ? Quelques érudits, en particulier H. Ducoudray-Lablanchère, ont cru que l'eau ainsi recueillie servait à irriguer les champs. Nous ne pouvons pas nous rallier à cette
(1) G. Q(KT8CHT, Notes archéologiques sur la région N. E. de Gafsa. Notices et Mémoireê de la Société archéologique de Constantine, XXVlll, p. 86-90.
<t)PLlNl,H.^. VIII, tt.
(3) Corpus inscriptionum lalinarum, VIII, p, 418 et suivantes.
opinion. D'une part, en effet, pour irriguer des étendues aussi considérables que les plateaux et les cuvettes de la Tunisie centrale et méridionale, il aurait fallu des précipitations annuelles infiaiment plus abondantes que celles qui se sont jamais produites. Sous un tel climat, il est possible d'irriguer une oasis, comme celle de Gabès, ou des jardins situés aux portes d'une ville, comme c'est le cas aujourd'hui pour les jardins de Zaghouan, de Teboursook, d'autres bourgs encore ; mais Tirrigiation est impossible pour la grande culture. D'autre part, les aqueducs, les canaux de dérivation, les rigoles ou simples conduites, qu'on a pu suivre dans leur entier développement, aboutissaient sans exception à une ville, à un village, à une ferme. Aucun de ces travaux ne se perdait eu pleine campagne, comme cela fût arrivé s'ils avaient servi à l'iririgalion des champs. Cette dernière observation est d'ailleurs corroborée par la disposition habituelle des citernes et des réservoirs auxquels l'eau était conduite. Presque toujours en effet, ces rései'r voirs et citernes étaient précédés d'un bassin de décantation où l'eau se reposait et se purifiait ; par conséquent, la majeure partie de cette eau servait à l'alimentation soit des hommes, soit du bétail. (( L'eau de pluie, a écrit l'un des explorateurs les plus sagaces de la Tunisie centrale, était soigneusement conservée dans des bassins, des citernes, des réservoirs multiples ; mais pas un canal ne la conduisait au dehors, pas une ^eguia ne la répartissait sur la campagne ; quel bien du reste auraient pu faire à ces plaines de sable les quelques litres d'eau emmagasinés aux fesguîas romaines? Et à quel étrange calcul se livrent les colons de Gafsa, qui recherchent le nombre exact d'hectares que pourra « irriguer » le « majen » de la route de Tébessa? Les colons romains conservaient l'eau de pluie pour leur usage personnel ; ils construisaient de grands réservoirs où ils pussent abreuver les animaux qui les aidaient à labourer leurs terres : c'est la seule utilisation de l'eau pluviale qu'ils aient tentée ; c'était la seule nécessaire. Le centre de la Tunisie n'a jamais été couvert de cultures irriguées ; les seuls travaux hydrauliques qu'on y relève sont destinés à l'utilisation alimentaire des eaux de pluie d (1).
(1) P. BLANGHF.T, Rapport sur les travaux hydrauliques des Romains dans Tarriëre pays de Sfax. Enquête sur le$ installaUoni hydrauliques romainu en Tunisie, I, p. 49.
De tôu( ce: qui précède, il résulte que les anciens liabitants du pays nous donnent ici, de nouveau, un exemple fécond. De même qu'ils s'efforçaient d'adapter les cultures à la nature du sol et au climat, de itiéme ils avaient réussi à utiliseï' toute Veau que leur fournissaient la terre et le ciel, avec un soin et un art vraiment merveilleux. Tels sont, d'après nous, les deux principes généraux qui ont été appliqués pour la mise en valeur du sol africain à Tépoque romaine. Puisque les conditions naturelles sont les mêmes, nous n'avons rien à perdre, nous avons, au contraire, tout à gagner à suivre l'exemple de nos prédécesseurs.
Aux premiers siècles de notre ère, la Tunisie dut à l'agriculture la meilleure part de sa richesse. Il ne faut pas cependant oublier que toutes les autres ressources du pays furent mises à profit. On coupait du bois dans les grandes forêts du nord de la province ; on exploitait de très nombreuses carrières, parmi lesquelles les plus importantes et les plus renommées furent les carrières de marbre numidique situées à Simitthu (Chemtou). et des mines, en particulier des gisements de plomb. Daus la plupart des mines qui se sont ouvertes de nos jours en Tunisie, on a retrouvé la trace de travaux qui remontent, selon toute vraisemblance, à Tépoque romaine.
Dans toute colonie, la méthode à suivre pour bien mettre en valeur le pays est d'une grande importance ; pourtant, lorsqu'on l'a trouvée, on n'a pas encore résolu tous les problèmes que comporte l'organisation économique de la colonie. Les questions qui concernent la propriété rurale et la main-d'œuvre agricole méritent d'être étudiées, elles aussi, avec une attention scrupuleuse. Comment ces questions furent-elles résolues dans l'Afrique du Nord, sous la domination romaine ?
Le pays, qui s'appelle aujourd'hui la Tunisie, ne fut pas pour les Romains une colonie d'immigration. Les anciens habitants ne disparurent pas^ comme ils ont disparu ou presque disparu dans les États-Unis et en Australie. Ils demeurèrent dans la contrée. D'après le droit des gens antique, Rome, victorieuse de Carthage et
226 J. TOLTAIN
des rois niimidès, devenait maîtresse absolue du territoire qui appartenait à ses ennemis ; elle aurait pu disposera son gré de toutes les terres, en dépouiller les anciens possesseurs et les distribuer à des colons civils ou militaires. Elle se garda bien d'agir ainsi. Du vaste territoire qui était devenu sien par la conquête, elle fit plusieurs parts. Une de ces parts demeura en la possession directe du gouvernement romain, qui exerça sur elle tous les droits de propriété ; après Auguste, ces terres constituèrent la plus grande partie des domaines impériaux. Il est vraisemblable qu'à
Fig. 66. — Villa romaine, d'après une mosaïque de Tabarka.
plusieurs reprises des parcelles de ces domaines furent soitven-^ dues, soit concédées, sous forme de donation, à des particuliers. -D'autre part, nous savons que ces domaines furent agrandis, augmentés par des legs faits aux empereurs ou par des confiscations. Une seconde portion du territoire conquis fut employée par le gouvernement rouiain à l'établissement de colonies ou à des concessions de terre individuelles, le plus souvent en faveur de vétérans. - Le reste du pays fut laissé aux anciens habitants, Libyphéniciens et Numides, agriculteurs et pasteurs, sédentaires et nomades. Un grand nombre de villes d'origine puuique et la plupart des tribus numides gardèrent tout ou partie de leur territoire.
La propriété ou plutôt la possession du sol fut ainsi partagée entre l'Etat romain, un certain nombre de colons et les anciens habitants. Il faut ajouter que, sauf privilège tout à fait exceptionnel, les terres possédées par les colons supportaient les mêmes charges et payaient les mêmes impôts que les terres laissées aux anciens habitants. Xes unes et les autres étaient considérées, en droit romain, comme sol provincial ; n'étaient exemptes d'impôt foncier que les terres auxquelles, par une fiction juridique, on donnait le caractère de sol italique ; or ce privilège ne fut accordé qu'à peu de territoires. L'impôt foncier était donc réel, au sens le plus étendu du mot ; il pesait sur la terre, quelle que fût Torigine ou la condition du possesseur.
La main-d'œuvre étaitdifférente suivant l'étendue des propriétés. Le petit propriétaire cultivait lui même son champ; il conduisait sa charrue, à laquelle il attelait un âne et parfois aussi sa propre femme ; il moissonnait lui-même ses récoltes. Rien ne saurait nous donner une idée plus claire de la vie de ces paysans africains, que le poème incorrect et naïf gravé sur la tombe d'un habitant de Maktar (Mactaris), au centre de la Tunisie : « Je suis né d'une famille pauvre ; mon père n'avait ni revenus, ni maison à lui. Depuis le jour de ma naissance, j'ai toujours cultivé mon champ ; ma terre et moi, nous n'avons pris aucun repos. Lorsque revenait l'époque de l'année où les moissons étaient mûres, j'étais le premier à couper mes chaumes ; lorsqu'apparaissaientdans les campagnes les bandes de moissonneurs qui vont se louer autour de Cirta, la capitale des Numides, ou dans les plaines situées au pied de la Montagne de Jupiter, alors j'étais le premier à moissonner mon champ. Puis, quittant mon pays, j'ai pendant douze ans moissonné pour autrui sous un soleil de feu ; pendant onze ans j'ai dirigé une bande de moissonneurs et j'ai fauché le Blé dans les champs des Numides. A force de travailler, ayant su mécontenter de peu, je suis enfin devenu propriétaire d'une maison et d'un domaine ; aujourd'hui je vis dans l'aisance. J'ai même atteint les honneurs ; j'ai été inscrit parmi les décurions de ma cité ; mes collègues m'ont élu censeur (fonctionnaire municipal chargé de dresser dans chaque ville la liste des contribuables et le taux de leur contribution respective), moi qui n'étais au début de ma vie qu'un petit paysan. J'ai vu naître et grandir autour de moi mes
enfants et mes petits-enfants ; ma vie s'est écoulée paisible et honorée de tous )>(!).
L'exploitation des propriétés de moyenne étendue était plus compliquée. Nous ne possédons pas sur ce sujet de renseignements détaillés. Il est probable qu'ici la maia-d'œuvre était surtout fournie soit par des esclaves, qui travaillaient sous la direction et la surveillance d'un intendant {mlliciis), soit par des ouvriers agricoles qui louaient leurs services à certaines époques de l'année, par exemple au moment de la moisson. Sur une grande mosaïque, trouvée à Oudna par M. P. Gauckler, et qui représente une ferme importante, on voit de nombreux personnages, vôtus comme des esclaves, qui se livrent à divers travaux agricoles : celui-ci mène la charrue, celui là conduit un Ane sans doute au marché de la ville voisine ; cet autre, debout près de la porte de Tétable, assiste k la rentrée des Moutons et des Chèvres ; un autre cueille des fruits, un autre trait une Chèvre, un autre joue de la flûte champêtre tout en surveillant son troupeau, un autre encore puise de Teau pour emplir Tabreuvoir. Les esclaves qui travaillaient sur ces domaines pouvaient être d'origine très lointaine, venir des marchés de TOrient ou des frontières du Nord de l'Empire ; mais les ouvriers agricoles, en particulier les moissonneurs qui louaient leurs services dans tout le Tell tunisien, étaient des habitants du pays.
Les grands domaines, impériaux ou privés, étaient organisés autrement. Le sol y était cultivé par des paysans, appelés colorii (colons), qui étaient tenus de donner soit aux propriétaires, soit à leurs représentants, intendants ou principaux locataires, une partie de leurs récoltes ; ils devaient eu outre un certain nombre de journées de travail ou de corvées, destinées à la mise en valeur de la partie du domaine dont le propriétaire s'était réservé la jouissance exclusive. Autant que nous pouvons le savoir, ces colons étaient, au moins pendant les premiers siècles de l'Empire, les anciens possesseurs du sol, qui avaient perdu la propriété de leurs champs, mais qui avaient gardé, moyennant certaines redevances et sous certaines conditions, le droit peut être héréditaire de les cultiver et d en récoller les produits (i).
(1) Corpus inscriptionum lalinarum, VIIL n. 11.824.
(2) Sur les grands domaines dans l'Empire romain, cf. Eu. Bbaudoci.n, Les Grands Domaines dans l'Empire romain, Paris, 1899.
La main-d'œuvre agricole semble donc avoir été fournie en majorité par les anciens habitants du pays, petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres, ouvriers agricoles ou colons partiaires. Ce fut surtout avec la collaboration des indigènes, ce fut grâce à cette collaboration que les Romains réussirent à mettre en valeur leurs provinces africaines. Les vrais ouvriers de la transformation que subit alors le pays, les vrais auteurs de Tincomparable prospérité dont jouit la Tunisie, furent les vaincus de la veille, devenus presque tous sujets dociles et loyaux de la cité victorieuse.
Cette docilité, ce loyalisme, cette collaboration, Rome les avait obtenus de ses sujets en usant à leur égard de toute la tolérance compatible avec le maintien et la sécurité de sa domination. Elle n'exigeait des provinciaux que Tobéissance politique. « La province devait fournir au peuple romain du blé pour son alimenta tion, deThuile pour ses thermes, ses gymnases, ses palestres; chaque ville devait payer régulièrement les impôts dont elle était redevable ; le culte du couple divinisé de Rome et d'Auguste devait être célébré dans les cités par les flamines perpétuels, à Cartbage par l'assemblée provinciale. Ce que l'on demandait par là aux provinciaux, c'était de reconnaître sous trois formes diverses la suprématie de la cité maîtresse du monde et de TEmpereur, qui commandait et gouvernait au nom de cette cité. Quant à la vie privée et intime ; quant aux sentiments, aux habijtudes, aux traditions que tous les peuples aiment, parce qu'ils les ont reçus de leurs ancêtres; quant à la religion, Rome ne s'en préoccupa nullement. Les Africains restèrent absolument libres d'adopter ou de dédaigner la civilisation romaine, à condition que leur attitude ne prit point le caractère d'une révolte ni d'une protestation contre la domination romaine ») (1). Aucune propagande religieuse ne fut faite parmi les Africains, qui continuèrent d'adorer, sous les noms latins de Saturne, Pluton, Cérès, Junon, Diane, etc., leurs anciennes divinités nationales.
Et de même l'administration provinciale fut beaucoup moins une intervention directe et incessante qu'un contrôle fait de haut. Les fonctionnaires romains étaient peu nombreux ; les magistrats mu-
(1) J. TouTAiN, loco, cilato,y p. 376.
nicipaux, duutnvirs, édiles, questeurs^ élaieat des habitants du pays. Le gouveraernent romaia ne prenait en inain la gestion des affaires municipales que dans des circonstances exceptionnelles, par exemple lorsqu'une ville, mal administrée, ne pouvait pas payer les impôts dont elle était redevable, ou se trouvait acculée à la banqueroute.
Le résultat de celte politique fut une paix intérieure à peu près parfaite, qui dura jusqu'au moment où l'Afrique romaine souffrit, comme les autres provinces, des maux engendrés par Tanarchie impériale et par les persécutions chrétiennes. Si la prospérité même du pays ne suffisait à prouver formellement l'existence de cette paix au moins en Tunisie, un autre fait la mettrait en pleine lumière. Dès le premier siècle après J.-C, il n'y avait plus dans Tintérieur du pays, au nord des chotts, une seule garnison; seule l'escorte du proconsul y représentait l'élément militaire.
Si la mise en valeur méthodique et rationnelle de toutes les ressources que recelait la Tunisie à l'époque romaine, mise en valeur facilitée par la collaboration loyale de la main-d'œuvre indigène, fut la cause primordiale de la prospérité économique du pays, d'autres conditions, accessoires sans doute, mais non moins nécessaires, furent aussi réalisées à cette époque. Ces conditions étaient: lo la sécurité matérielle ; 2f* l'existence de voies de communication et de débouchés nombreux.
La sécurité. — Sous l'Empire romain, la sécurité de la Tunisie ne pouvait être menacée ni par mer, puisque la Méditerranée appartenait tout entière à Rome, ni du côté de lOuest, puisque la Numidie (département de Constantine) et les Maurétanies (départements d'Alger et d'Oran, Maroc) étaient, elles aussi, réduites en provinces et militairement occupées. Le danger ne pouvait venir que du Sud, du désert, où s'agitaient des tribus nomades, les Gétules et les Garamantes. Dès le début de l'Empire, le gouvernement romain adopta, sur les frontières méridionales des provinces africaines, une politique très énergique. Plusieurs expéditions
furent dirigées contre les pillards du Sahara ; Tune d^entre elles pénétra, semble-t-il, jusqu'au Fezzan, en passant par Ghadamès. l.*adversaire le plus redoutable que Rome rencontra de ce côté fut Tacfarinas, qui réussit à mettre en feu tout le pays situé au sud et au sud ouest de la Tunisie depuis la côte de la Tripolitaine jusqu'aux régions montagneuses voisines de Constantine. Contre ce chef de bandes redoutable, le gouvernement impérial lutta vigoureusement. La guerre dura plusieurs années ; elle se termina par la victoire des Romains et la mort de Tacfarinas. Le soulèvement de ce chef numide fut la dernière insurrection que Rome eut à réprimer dans le Sud Tunisien ; elle se préoccupa néanmoins d'organiser sur cette frontière des lignes continues de postes qui surveillaient les routes et les pistes venant du désert. La première de ces lignes, établie pendant le premier siècle de Tère chrétienne^ couvrait au sud la grande voie stratégique qui joignait Tébessa à Gabès : plus tard les oasis du Djerîd et du Nefzaoua furent rattachées étroitement à la province ; une nouvelle ligne de postes fortifiés contourna les chotts de la Tunisie méridionale et suivit dans la plus grande partie de leur développement les montagnes qui séparent la région côtière du Sahara proprement dit. Au delà de cette ligne continue, qui aboutissait à Leptis Magna (Lebda) en Tripolitaine, trois garnisons romaines occupaient, sur les routes du désert, les oasis de Bondjem, Gharia el Gharbia, Ghadamès. Gétules et Garamantes respectèrent pendant de longues années les possessions romaines et la Tunisie connut une sécurité parfaite (1).
Les voies de communication et les débouchés. — A la faveur de cette sécurité, grâce aux méthodes de colonisation exposées plus haut, la terre tunisienne produisait chaque année de riches moissons ; toutes les ressources naturelles du pays étaient activement exploitées. La production était de beaucoup supérieure à la consommation. Il était donc nécessaire d'exporter tous les produits qui n*étaient pas consommés dans le pays même. Cette exportation se trouva facilitée et encouragée par la construction d'un réseau^ routier admirablement compris, en harmonie beaucoup moins avec
(1) Sur toutes ces question?, voir R. Gagnât, Varmée romaine d* Afrique, et J. TouTAiN, Note sur quelques voies romaines de l'Afrique procânsulaire, dans les Mélanges de l* Ecole française de Rome, année 1896.
les intérêts particuliers et locaux qu'avec les conditions géographiques générales de la contrée.
Depuis Tabarka jusqu'en Tripolitaine, une route suivait la côte par Hippo Diarrhytus (Bizerte), Utique, Carthage, Hadrumète (Sousse), lous les ports du Sahel tunisien, Tacape (Gabès), Oea (Tri< poli), Leptis Magna (Lebda).
A chacun de ces grands ports aboutissait un faisceau de routes venues de l'intérieur : à Carthage, la route qui traversait tout le Tell septentrional en suivant la vallée de la Medjerdah, la route qui venait de Tébessa et la route qui desservait toute la vallée de TO. Miliane ; à Hadrumète, une route qui descendait du nord-ouest à travers TEnfida, la grande voie de Sufetula (Sbeîtla), et la route de Thysdrus (El Djem) ; à Tacape, les routes qui parcouraient, soit les steppes de la Tunisie centrale par Thelepte et Capsa, soit les oasis du Nefzaoua, soit encore les vallées situées sur le versant oriental des monts des Matmata. Aux ports de la Tripolitaine aboutissaient les routes de caravanes qui, jadis comme aujourdliui, mettaient le Sahara et l'Afrique centrale en communication avec la Méditerranée.
Entre ces lignes principales, les mailles du réseau routier étaient très serrées. Jamais les communications n'ont été plus faciles dans ce pays qu'au temps de la domination romaine (1).
Toutes les grandes routes de cette partie de l'Afrique romaine arrivaient au littoral. Le long de ce littoral s'échelonnaient des ports, dont quelques-uns étaient parmi les plus actifs de la Méditerranée. Il est vrai qu'aucun de ces ports n'était de création ro maine. Tous, avant de subir la domination de Rome, avaient été des colonies ou des comptoirs puniques. Le gouvernement impérial eut du moins le mérite de restaurer, de continuer l'œuvre des Phéniciens et des Carthaginois. Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les ports tunisiens étaient très prospères. Le mouvement commercial y était vi'aiment intense La richesse des armateurs et des principaux citoyens de Carthage, d'Hadrumète, des emporta des Syrtes, apparaît dans les ruines de la plupart de ces cités et surtout des villas qui ornaient la campagne aux alentours. C'est peutêtre dans ces villas qu'ont été trouvées, aux environs de Sousse
(\) â. TouTAi.M, loco cilalOf p. 133 et sui?.
et de Mahedia, les plus belles mosaïques tunisiennes aujourd'hui connues (1).
Telle fut, dans ses grandes lignes, Tœuvre coloniale des Romains en Tunisie. Pour nous, Français, qui leur succédons dans ce pays et qui avons Tambition légitime d*en faire une contrée riche et prospère, il y a là des exemples. Dans quelle mesure et dans quel esprit devons-nous profiter de ces exemples?
Certes, notre imitation ne doit pas ôtre servile. Nous devons mettre à profit tous les progrès accomplis depuis l'antiquité. Nous avons des moyens de capter les sources et d*amener les eaux beaucoup plus puissants que n*avaient les anciens ; nous usons d'engrais pour améliorer le sol, et la découverte des phosphates de Tunisie et d'Algérie nous donne sur les colons d'autrefois un avantage inappréciable. Au lieu de routes nous pouvons construire des chemins de fer. Dans le désert, nous savons forer des puits artésiens. Ce serait donc aujourd'hui une véritable folie de vouloir ne faire, dans le détail et dans Tapplication, que de la contrefaçon romaine. Mais ce que nous ne devons pas négliger, ce qui doit être pour nous le bénéfice à retirer de Texpérience des Romains, ce sont les grandes idées directrices de leur politique coloniale.
Les habitants de la Tunisie romaine ont voulu adapter les cultures à la nature du sol et au climat ; ils n*ont pas cherché à importer dans le pays des cultures étrangères.
Ils ont utilisé méthodiquement et prudemment toute teau dont ik pouvaient disposer, eau de rivière, eau de pluie et de ruissellement, nappes souterraines.
La maind^cmvre agricole a été surtout indigène.
Rome a obtenu, par une politique de tolérance envers les anciens habitants, leur collaboration pacifique et loyale.
Le gouvernement romain a garanti la sécurité de la Tunisie en réprimant énergiquement le brigandage et les incursions.
Enfin les voies de pénétration et de communication, ainsi que les débouchés de toutes sortes, ont été soit rétablis, soit développés avec un grand sens pratique.
(1) Id. ibidem, p. 144 etsuiv.
Ces conclusions de notre étude sur la colonisation romaine en Tunisie n'ont pas seulement, croyons- nous, un caractère historique ; elles peuvent avoir aussi uu intérêt pratique. Les unes paraîtront peut-être banales; est on bien sûr qu'elles le soient? Beaucoup d'échecs, en Algérie et dans d'autres colonies, n'auraient-ils pas été évités si Ton avait étudié la nature du sol et le climat ? N'a t-on jamais, en Algérie et en Tunisie, laissé perdre ou gaspillé Teau précieuse? D*autres peuvent prêter à discussion. 11 est des colons qui se méfient de l'indigène, se refusent à remployer, le maltraitent, font pis encore quelquefois. Les résultats qu'ils obtiennent sont ils comparables à ceux dont les vestiges du passé romain nous ont fourni la preuve ? *
Quoi qu'il en soit, nous sommes convaincus que la connaissance précise de la colonisation romaine est utile et importante pour la colonisation française. Comme l'a dit un des maîtres éminents de rUniversité française, M. Gaston Boissier, « il appartient aux archéologues, en nous renseignant sur le passé de la Tunisie, d'en préparer l'avenir ».
PAR
R. GAGNAT
Membre de Clnêtitut
On a expliqué dans la conféreDce précédente comment les Romains avaient compris l'occupation et la colonisation delà Tunisie. Le résultat dune politique aussi sage amena rapidement la trans formation du pays, et répandit partout Tabondance et la prospérité. Triomphant des difficultés inhérentes au climat et à la constitution physique du sol, elle a rendu possibles, en dépit de ce» obstacles, l'existence et même Taisance. Le seul examen des ruinesde la Tunisie suffit à nous montrer combien l'action des conquérants fut féconde et quels brillants résultats ils avaient obtenus.
Carthage était la capitale de l'Afrique romaine : c'est elle qui doit tout d'abord attirer nos regards. De nos jours le voyageur qui pénètre par mer dans la baie de Carthage voit se dérouler devant lui un magnifique panorama. A sa gauche s'étendent les côtes basses qui ferment la baie au Sud et se prolongent jusqu'à la pointe du cap Bon; en face de lui surgissent, au premier plan, deux grandes montagnes, le Djebel-Ressas et le Bou-Kournin, au second plan la noble forme du Zaghouan ; à sa droite, la colline de Byrsa d'où Didon suivait de Tœil la fuite d'Enée et de sa flotte, et la hauteur où s'élève aujourd'hui Sidi-Bou-Saïd, occupée jadis par des nécropoles puniques et ensuite par les quartiers de plaisance. Au pied s'étendait le port. Car à l'époque romaine comme à l'époque punique, un port et un avant-port desservaient Carthage. On voit encore aujourd'hui, sur le bord du rivage, deux lagunes larges de 170 et de 150 mètres ; les archéologues ont cru longtemps qu'elles correspondaient aux deux ports de la cité antique, le port militaire et le port marchand : des recherches récentes, confirmées
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par les sondages que les ofQciers du navire français le Condor ont opérés, nous ont prouvé que les deux lagunes réunies formaient autrefois le port de Carthage proprement dit ; il faut chercher an foDd de la mer, et plus en avant, les vestiges deFavant-port.
De Carthage romaine, il ne reste que de rares monuments. D'abord, en allant vers Bou-Saîd, apparaît une énorme masse de ruines, gigantesque éboulis de blocage ; ce sont des thermes, rebâtis par Antonin le Pieux à la suite d*un incendie qui avait désolé la ville. A côté, de grandes citernes, reconstruites, sur des fondations puniques, par Tempereur Hadrien, qui fit venir dans la ville les eaux du Zaghouan. Le sommet de la colline de Byrsa était couronné par le temple d'Esculape qu'on assimilait à TEschmoun des Phéniciens et peut-être par quelque autre édifice; on n'y voit plus que sept salles parallèles terminées en abside, improprement appelées le palais du proconsul ; dès plaqués de marbre et de stuc revêtaient les murs. Sur remplacement des anciens temples païens de Byrsa s'élèvent maintenant la cathédrale de Carthage, le séminaire des Pères blancs d'Afrique, le grand musée d'antiquités fondé par le cardinal Lavigerie. En i892, Tun des Pères blancs, à qui ses fouilles et ses travaux archéologiques ont acquis une juste célébrité, le P. Delattre, a trouvé sur le flanc sud-ouest de la colline, des ruines de différentes époques, dont une maison byzantine formée de trois corps de bâtiments entourant une cour rectangulaire ; dans les chambres étaient accumulés des débris très riches de colonnes de marbre et de chapiteaux en onyx. Il a rencontré à côté de cette maison un mur fait de grandes amphores disposées par assises pour consolider le terrain et servir de drains; les amphores étaient couchées horizontalement par lits lai^s de i»^ ,90, représentant cinq amphores bout à bout emboîtées les unes dans les autres ; huit lits se trouvaient ainsi superposés, séparés par une mince couche de terre. Les amphores portent des inscriptions indiquant des dates consulaires, qui ont permis d'attribuer la construction de ce mur à l'époque d'Auguste. En 1901, on a décou vert à quelque distance de Byrsa, TOdéon, théâtre destiné aux auditions musicales, analogue à tous les théâtres antiques que nous connaissons. Le village de la Malga possède encore d'immenses citernes, qui remontent à Tantiquité romaine. Mentionnons enfin, l'amphithéâtre, reconnaissable à sa forme elliptique ; des souve-
nirs chrétiens s'y rattachent : c'est là que périrent les saintes Félicité et Perpétue, dont le martyre nous a été raconté tout au long par les hagiographes. On l*a déblayé et Ton a consacré une chapelle dans Tun des couloirs qui conduisaient à Tarène. Tout cela est, en somme, fort peu de chose.
A Fheure présente, les ruines de Carthage sont réduites à peu "près à rien. C*est que jamais carrière n*a été exploitée avec autant d'acharnement et de persévérance que ce coin du sol africain. On est venu y chercher des matériaux pour la construction de toutes les grandes villes du pays : Tunis est faite de Carthage. On y puisa même pour embellir certaines villes d*Europe : les Arabes se souviennent d*avoir vu emporter des thermes d'Antonin les colonnes de marbre veiné qui les ornaient ; le consul anglais Thomas Read, le grand spoliateur des ruines tunisiennes, les fit charger pour l'Angleterre ; on venait de Tunis assister à leur embarquement ; elles étaient hissées sur des chalands et de là portées sur des vaisseaux de guerre mouillés au large. Il ne faut pas s'étonner outre mesure de ces dévastations. Songeons qu'une des chapelles latérales de Saint-Germain-des-Prés a été décorée de colonnes prises, par ordre du roi de France et en vertu d'une convention en règle, aux environs de Tripoli.
De Carthage, partaient des routes dans toutes les directions. L*une qui longeait la vallée septentrionale de la Medjerda, gagnait le nord de l'Algérie, Bône et Constantine. Une seconde, la plus importante de toutes, passait par le sud de la vallée de la Medjerda, traversait la Tunisie en diagonale et rejoignait Tebessa. Une troisième se dirigeait au Sud-Est pour rattacher à Carthage toutes les villes du littoral oriental jusqu'à Tripoli.
D'autres voies étaient perpendiculaires à celles-là ; elles allaient de Sousse à Tébessa et aux régions du nord de TAurès, de Sfax à Gafsa, deGabès à Gafsa. Au sud de Gabès commencent la région des chotts et le Sahara ; là aussi il y avait des voies ou plutôt des pistes. Les voies romaines n'étaient semblables ni à nos routes pavées, ni à nos routes macadamisées. Dans la campagne, un lit de cailloux agglomérés recouvrait le sol ; aujourd'hui même, la végétation n*a pu en avoir raison. Aux abords des villes, le chemin était fait de larges dalles juxtaposées. Les distances étaient marquées sur des bornes de pierre. De loin en loin on rencontrait des
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Stations, avec une petite auberge et des citernes, comme les fanrfoufes actuels.
Le loDg de toutes ces voies s'élevaient des villes prospères, plus nombreuses dans le Nord, où la population depuis Tépoque punique elle-même était assez dense, plus espacées dans le. Midi, moins riche, habité encore par des nomades comme les Musulames par exemple. Malheureusement on n a pas encore fait dans la Régence de fouilles d'ensemble sur un point donné ; on n'a pas dé-
Fig. 08. — Arc de triomphe de Sbeilla.
blayé, comme en Algérie à Timgad, une ville entière. C'est au moyen d'éléments recueillis à droite et à gauche que nous pouvons reconstruire la ville romaine idéale de Tunisie.
Pour pénétrer dans la cité, on devait passer sous un arc de triomphe. Les Romains en mettaient d'ordinaire à l'entrée et à la sortie de leurs villes, sans compter ceux qu'ils plaçaient dans l'intérieur. Ces grandes portes monumentales, à une ou à plusieurs ouvertures, étaient ornées d'inscriptions et de sculptures décoratives plus ou moins riches. L'arc de triomphe d'Uzappa est dédié au Génie de la cité, Genio civitatis Uzappœ; celui d'Haîdra est
LA TUNIî^lE A L'ÉI»0QUK liOMAINIS 241
l'œuvre de Septime Sévère, on l*a tranformé plus tard en forteresse ; celui de Sbeitla (fig. 68), percé de trois ouvertures, fut élevé par Anlonin le Pieux ; on y voit, à droite et à gauche, deux inscriptions dédiées l'une à Commode, l'autre à Marc Aurèle ; un quadrige en couronnait le sommet.
Le forum était la place principale de la ville, le foyer de la vie publique, le rendez- vous des commerçants et des oisifs. Aucun forum tunisien n'a été déblayé ; on travaille à dégager celui de Gighti. En Afrique, comme dans tout le monde romain, le forum est une vaste place dallée, entourée de portiques et de galeries couvertes, autour de laquelle sont disposés les monuments les plus importants de la cité, la Curie, où siège le Conseil municipal, la basilique où Ton rend la justice, les temples où Ton vient adorer les dieux.
On a retrouvé dans la Régence de nombreux temples antiques, soit près des forums, soit ailleurs. Un temple grec ou romain comprend deux parties : le sanctuaire, petite salle où réside la divinité et où les prêtres seuls peuvent pénétrer, le pronaos ou vestibule, dans lequel se font les cérémonies du culte; les fidèles restaient en dehors, au pied du grand escalier qui conduisait au pronaos. Ce type dédifice se rencontre couramment en Afrique. Le temple peutêtre isolé, comme à Dougga (fig. 69), ou associé à d'autres temples qui lui sont contigus et ne formeut avec lui qu'un seul ensemble, comme à Sbeitla. Les temples de Dougga et de Sbeitla sont des capitoles : ils étaient consacrés à Jupiter, Junon, Miuerve, les trois grande divinités protectrices de l'Empire, adorées à Rome même sur la colline du Capitole.
Ce ne sont donc pas seulement des temples à la romaine, ce sont des temples de divinités essentiellement romaines; ils témoignent d'une façon éclatante que les villes où ils s'élèvent sont organisées sur le modèle et à l'image de Rome. Mais il y avait aussi en Tunisie des temples consacrés à des divinités locales; ainsi, celui de Caelestis à Dougga. Au centre d'une enceinte circulaire entourée de colonnes et ornée de statues de provinces ou de villes, s'élevait un temple conforme au type ordinaire, avec un escalier antérieur et des colonnes tout autour. La forme de l'enceinte est une exception unique jusqu'à présent; ce temple date de l'époque romaine, comme l'atteste l'inscription de la dédicace ; il est bâti sans doute
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sur TemplaceDient d'un sanctuaire punique et d'après un plan punique.
Parmi les constructions d'utilité publique que renfermaient les villes romaines de la Tunisie, il faut citer en premier lieu, les établissements de bains. SMl y avait dans la ville, ou tout à côté, une source -chaude, on Taménageait, on faisait creuser un bassin qu'entouraient diverses salles ; c'est ainsi que les Romains avaient pro cédé à El-Hamma de TArad, où il ne reste plus que le bassin an-
Fig. 69 — Capitolc de Dougga.
tique. S'il n'existait pas de source naturelle, on bâtissait des thermes, ce qu'on appelle aujourd'hui des hammam. Très nombreux étaient ces monuments dans le monde romain. Ou n'en a pas encore fouillé en Tunisie, mais nous savons très bien comment ils étaient disposés; on en connaît les différentes parties : un ou plusieurs vestiaires, des piscines de natation, un tepidarium pour les bains tièdes, un caldarium pour les bains de vapeur, des appareils de chauffage compliqués, des salles de repos où Ton se réunissait pour causer et se divertir. Ces thermes étaient d'importants édifices, construits généralement en petits matériaux et en briques, très ornés, surtout de pavés en mosaïques; les murs étaient
enduits de stuc, que les baigneurs couvraient dinscriptions. Les jeux tenaient, comme les bains, une grande place dans la vie des anciens. Dans les amphithéâtres avaient lieu les luttes de gladiateurs et les chasses d'animaux sauvages. La Tunisie possède Tun des amphithéâtres les plus vastes et les mieux conservés que Ton connaisse, celui d'El-Djem (fig. 70). C'est une construction elliptique dont le grand axe mesure 150 mètres et le petit 125: autour de l'arène s'élèvent des gradins étages qui pouvaient recevoir 60 ou 70.000
Fig. 70. — Amphithéâlre d'El-Djem.
spectateurs ; à Textérieur, les trois étages d'arcades, de 33 mètres de hauteur, étaient couronnés d'un attique orné de pilastres; un couloir circulaire conduisait aux gradins. La brèche qui défigure aujourd'hui l'édifice n'est pas très ancienne : elle remonte à l'année 1695 et au bey Mohammed qui fit sauter trois arcades pour venir à bout des tribus rebelles retranchées dans l'édifice.
Les théâtres servaient à des jeux d'un autre genre, à des représentations scéniques ; on y jouait des tragédies et des comédies ; ou plutôt, en Afrique, des mimes et pantomimes qui remplaçaient
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les pièces classiques de la belle époque. Le théâtre de Dougga(fig. 71) se divise en trois parties : les gradias, adossés à la montagne sur vingt-cinq rangs, l'orchestre pavé de mosaïques, décoré de statues, la scène, doot le mur antérieur contenait des niches pour d'autres statues et dont le mur postérieur se terminait par trois absides. Les fouilles du D' Carton nous ont rendu l'inscription dédicatoire du monument : « L. Marcius Quadratus, pour célébrer son élévation aux fonctions de flamine perpétuel et
Fig. 71. — Théâtre de Dougga.
pour remercier ses concitoyens, a construit à ses frais un théâtre avec portiques, scène, escalier, promenoir et tous les accessoires qui Tornent; en outre, le jour de l'inauguration, il a fait une distribution de vivres et donné une représentation théâtrale, de jeux, de gymnase et un festin. » Il en était de même pour les diflérenls édifices de la Tunisie. Ce sont les particuliers qui les élevaient ; on ne comptait pas sur l'argent de l'Etat ou des municipalités; Tloitiative privée savait suffire à tous les frais: en arrivant aux honneurs, on devait verser souvent une grosse somme d'argent, et souvent aussi on l'augmentait encore bénévolement, pour rendre sa ville plus florissante, plus somptueuse.
LA TUNISIE A L'ÂPOQUB ROMAINB 248
Par là s'explique Tabondance et le luxe des constructions romaines en Tunisie : amour du clocher, vanité personnelle, désir de plaire à ses concitoyens, se réunissaient pour exciter la générosité et l'émulation des notables africains.
Il faudrait pouvoir les suivre dans leur intérieur. Mais ici les documents nous manquent. Les maisons étaient bâties d'ordinaire en petits matériaux; elles ont disparu pour la plupart ; quand on fouille, on ne retrouve les parties basses que jusqu'à cinquante cen-
Fig. 72. — Maison romaine
ti mètres de hauteur ; tout le reste n'existe plus et l'inspection des ruines ne permet pas de le reconstituer. Cependant, par un hasard surprenant, une maison romaine est restée debout sur le haut d'une montagne, le DjebeI-Gorra(ng. 72). Vue par derrière, elle semble encore absolument intacte ; il ne manque au toit que les tuiles qui le recouvraient jadis. Elle sert d'habitation à une famille arabe ; aussi est-il difficile d*y pénétrer; certaines pièces du rez-de chaussée ont gardé leur première disposition; l'étage supérieur a été modifié.
Ou a plus de renseignements sur les maisons de plaisance, sur les villas surtout, depuis les fouilles de M. Gauckler dans les ruines
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d'Oudna. Il a retrouvé plusieurs habitations fort intéressantes, dont le plan rappelle celui des maisons gréco-romaines de I^ompéi, mais avec quelques modifications annonçant déjà la maison mauresque. Autour d'une cour rectangulaire, ornée de fontaines et d*arbustes, bordée de colonnes coloriées, s'étendaient les appartements, de forme et de grandeur variables. La décoration des diverses pièces était très soignée : mosaïques, revêtement de marbre.
Fig. 7.1. — Mausolée à HeDchit-ZaâtIi.
peintures, avaient été prodigués, et partout pénétraient gaiement l'air et la lumière.
Au luxe des édifices publics et des demeures riches correspondait, ainsi qu'il est naturel, le luxe des tombeaux. Si les gens peu aisés se contentaient de reposer sous une pierre plus ou moins grande portant quelques sculptures grossières et une épitaphe, les autres voulaient plus et mieux. Ils faisaient élever de véritables édifices, souvent à plusieurs étages, où Ton gravait en prose ou en vers, l'éloge du défunt. Le mausolée d'Henchir-Zaâtli a la forme d'un temple (fig. 73), c'est là qu'était ensevelie PostumiaMatronilla, « épouse incomparable, bonne mère, aïeule très pieuse, reii-
LA TUNISIE A L'ÉPOQUB HOMAINB 217
gieuse, laborieuse, ^économe, vigilante, n ayant jamais eu qu'un mari, exemple d'activité et de fidélité. » Le mausolée dHaîdra est une tour à deux étages; le défunt était déposé au-dessous ou dans la cbamtMre du bas ; au sommet se dressait sa statue. 11 en est de même de beaucoup d autres, ceux de Sidi-Aîch,par exemple, ou de Hencbir-Guërgoùr. Le mausolée de Kasrin à trois étages ; chaque étage possède encore un plancher en pierre; la niche du troisième était surmontée d'une pyramide que terminait un coq ; douze colonnes entouraient la pyramide. Une description de ce tombeau, en cent dix vers, était gravée sur la face principale : <( La vie est courte et nos jours passent rapidement, dit Tauteur de ce poème, mais on a trouvé le moyen de prolonger le souvenir des hommes, c'est de construire un beau tombeau et de le couvrir d'une épitaphe digne de lui ». Suit alors l'éloge du monument : « Les pierres sont bien assemblées ; elles sont supportées par des degrés; en haut, des statues entourées de colonnes distraient le regard ; l'édifice s'élève très haut et perce les nuages: il peut mesurer le chemin parcouru par le soleil, etc. » Le mausolée de Ksar-Manara ressemble au tombeau de CaBcilia Melella à Rome, sur la voie Appienne ; il y avait au sommet de petits autels ; l'un d'eux a été retrouvé au pied de l'édifice; un autre était encastré dans une jetée de Sousse. ,Dans la nécropole de Haouch-Taâcha tous les types de tombeaux étaient représentés ; ils sont en blocage, à cause de la rareté des pierres dans les environs; une couche de stuc, peinte à l'origine, recouvrait le blocage ; des ornements en relief figuraient des oves ou des denticules. Ce cimetière, perdu au milieu d*un pays sans eau et sans végétation, loin de toule ruine de ville antique, servait, semble-t il, aux nomades de la région.
Tel était l'aspect des villes de la Tunisie à Tépoque romaine. Pour en connaître les habitants, il faudrait passer en revue la suite des bas-reliefs funéraires et votifs où ils se sont représentés euxmêmes. On y voit des hommes en toge à la romaine, des femmes en tunique, couvertes de leur manteau comme les matrones de Rome. Qu'il suffise de citer à titre d'exemple une peinture fort curieuse de Sousse qui représente un cabaret antique : debout derrière son comptoir, un personnage imberbe, vêtu d'une tunique blanche à parements bleus, tend aux clients des verres de vin ; des vases de toutes formes sont rangés sur des étagères derrière lui ;
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de l'autre côté un buveur brandit sa coupe (fig. 74). Cette petite scène d'intérieur nous rappelle, par le sujet tout au moins, sinon par l'exécution, forcément grossière et maladroite, certaines peintures pompéiennes.
A voir ces personnages, comme à parcourir les ruines, on pourrait se croire en pleine civilisation romaine. L'Afrique a-l-elle donc été tellement gagnée à l'influence de Rome que ses habitants
Fig. 74. — Peinlare de Soasse.
aient renoncé à tout ce qui faisait leur personnalité? 11 n'en est rien.
On croyait assez volontiers, il y a quelques annés, que la Tunisie romaine avait été, pour les Romains, une colonie de peuplement comme on s'exprimerait de nos jours. Depuis quelque temps on a examiné la question de plus près et on est arrivé à une conception quelque peu différente (1).
(1) Les idées qai suivent ont dé]{i été exposées par M. Toutain dans son livre intitulé ; Les villes romaines de la Tunisie, et, après lui, par M. P. Gauklbr dans V Archéologie de la Tunisie, Je les ai développées moi-même dans la Nouvelle Revue, du 15 février 1899, p. 66i et suiv.
Nous possédons aujourd'hui la preuve que le fond même de la population a toujours été et est toujours resté d'origine africaine. Tout le montre : les innombrables épitaphesdes cimetiëresantiques,les images grossières des défunts sculptées sur les tombes, ex-votos dédiés par les petites gens des villes et des campagnes à leurs divinités favorites. Nous savonsquelamajoritédes habitants portaient des noms puniques ou berbères, soit sous leur forme sémitique, comme au temps de Tindépendance, soit habillés à la latine ; les dieux qu'ils adoraient appartenaient au panthéon carthaginois ; les symboles gravés sur les pierres funéraires relèvent des religions orientales ; de romain, il n'y a guère que des apparences, auxquelles il faut bien se garder de se laisser prendre. Tous ces Africains de l'époque impériale avaient beau porter la toge et imiter en tout leurs vainqueurs ; ce n'en étaient pas moins des indigènes ; nous devons les considérer comme tels.
Au reste, on fait vite le compte des Romains qui venaient s'établir en Tunisie en passant, par nécessité de carrière, par occasion, et de ceux qui s'y fixaient ; et l'on reste étonné de leur petit nombre. Il ne faut point parler de militaires, la province ne comptant pas de garnisons, sauf un bataillon détaché de Rome et caserne à Carthage pour le service du gouverneur.
Les soldats qui le composaient s'en retournaient chez eux la plupart du temps sans être entrés en contact direct avec les habitants du pays. Restent les fonctionnaires civils. A la tôte de la province était un proconsul, grand seigneur riche, ancien consul, un des plus hauts fontionnaires de TEmpire. Il était accompagné d'auxiliaires de son choix, trois ou quatre lieutenants, et un trésorier, tous sénateurs comme lui. De son côté, l'empereur envoyait, pour s'occuper de ses intérêts et de la perception de certains impôts, un intendant en chef et, avec lui, quelques administrateurs de moindre importance : soit en tout une vingtaine de sénateurs et de chevaliers. Ajoutons-y le personnel des bureaux assez nombreux et la domesticité de ces magistrats, esclaves ou aflfranchis venus de partout, mais instruits et civilisés, on aura complété la liste de ceux qui étaient appelés dans le pays pour y diriger les affaires et le Gouvernement. Il serait difficile de reprocher à Rome d'avoir inondé la colonie de fonctionnaires. Il ne semble pas qu'elle l'ait inondée davantage de colons. Ail-
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leurs, elle avait coutume d^eavoyer, après là conquête, des vétérans : c'était récompenser leurs services par des concessions de terre et assurer en même temps au pays nouvellement soumis des défenseurs en cas de besoin. Ainsi procéda- t-el le eu Gaule, sur le Rhiû, sur le Daaube, et en Afrique même, dans la Maurétanie et dans la ^fiimidie, qui sont aujourd'hui les départements d'Alger, d*Oran et de Constantine. La Tunisie, autant que nous le savons, reçut fort peu de colonies de cette sorte. On n'y trouve presque pas non plus de colonies civiles, comme celles qu'avaient rêvées les Gracques, ou leurs imitateurs, quand ils voulaient soulager ritalie du trop plein de sa population pauvre. La part faite par TEtat otticiellement à Télément venu d'outre-mer fut nulle ou à peu près. C'est l'initiative privée qui colonisa l'Afrique. Dès le temps de la République, des Italiens s'étaient établis sur la côte et dans les grandes villes du bassin de la Medjerda, attirés surtout par le trafic du blé ; en gens pratiques, ils saisissaient toutes les bonnes occasions de gagner quelque argent et de se mêler aux entreprises fructueuses. A plus forte raison en fut-il de môme sous l'empire, dans la province pacifiée et florissante. Pourtant, ces étrangers s'occupaient bien plus de commerce que d'agriculture: ils avaient des propriétés, ce n'est pas douteux, mais ils ne les cultivaient pas eux-mêmes. On peut en dire autant de tous les grands propriétaires romains, en Tunisie, de ces hauts personnages, sénateurs ou chevaliers, que le hasard des spéculations ou leur passage dans l'administration locale avait amenés à acquérir des terres ; en particulier, dès empereurs, qui, depuis Néron, par coniiscation ou héritages — plus ou moins forcés — avaient accaparé, nous dit-on, presque la moitié de la province. Pour mettre le sol en valeur, ils n'envoyaient pas des esclaves à eux, ils n'appelaient pas des travailleurs italiens ; ils employaient la main-d'œuvre indigène; quelqu'un de leurs affranchis venait avec un personnel très restreint surveiller la culture, encaisser les [fermages, assurer l'exploitation. La côte seule fut envahie par l'élément importé: jetés sur le rivage d'Afrique par les hasards de la navigation ou de la fortune, on y trouvait des Siciliens, des Italiens mêlés à des Levantins, à des Alexandrins, à des Grecs même ; là, mais là seulement, s'était formée une population hybride où tous les usages, toutes les religions se confondaient. Quelque nombreuse qu'on la
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suppose, elle ne formait encore dans Timmense étendue de la Tu nisie qu'une infime minorité.
Et voilà ce qui a suffi pour transformer la provino.e ! C'est sous l'impulsion de forces aussi minimes qu'elle s'est couverte de villes toutes romaines d'apparence, qu'elle a adopté la langue latine, qu'elle a modifié sa constitution municipale pour la modeler sur celle de la capitale du monde. Il faut avouer que le résultat a de quoi nous étonner.
On explique ce mystère par l'afiection que les indigènes portèrent à leurs conquérants; ou, si l'on veut, parles avantages de toute sorte qu'ils trouvèrent à vivre sous leurs lois, car, en pareil cas, les sentiments ne se règlent guère que sur la satisfaction des intérêts.
Il est des vainqueurs qui essaient de s'imposer par la force aux nations soumises, qui prétendent changer la face d'un pays à un jour fixé par des mesures générales et des décisions solennelles^ persuadés que Ton peut, au gvé de la volonté, modifier à son image les hommes et les institutions. Les Romains ont eu le bon sens de ne point agir de la sorte en Afrique. Ils n'ont exigé des habitants que deux choses : le paiement régulier des impôts et l'obéissance aux ordres de l'Empereur. Celle-ci formait la base même de la constitution ; l'Empereur n'était point seulement un souverain laïque, mais un Dieu. On lui élevait des temples où l'on associait son nom à celui de la déesse Rome ; on jurait par son génie ; on adorait ses images sur les enseignes dès légions et dans les chapelles des particuliers ; sa divinité présidait à tous lés actes solennels de la vie publique et privée ; non par une sotte flatterie, comme on l'a dit, mais parce qu'il représentait aux yeux de tous la forme visible de la divinité, le principe sacré de l'autorité suprême. Les Tunisiens d'autrefois durent se plier sur ce point à la volonté de leurs vainqueurs ; pour eux comme pour le reste du monde, l'Empereur fut un Dieu, dont la volonté c invisible et présente » réglait de loin le sort de toutes les nations. Les chrétiens furent les seuls dans la province qui se refusèrent à cet hommage — on sait que les persécutions qu'ils endurèrent n'ont jamais eu d'autres cause.
Quant aux impôts, surtout aux prestations en nature, comme l'huile et le blé, elles étaient indispensables à la nourriture de la
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population de Rome. Chaque année, les navires qui les apportaient étaient attendus avec une impatience extrême ; on comptait anxieusement les jours de retard et Tinquiétude ne s*apaisait que lorsque d'Ostie, on voyait apparaître au loin les voiles de safran de la flottille africaine.
Au delà de ces deux obligations, on n'a rien imposé aux populations tunisiennes ; on n*a touché ni à leurs croyances, ni à leurs usages, ni à leurs lois municipales. Baal et Tanit régnaient à l'époque de la domination punique comme dieux suprêmes du Panthéon local ; ils continuèrent à être tels sous l'empire : les portes de TOlympe romain, qui était naturellement accueillant et qui avait déjà donnée asile à plus d'un dieu oriental, leur furent même toutes grandes ouvertes : on les affubla de noms romains, Saturne, Vénus ou Junon, voilà tout ; et Saturne*Baal continua à recevoir les hommages de ses anciens adorateurs, à côté de Jupiter ou de Mars.
Les Phéniciens et les Berbères avaient leur façon à eux de comprendre la famille, la vie de chaque jour, la sépulture ; les Romains les laissèrent libres de s*y conformer ; ils étaient habitués à leurs magistrats, sufifètes ou autres, ils purent les garder ; et les centres nouveaux qui se formèrent çà et là, grâce à l'accroissement de la population, naquirent sous la forme de municipalités puniques ou libyques.
Mais les plus intelligents et les plus éclairés s'aperçurent assez vite qu'il allait de leur intérêt de se relier plus étroitement au conquérant, d'entrer dans la grande famille romaine, de substituer à une indépendance assez stérile, en somme, une assimilation plus étroite au gouvernement central. Se rapprocher du citoyen romain était s'arroger déjà quelque chose de sa dignité et de ses droits. Tout l'effort de ses promoteurs tendit dès lors vers ce but. Peu à peu, ridée progressa ; des individus elle gagna les masses; au bout d'un siècle de soumission, la Tunisie entière aspira à devenir romaine ; au bout de deux, elle l'était devenue, dans la limite de ses besoins et de ses facultés. Ce n'étaient pas les Romains qui l'avaient transformée : elle s'était transformée d'elle-même, elle ■était venue spontanément vers son vainqueur, comme vers celui •dont elle avait tout à espérer, rien à redouter.
Il en résulte une conséquence digne de notre attention. Sous un
L\ TUNISIE A l'Époque romaine 253
régime oppresseur, l'esprit africain se sérail affaibli et aurait perdu quelque chose de son originalité, de sa puissance. La modération de Rome produisit un effet opposé. Grâce à la paix qui régna presque sans accident pendant deux cents ans, à Tabri de la protection et de la civilisation italiennes, derrière cette façade officielle qui est de construction ou plutôt de tradition romaine, cet esprit se développa librement. Alors que l'Afrique était carthaginoise ou numide, il n'avait point pu atteindre toute sa croissance, ni se répandre dans tout le pays ; il y arriva sous l'empire romain.
Bien plus, ce furent les Africains eux-mêmes, transformés en pseudo-romains, qui se chargèrent de gagner à la civilisation nouvelle les parties encore barbares de la contrée. De leurs pays sortirent les pionniers bénévoles que Rome rencontra pour porter plus avant, avec le respect de son nom, le reflet de son esprit. Elle avait adopté, plus par son intérêt personnel que par hauteur de vues, ou par souci de ses devoirs envers les vaincus, une politique de large tolérance ; elle en recueillit les fruits aussi vite peut-être, en tout cas plus pleinement que si elle eût agi d'autre sorte.
Cette persistance de l'esprit africain sous la domination romaine nous explique pourquoi l'influence de Rome n'a pas duré très longtemps après qu'elle eut été obligée de reculer devant un adversaire plus puissant qu'elle. Au commencement du V** siècle de l'ère chrétienne, les Vandales envahirent l'Afrique et substituèrent leur puissance à celle des Empereurs. C'est une période fort obscure, dont nous ne savons presque rien, les nouveaux maîtres n'ayant laissé ni écrits, ni inscriptions, ni monuments. La clarté ne reparait guère que lorsqu'à leur tour les Vandales sont chassés du pays par les Byzantins. Justinien, aidé de généraux habiles, reconquiert l'ancienne Afrique romaine. A la suite de ses victoires, la vie monumentale renaît en Tunisie, mais sous une forme particulière. De tous côtés, on élève des forteresses, édifices nécessaires à une région fraîchement soumise et qui doivent précéder tous les autres. Quand les Byzantins sont en présence de monuments anciens qu'ils peuvent utiliser, ils les fortifient, ils en font, soit un fortin détaché, soit un bastion d'un ensemble plus vaste ; tel est le sort qu'ont subi notamment Tare de triomphe d'Haïdra et le Capilole de Dougga. Quand il le fallut, ils élevèrent de toutes pièces des forteresses nouvelles ; ainsi, à Lamta (fig. 75), à Haîdra, ces forteresses ont
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^rand air et témoignent de la puissance de ces Byzantins, qu*on a regardés si longtemps comme un peuple d'incapables et d'épuisés, en pleine décadence. Mais, transformations ou coastructions nouvelles, les bâtisses byzantines d'Afrique sont faites avec les pierres des monuments romains détruits antérieurement. La rénaissance byzantine est, pour ainsi dire, un renouveau de la vitalité romaine ; c*est le sang de Rome qui vivifie encore la Tunisie. • Cependant, les Byzantins avaient à lutter contre des ennemis
FIk- 75. — Forteresse byiaDline.
terribles : à l'intérieur de l'Afrique, des populations impatientes du joug et prêtes à tous les soulèvements ; à Textérieur, un peuple jeune, guerrier et fanatique. La partie n'était pas égale Les armes de Byzance durent s'abaisser devant l'étendard du Prophète. L'Afrique devint le domaine de l'Islam. Mais l'Islam, lui non plus, ne put s'afiranchir de la grande ombre de Rome ; sans le vouloir, il lui rendit encore hommage ; il emprunta aux Romains les pierres ornementées dont il décora ses édifices, les chapiteaux de marbre dont il soutint le toit de ses sanctuaires. Au VIII<^ siècle, la civilisation gréco-romaine avait émigré en des régions plus fortunées ; «lie laissait, en Tunisie, comme dernier reflet de son lumineux passage, les cent cinquante colonnes de la mosquée de Kairouan .
PAR
M. CAUDEL
Profeiieur à l'École des sciences politiques
I.— L'Islam; ses caractéristiques. — Difficullés particulières d'une entreprise
coloniale en pays musulman.
H. — Caractères opposés de la Société indigène tunisienne. — Les éléments
ethniques. — Les sédentaires.
Iir. — Les nomades. — Influence de la religion sur l'esprit et sur les mœurs.
IV. — Origines de l'Islam. — Les pratiques religieuses. — Le Khalifat, la guerre sainte et le Mahdisme. — Le clergé, les marabouts et les confréries.
V. — Les mérites et les défauts de l'Islam. — Le fatalisme. — La puissance attractive. — La loi civile. — La société musulmane peut-elle évoluer?