‹ La Tunisie de début de XXme siècleChapitre 29 sur 39 · M. CAUDEL · texte numérisé non relu

M. CAUDEL

La vie nomade, la vie citadine sont les deux aspects les plus tranchés de la société indigène tunisienne. De l'un à l'autre de ces deux mondes si opposés, les coutumes et le caractère diffèrent profondément. Les multiples origines ethniques, la vie ramassée sur un petit coin de terre sans communication avec Textérieur, ont encore accentué les particularités locales. Elles sont si diverses qu'on tenterait en vain d'en esquisser un tableau d'ensemble. Il faudrait, pour en donner une idée suffisante, observer tour à tour chacun des groupes locaux et noter patiemment ses traits de caractères, ses mœurs et ses allures. Personne, à notre connaissance, n'a encore entrepris celte tâche; elle mériterait les soins d'un chercheur consciencieux et récompenserait largement son effort. Cette société, si permanente dans le temps, varie à l'infini dans l'espace. Chaque groupe tient fermement à ses traditions et s'enorgueillit de leur antique origine; mais le groupe est petit et, tout à côté de lui, un autre observe, avec autant de zèle, des coutumes sensiblement différentes. Quelques exemples devront nous suffire : le nomade pratique la polygamie, qui lui donne les servantes nécessaires à l'entretien de son foyer et à la culture de ses terres; le citadin, sauf dans les hautes classes, s'en tient à la femme unique. Question d'économie domestique: Tabondance d'épouses, qui est une fortune à la campagne, devient ruineuse à la ville. Les tribus entendent de façons fort différentes le gouvernement, suivant qu'elles sont de descendance arabe ou berbère, et, à défaut d'autres indices, l'observation de ce point peut dévoiler leur véritable origine : la tribu araba, de constitution aristocratique, voit dans le caid, chef patriarcal, le dépositaire de l'autorité suprême, et elle lui obéit scrupuleusement. La tribu berbère est d'allure plus démocratique; elle traite assez légèrement le caïd que le gouvernement central, sous l'influenec des règles islamiques lui a imposé ; elle préfère placer l'autorité et la décision dans l'assemblée de tous ses membres, qu'elle appelle le miad.

Même diversité dans le caractère et même difficulté pour en faire un tableau d'ensemble. Il est, au contraire, fort aisé de distinguer les traits particuliers à l'Arabe et au Berber, et de les opposer l'un à l'autre : le Berber, calculateur, peu ingénieux, d'intelligence courte et lente, mais laborieux et tenace ; l'Arabe, généreux, fas-^

tueux, iosouciant et indolent, mobile de corps et de pensée. Chacun d'eux a communiqué à l'autre quelques-uns de ses défauts ou de ses mérites; les traits des deux caractères se sont mêlés en même , temps que les deux races. En dépit des croisements, les deux natures s'opposent encore, et chacune d'elles manifeste à ToccasiOD sa personnalité; mais le mélange est trop avancé pour que nous puissions baser notre politique indigène sur Tun des éléments au détriment de l'autre, en favorisant celui qui semblerait

Fig. 8U. — Une rue de Tuuis.

le plus docile à nos vues, en un mot, en berbérisant ce qu'il reste d'Arabes dans TAfrique du Nord. Ce projet fut jadis caressé par certains réformateurs. Il est chimérique. Je ne sais quelle collaboration le Berber eût prêtée à notre colonisation; la résistance acharnée et passablement stupide que ses pères opposèrent aux Romains m'inspire sur sa valeur les doutes les plus graves. Mais il n'y a plus, dans l'Afrique du Nord, sauf en quelques coins perdus, de Berbers au sens précis du mot. L'ethnologie trouve sans peine, sur les épaules de beaucoup d'indigènes, des crânes dont l'indice céphalique dénote clairement l'origine berbère, mais ces crânes sont remplis de pensées arabes, et en cette affaire, le contenu nous importe beaucoup plus que le contenant. Les crânes

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peuvent être longs ou courts, leurs propriétaires peuvent être nomades ou sédentaires, cultivateurs ou marchands, monogames comme à la ville ou polygames comme à la campagne, aristocrates et profondément respectueux de Tautorité du caïd, ou démocrates et partisans de la prédominance du miad; ils peuvent être Arabes purs ou Berbers arabisés : c'est une même pensée qui, d'un bout à l'autre de TAfrique du Nord, habite sous la chéchia rouge ou les cordelettes de poil de chameau, et la pensée islamique donne à cette masse d'hommes, l'unité que nous avions cherchée vainement jusqu'ici. A l'issue de cette étude préliminaire, nous croyions n*avoir devant nous que des groupes mal coordonnés, indifférents ou hostiles: l'Islam va nous faire découvrir une nation.

Le terme paraîtra un peu fort à quelques-uns; il est tout juste suffisant pour Tobjet qu'il désigne, s'il est vrai qu'on entende par nation un ensemble d'individus unis par le sentiment d'intérêts moraux et matériels communs. La nation musulmane de nos jours, que je voudrais qu'on ne confonde pas avec la nation arabe^ rappelle, par plus d'un point, la nation chrétienne qui peuplait l'Europe avant la Réforme et qui, malgré les multiples frontières féodales, en faisait une grande République. Elle est, comme Tétait la nation chrétienne, fort unie religieusement, respectueuse d'une même loi morale, soumise à un code unique du droit des gens, soucieuse des mêmes intérêts, passionnée pour le même idéal. La nation musulmane occupe des territoires fort divers de l'Atlantique au lac d'Aral et de la mer Noire au Congo. Ces territoires sont séparés les uns des autres par les mers]^ou les déserts. Ce fut pour elle une cause perpétuelle de faiblesse politique et Tun 'des principaux obstacles que le destin opposa à sa constitution en un empire unique.

L'Afrique du Nord n'est qu'un lambeau de la trame immense que rislam jeta sur le monde. La fortune des armes Ta mis en nos mains, mais l'Islam n'a pas reculé devant nous. II règne en maître sur les consciences dont nous tenons l'enveloppe charnelle; il est le pouvoir spirituel, insaisissable et impérieux, dressé en face du pouvoir temporel, dont l'exercice nous est échu. Pouvoir spirituel, intransigeant et tyrannique, qui n'a point de détenteur que nous puissions saisir, qui n'a point de forme ni d'image, qui ne réside nulle part et siège partout, qui commande à voix

basse et ne connaît pas la désobéissance, rislam a noyé dans un ciment indestructible la mosaïque des races africaines. Nous oublions trop souvent que lui seul a su constituer un ensemble presque harmonique dan^ le chaos ethnique et social de rifriqiah. Il a réussi là où le Romain et le Byzantin avaient échoué. En imposant à ces peuplades Tunité de foi et Tunité de l«i, en les pliant à des mœurs à peu près identiques, en leur! donnant un état d*esprit uniforme, il en a fait un conglomérat très résistant. Où il n'y avait que des groupements fugitifs, il a fondé une société. Pour apprécier la valeur, le ressort et l'avenir de celle-ci, il faut connaître l'Islam.

Au VIP siècle de notre ère, un commerçant arabe de La Mekke, Mohammed ibn Abd Allah ibn Abd el Mottaleb, eut des visions de l'Au delà. Dieu l'entretint par l'un de ses archanges^ et il se mit à prophétiser. Comme tous ses pareils, il rencontra d'abord l'incrédulité et connut la persécution, mais l'Esprit le possédait et le fit parler si haut que les adeptes lui vinrent bientôt en grand nombre. Ces fidèles recueillirent les propos assez décousus qu'il tenait dans ses extases, et les transcrivirent, après sa mort, dans un livre qui devint la loi sacrée, car c*était la parole même de Dieu. Ils appelèrent ce livre el Qoràn, la Lecture, ou la Récitation ; ce texte fit loi en toutes choses. Les Arabes du temps de Mohammed étaient des hommes fort belliqueux qu'une terre avare nourrissait mal. Le Prophète leur avait ordonné de répandre sa parole ; ils envahirent les pays voisins et les soumirent à la loi nouvelle. C'est ainsi que, dès le VHP siècle, l'Afrique du Nord fut islamisée.

La nouvelle religion se propagea facilement, car elle était très simple dans ses dogmes et d'une pratique fort aisée. Les dogmes sont au nombre de cinq : l'unité de Dieu, l'existence des anges, la mission des prophètes, la foi dans les écritures saintes, la croyance au jugement dernier. Il y a également cinq pratiques. Ce sont:

l^La profession de foi musulmane, c'est à-dire le fait de prononcer avec pleine conviction la formule : Il n'y a pas de Dieu sauf le Dieu unique et Mohammed est l'envoyé de Dieu ;

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2o Les prières obligatoires, récitées cinq fois par jour, à l'aurore, à midi, à trois heures, au coucher du soleil et à la nuit close ;

3*" Le paiement de la dime aumônière, dont le produit est affecté au soulagement des indigents, à l'entretien des voyageurs et de ceux qui combattent pour l'Islam ;

40 Le jeûne du Raroadhan ;

5"" Le pèlerinage à La Mekke.

Outre ces pratiques particulières à chaque individu, la loi isla-

Fig. 81. — Le Miuarel ce la iiraude Mosquée de v^aïruuaa

mique impose des devoirs à Tensemble de la communauté musulmane. Celle-ci doit d'abord obéir à un Khalife, successeur, lieutenant, c'est le sens étroit du mot, de Mohammed auprès d'elle.

Le khalifat fut Tobjet de nombreuses compétitions entre les diverses familles nobles de TArabie, jusqu'au jour où le sultan ottoman s'en empara. Son descendant le possède encore aujourd'hui. En second lieu, la communauté islamique doit, par la guerre sainte, chercher à incorporer au teiritoire de Vhlam les pays occupés par les infidèles, et qu'on désigne sous le nom de territoires de la guerre.

Ces deux obligations de la loi musulmane sont pleines de conséquences politiques. Si le fidèle les prenait au pied de la lettre, ce serait la lutte constante avec les sociétés voisines, sans autre

issue que rexterniinatioQ de run des adversaires. Mais le temps ici encore, a fait son œuvre. Les audaces de rhétérodoxie, Tesprit d*indépendance*de dynasties locales ont réduit à rien le pouvoir temporel et fort diminué rautoritô spirituelle du khalife. Le principe en était trop affaibli, les musulmans l'avaient eux-mêmes trop souvent méconnu, pour qu'ils puissent songer à Tinvoquer quand les Francs reprirent possession de certaines terres de Tlslam. Le commandement relatif à la guerre sainte s'impose davantage à lesprit du fidèle. Les gouvernements musulmans n'y songent plus, les musulmans y pensent parfois encore. Ce n'est plus un principe de politique qui puisse unir, dans un effort commun contre la chrétienté, les divers Etats de llslam, c*est encore une tradition très vivante, qui soulève souvent des populations entières contre le roumi.

Sous cet aspect, le danger est toujours présent. Il ne disparaîtra que le jour où l'occupant chrétien saura mieux administrer sa conquête et où l'administré indigène sera plus intelligent de sa situation politique et de ses intérêts.

La guerre sainte est le fait de l'ignorance et du fanatisme. La croyance dans le mahdi lui donne un encouragement fâcheux. Une vieille tradition messianique veut qu'à la fin des temps, un homme paraisse, que les Arabes appellent « Timam el Mahdi », le bien dirigé, ou encore « Maoul es Sa'a », le Maître de l'heure. Il sera reconnaissable à des signes certains et il conduira les fidèles au jugement dernier. On ne compte plus les imposteurs qui se sont proclamés mahdis. Le Soudan en vit s*élever un, il y a vingt ans, qui mît en péril la domination égyptienne. Nos provinces d'Algérie les ont connus aussi et ont toujours vu les foules se lancer derrière eux, dans de folles équipées d'où elles sortaient meurtries, mais jamais découragées. Le mahdisme durera aussi longtemps que le fanatisme et Tignorauce. Le dernier mahdi sera tué- non par le fusil, mais par l'instruction. Aujourd'hui, cet homme puise sa principale force dans le profond sentiment anthropolâtrique et dans le mysticisme qui, depuis plusieurs siècles, ont pénétré l'Islam.

La religion de Mohammed hésita longtemps entre la doctrine du libre arbitre et le fatalisme mystique qui la caractérise actuellemenL La lutte fut longue et sanglante. Finalement, le libre arbi-

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tre fut vaincu dans la personne de ses plus chaleureux défenseurs, les Motazelites, et le fatalisme remporta. Il tourna bientôt au mysticisme, à ce qu'on appelle en Orient le soufisme. Celte évolution exerça sur les âmes une influence décisive. Elles ne trouvaient de moteur que dans l'Islam. Celui-ci leur commandant le silence d'esprit et la quiétude morale, elles se retranchèrent derrière l'abri infranchissable de la tradition et s'assoupirent dans le murmure somnolent des prières rituelles. La raison était endormie, mais

Fig. 82. — Intérieur de la Grande Mosquée de Qairouan.

rimagination veillait et réclamait un aliment. Elle se jeta avec pas sion dans l'anthropolàtrie et voua un culte spécial aux marabouts. L*Islam n'a pas de clergé. Vlmâm n'a d'autre fonction que de prononcer un sermon, la Khotbah, à la mosquée, tous les vendredis. H n'a au-dessous de lui que des subalternes obscurs, lecteurs du Qoran, eimoudenès, les uns chargés des récitations rituelles, les autres de l'enseignement théologique. L'imâm et ses auxiliaires n'exercent aucune influence sur le fidèle qui, pour son salut, ne peut compter que sur lui-môme. C'est, du moins, le principe initial de l'Islam : « Chacun aura pour soi ses œuvres ; nul ne portera le fardeau d'autrui » a dit le Qoràn. Les âmes rustiques et obscures des Africains supportaient mal cet isolement effrayant de la cons-

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cience. il leur fallait un guide, une inspiration, une autorité, quelqu'un à révérer et à qui obéir; elles allèrent au marabout.

On appelait jadis marabouts des fidèles qui s'organisaient en communautés dapparence à la fois religieuse et militaire, assez semblables à nos ordres des Templiers et des Chevaliers de saint Jean, pour défendre les forteresses élevées sur les frontières contre les infidèles. Plus tard, Tinstitution changea d'aspect. Le marabout revint dans les pays pacifiés et préféra aux fatigues de

Fig. ia. ~ L'ne qoubbub a Soussi*.

la guerre, la tâche plus aisée d^édifler ses concitoyens par le spectacle de ses vertus. Aujourd'hui, le marabout est un saint personnage, voué à la vie ascétique, vénéré de tous les gens du voisijiage, qu'il charme par sa sagesse, étonne par ses miracles, et met à contribution pour vivre. Les dons viennent en plus grande abondance à mesure que son influence s'accroît et que se répand sa réputation. S'il est un peu habile, il parvient à exercer un empire surprenant sur les esprits incultes et altérés de merveilleux qui se lournent vers lui. C'est presque toujours un marabout qui se déclare mahdi. Sa défaite inévitable n'empêche pas ceux qui l'avaient suivi de s'attacher aux pas d'un de ses émules, à la prochaine occasion. Abd el Kader était un de ces hommes.

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Leur pouvoir nous porte ombrage. Nous surveillons de près leur agissements. La plupart ne sont que de misérables thaumaturges, gros décimateurs qui vivent du mieux qu'ils peuvent de la sottise de leurs adeptes.

Les confréries religieuses ont paru plus dangereuses encore que le maraboutisme pour notre œuvre colonisatrice. Aussi bieo les deux sujets se touchent-ils de près, la confrérie étant le plus souvent fondée par un marabout qui lui donne, avec son nom, réclat de sa propre réputation. Celte question des confréries musulmanes a fait l'objet de nombreuses et très savantes études auxquelles je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur (1). Je ne veux, à leur égard, fixer qu*un point, mais il est d'importance. Longtemps ignorées, ces confréries apparurent, quand nous les découvrîmes, comme autant de sociétés plus ou moins clandestines destinées à combattre Textension de notre influence en Afrique. Certains voulaient y voir une immense charbonnerie, qui tramait notre perte dans l'ombre. A les observer de plus près, il ne semble pas qu'il en soit ainsi. Ces sociétés sont nombreuses, d'importance fort inégale, de caractères très divers et, si leur influence est généralement très grande, il ne s'ensuit pas qu'elle s'exerce forcément contre nous. Elles semblent surtout avoir satisfait dans l'Islam, au besoin inné chez l'homme religieux ât se joindre à son frère en croyance, pour pratiquer le culte en commun. L'imâm et la mosquée répondaient mal à ce désir; les croyants se groupèrent loin d'eux, auprès des marabouts; ceux-ci transformèrent peu à peu la petite congrégation que les mêmes cérémonies rassemblaftnt périodiquement et en firent une confrérie aux règles stables, aux cadres fixes, à la discipline rigoureuse, si bien que, par un retour assez singulier des choses, faute d'avoir constitué un clergé régulier qui donnât aux fidèles les cadres et la direction dont ils avaient besoin, Tlslam en vint à une organisation de fait plus rigide et beaucoup plus tyrannique.

(1) Consulter sur les confréries : Rinn, Marabouts et Khouans, Alger, 1 vol. in-8", 188i. 0. Dcpo.xt et X. Ccppolani, Les confréries religieuses musulmanes^ Alger, 1 vol. In-S*, 1897.

Telle est la religion que professent les sujets du Bey de Tunis, nos protégés. Il serait aussi vain de nier ses défauts que de mettre en doute ses mérites. Si elle plie Tâme du croyant à un fatalisme peu favorable au développement des initiatives individuelles, elle exerce, en revanche, sur cette âme, une invincible séduction et reste par là une foi très puissante et une règle morale très vivante. La doctrine du fatalisme est déjà ancienne dans l'Islam ; elle n'est pas, comme on le croit trop souvent, fondamentale et, pour ainsi dire, dogmatique. Le Qoran ne Ta pas imposée ; Mahomet n'y a peut-être jamais pensé ; elle n'est pas d'essence religieuse, mais d'origine tout humaine. Cène sont ni les livres saints, ni la tradition qui l'ont faite ; elle est sortie naturellement des conditions de vie physique et sociale dans lesquelles les musulmans se trouvèrent placés au cours des siècles. Un climat chaud, trop propice à la somnolence rêveuse et futile, une vie économique bientôt ralentie et tout au plus soucieuse de satisfaire les besoins de chaque jour, un gouvernement jaloux de toute initiative, les portèrent, d*un même mouvement, dans le sens où la pente naturelle de leur caractère les poussait déjà. Ils entrèrent dans le fatalisme comme dans un refuge assuré contre le trop grand effort physique, les initiatives dangereuses, les curiosités malséantes. Rien ne prouve qu'ils y demeureront toujours. Leurs énergies, réveillées par le contact de Taction et de la pensée occidentales, pourraient les pousser dans une voie nouvelle. L'orthodoxie n'y mettra pas d'obstacles.

L'Islam, tout fataliste qu'il est, possède une grande vertu : il est puissamment attractif. Il retient d'une étreinte invincible les fidèles qui l'ont confessé ; il a fait, il y a cinquante ans, en Chine, il fait actuellement, dans l'Afrique centrale, de nombreux adeptes. C'est une foi agissante, qui, non seulement règne sans partage sur son domaine, mais Tétend chaque jour davantage. Spectacle peu commun, en notre siècle, que celui d'une religion assez vivante pour faire du prosélytisme tout naturellement, sans plan préconçu, sans projet défini, sans lintervention calculée de ses adeptes, par

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le seul ascendaiil qu'elle prend sur les esprits qui la rencontrept. Une religion qui exerce une pareille autorité sur les âmes mérite qu'on la respecte ; elle représente une puissance que le pouvoir temporel n'a jamais heurtée sans s'y froisser cruellement. Sous nos climats, les temps ont usé lé pouvoir spirituet jusqti'à le réduire à uue place étroite d*où il surveille le monde sans exercer sur lui d'action décisive» Dans l'Islam, il est encore puissant, et

Fift â4. — Lancieu maicbé des esclaves, dans les souqs de Tuuis.

celui qui ne le respectera pas verra son œuvre frappée de stérilité.

Celui qui, en Orient, ne respecte pas la religion, ruine du même coup la famille et la société, car l'une et l'autre reposent sur la loi, qui est d'origine divine. Cette loi est fort savante et fort étudiée ; les commentaires des traditionnistes l'ont habilement pliée aux nécessités de la vie locale ; elle est adaptée aux mœurs et aux coutumes des sujets. Les Arabes ont l'esprit juridique très aiguisé; ils ont tiré de la. lettre du Qoran des systèmes de législation civile fort habilement combinés: Les quatre principaux sont dits les quatre rites orthodoxes; ils diffèrent peu les uns des autres et sur des points d'un fùtérét purement juridique-; c'est- pour cela

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qiie l'orthodoxie les accepte également et laisse aux fldèles le choix entre eux. Deux seulement sont praticfués en Tunisie, le rite malékite qui est, pour ainsi dire, autochtone, son promoteur, l'imâm Malek, étant né dans le pays et en ayant été le plus célèbre jurisconsulte, et le rite hanéfite, que les Turcs apportèrent avec eux. La législation musulmane se rapproche de la nôtre beaucoup plus qu'on ne le pourrait croire, par le soin qu'elle apporte à la garantie des droits individuels et à la protection des incapables. Elle en diffère trop cependant, sur certains points, pour que rassimilatioa soit possible. Il faut la maintenir dans son intégrité. La loi morale diffère aussi de la nôtre. Elle n'est pas non plus sans valeur. Je vois en elle une grande faiblesse : elle est trop individualiste et méconnaît trop la solidarité. Mais ici encore, le défaut n'est pas fondamental : l'esprit de charilé tempère bien souvent la rigueur de la règle.

L'unité de religion, de loi positive, de loi morale, fait du monde indigène un ensemble cohérent, une société fortement constituée et inaltérable, qui ne reste pas absolument stationnaire, parce qu*ici-bas tout se modifie, même le permanent, mais qui n'évolue que d*un mouvement imperceptible, que les siècles seuls peuvent mesurer. Cela crée entre la société musulmane et la nôtre une antinomie préalable que rien ne semble pouvoir réduire. L'opposition est si frappante, si fertile en déductions aisées, si favorable aux conclusions tranchantes, que l'Européen la saisit tout d abord et s'y tient. Nous vivons sur cette idée depuis la conquête de l'Algérie ; elle satisfait à toutes nos curiosités et fait le canevas habituel de toutes nos dissertations ; elle est parfaitement logique, elle est propice aux développements de rhétorique, comment y résisteraiton ? Vous la voyez se balancer agréablement entre les deux postulats qui la soutiennent : la société musulmane n'évolue pas ; notre société européenne évolue constamment. Qui dit évolution dit progrès. Donc, notre société progresse, tandis que sa voisine reste stationnaire. Si bien que chaque lustre nous pousse en avant un peu plus loin d'elle, et que bientôt nous l'aurons perdue de vue pour toujours, comme l'épave roulée par le flot, que laisse derrière lui le paquebot rapide. Ce raisonnement n'est décisif que si l'on admet deux propositions préalables : d'abord que le progrès occidental est en tous points absolu et définitif, et en second lieu

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que l'Islam est complètemeni dépourvu de force évolutive. Or, ces deux propositions ne sont exactes ni l'une ni Tautre.

Le progrès occidental est un (ait indéniable, mais qui n*a rien d'absolu et qui est parfaitement compatible avec Tlslamisme le plus orthodoxe. Dans Tordre moral, ce progrès est très faible el laissera une belle tâche à nos petits-neveux ; dans Tordre politique, il est médiocre, inégal, et laisse le champ libre à des théories fort opposées ; c'est dans Tordre scientifique qu'il fait éclater sa splendeur ; mais que voyez-vous là que TIslam réprouve? Les chemins de fer ? ou la télégraphie sans fil? ou les canons à longue portée? Les musulmans nous ont emprunté tout cela sans scrupule. Ils reconnaissent avec nous que la science moderne a trouvé de merveilleux procédés pour mettre en valeur les richesses naturelles de chaque contrée. Leur ignorance, une méfiance assez naturelle, et surtout la stupidité des gouvernements baroques qui les régissent trop souvent, les ont empêchés de marcher du même pas que nous, mais laissez -les s'instruire, mieux encore, instruisez-les, et vous les verrez rivaliser avec nos fils, et plier peu à peuleurs mœurs et leurs institutions aux nécessités d'une vie nouvelle, car sous ces influences, TIslam se transformera.

En effet, la seconde proposition n'est pas plus vraie que la pre mière. L'Islam n'est pas inerte; TIslam peut évoluer. Sur ce point, entendons nous bien. La foi musulmane, de même que toute religion révélée, est inaltérable dans son dogme. On ne saurait modifier celui-ci sans sortir de l'orthodoxie, sans cesser d'être musulman. Mais ce dogme est aussi simple qu'élevé. Il saisit dans l'homme les facultés les plus hautes, les aspirations les plus dégagées du souci terrestre ; il donne un vigoureux alimenta la passion (le croire qui est au fond de tout être; il fournit une réponse catégorique à Téternelle question de TAu delà : et c'est tout. Le reste, pratiques religieuses, coutumes, législation, rites, opinions, tout Tamas informe et immense des disciplines, des fictions, des sentences, des préjugés, que Thomme accumule lentement autour de chaque religion, tout cela, dans l'islam, est né de l'interprétation du Livre sacré. Or, l'interprétation peut changer (1). Elle est

(I) Je n>n veux pour preuve que le remarquable mouvement d'idées et la transformaUon consUlulionnelle très profonde qui ont fait de la Turquie de SéUm la Turquie d'Abdul Medjid.

LA. SOCIÉTÉ INDIGÈNE Hd

restée immuable depuis plusieurs siècles, et son immobilité a pu facilement tromper les observateurs superficiels. De ce qu'elle ne change pas, ils en concluent qu'elle ne variera jamais. Jugement trop rapide, qui méconnaît l'élément essentiel du problème. Toute évolution, en ce monde, suppose un moteur qui la détermine. Une société ne se transforme que sous une influence qui tend à la modifier. La société musulmane n'évolua plus, à partir du Moyen Age, parce qu'elle n'avait pas de raisons pour cela. Elle était

Mg. 85. — Une rue de Quaïroiian.

à l'état de stabilité poIiti({ue, économique et sociale. Elle avait cru trouver dans le gouvernement despotique, le dernier mot de la science politique; le labeur traditionnel et machinal de la corporation et du petit métier suffisait à ses besoins matériels, Tadministralion patriarcale, sous la haute surveillance du prince, donnait au peuple la cohésion et la discipline nécessaires. Dès lors, tout progrès parut inutile, sinon nuisible, et la société se fixa dans une posture définitive, comme le balancier qui, après des oscillations peu à peu ralenties, trouve enfin son équilibre. Dans un monde qui se fige de la sorte, tout s'arrête du môme coup. L'interprétation des écritures et des traditions du prophète, qui n'avait été jadis si active et si curieuse de fixer l'orthodoxie

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que pour la mieux plier aux conditions sociales du moment, s'arrêta, elle aussi. Elle demeurera immuable tant que la société islamique ne bougera plus. Supposez une influence extérieure qui modifie sensiblement la vie politique, économique et sociale du monde musulman; l'évolution reprend, et, bon gré, mal gré, l'interprétation abandonne les formules séculaires pour légitimer les faits nouveaux. Acluellemei\t, l'influence extérieure se fait sentir à rislam de toutes pai:t&. Il tressaille sous sa pression comme la banquise aux premiers vents du sud. Bientôt il se mettra en marche et il deviendra le jouet des courants contraires. Nous pouvons facilement déterminer les deux tendances qui l'agitent déjà. Un parti conservateur défendra, avec toute la vigueur que donne l'appui d'une tradition séculaire, les anciennes pratiques et la théorie du statu quo; un parti progressiste se mettra à la tête de toutes les réformes. Sa tâche sera lourde; il ne la mènera à bonne fin qu'à force de patience et d'habileté. Sa grande adresse sera d'être modéré. Mais ceci n'est plus de notre sujet. Qu'il nous suffise de constater que l'Islam demeurera, et qu'en se transformant il mettra ses adeptes assez près de nous pour profi- ^ ter largement des progrès dont notre civilisation s'enorgueillit justement.

C'est en Tunisie que celte évolution s'opérera le plus rapidement. Dans nos autres possessions africaines, les longues guerres de la conquête, l'état social des conquis, leur expropriation brutale du sol, l'absence de classes supérieures, ont réduit la population indigène à un prolétariat nombreux, misérable et fanatique, sur lequel nous avons peu d'influence et sur lequel notre influence aurait peu de prise.

En Tunisie, la société indigène est demeurée intacte, avec ses biens, sa hiérarchie, ses classes. Elle est solidement organisée; elle tient au pays par mille attaches ; elle est souvent urbaine et sédentaire ; ses tribus nomades tendent à se fixer ; son chiffre s'accroît sans cesse. Pour toutes ces raisons, elle nous apparaît comme un des principaux éléments du problème politique. Car c'est là

LA SOCIÉTÉ INDIGENE S8{

uQe large, une brûlante question politique qui fie pose et non pas, comme on le croit trop souvent, une simple affaire coloniale* L'ère de la colonisation se fermera bientôt pour la Tunisie. Le pays est petit ; ses richesses naturelles ne sont pas inépuisables ; il ne peut recevoir de l'étranger qu'un nombre restreint de colons, La question de savoir combien il en peut accueillir encore, et de quelle qualité, comment ils devront mettre le sol en valeur et quel profit ils en retireront, sera bientôt résolue. Il y aura, à cemonoentlà, dans la Régence, une société franque vigoureuse et ardente, pleine d'activité et d'espoirs. Alors se posera la question politique : dans cet organisme, parvenu à sa croissance, la société indigène trouvera- telle une place? et laquelle ? L'issue finale de notre entreprise dépend de la solution que nous donnerons à ce problème, et c'est bien un problème politique. Il s'agit ici d'autre chose que de placements de capitaux et de tracés de routes; ce n'est pas un sujet que nous puissions livrer au hasard ou à la capricieuse initiative individuelle, c'est une affaire de gouvernement, que l'homme d'Etat seul peut connaître, dont il doit se saisir et qu'il doit résoudre. Si la société indigène, tirée de l'apathie dans laquelle elle se complaît trop souvent, instruite de ses intérêts véritables, dépouillée de ses vieux préjugés, rivalise avec la société franque d'ardeur au travail, se taille une large part dans la mise eu valeur des richesses locales, si elle fait son siège dans le monde nouveau qui se prépare, elle s'assurera la durée et l'avenir auxquels elle a droiL Représentant une puissance économique, elle sera une puissance politique et sociale. Propriétaire avisée et commerçante habile, elle sera intéressée à la prospérité générale et y travaillera du même cœur que la société franque, sa voisine. L'assimilation sociale de l'une à l'autre ne sera pas atteinte, car elle est impossible, ou trop lointaine pour qu'on puisse y songer utilement, mais Tassimilation économique sera faite, et ce sera un grand progrès accompli. Or, pour cela, il faut que l'indigène se mette sans tarder à la besogne. Encore quelque vingt ans, et l'occasion sera à jamais perdue. L'activité de nos colons aura envahi tout le domaine économique ; la terre ne travaillera que pour eux, le capital ne produira que pour eux, et c'est encore pour eux que l'indigène, réduit au rôle de tâcheron, peinera du lever au coucher du soleil sur un bien qui, peut-être, aura été

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sien jadis. Alors se posera la funeste question sociale que l'Afrique a trop souvent connue. Ce sera la lutte constante, épuisante et fatale, entre les maîtres du sol, étrangers au pays, appuyés sur la force militaire qui fait leur seule sauvegarde, et soucieux uniquement de tirer de cette terre le plus gros profit possible pour en jouir ailleurs, et les anciens propriétaires, dépossédés par leur propre incurie, les ventes follement consenties, et tombés au rôle d*une plèbe misérable et haineuse qui, n*ayant plus rien à perdre,

Fi;;. 8G. — Un boulanger en plein venl à QaaîroQan.

n'attendra qu^une occasion favorable pour tout bouleverser. C'est alors que Tlslam pourrait rentrer en scène. La différence des religions donnerait à la lutte tous les prétextes et toutes les âpretés. Les croyances sont trop affaiblies de nos jours, même en Orient, pour déterminer des guerres de religions ; elles sont encore assez vives, même hors de TOrient, pour colorer du prétexte religieux les haines sociales.

L'indigène tunisien tient aujourd'hui son sort dans sa main. Les années qu'il coule dans l'apparente tranquillité d'une vie paisible et facile, telle qu'il n'en connut jamais de pareille, sont, en réalité, grosses de conséquences pour lui. 11 faudrait qu'il le sache; il faut qu'on le lui dise. Deux procédés peuvent l'instruire : l'enseigne-

ment théorique, l'exemple pratique. L*enseigQement, c'est l'Etat qui le donne ; il a déjà fait de très remarquables eQorts ; il n'en fera jamais trop pour donner aux jeunes indigènes Tinstruction qui leur permettra de comprendre leur rôle futur. L'exemple, c'est aux classes supérieures de la société musulmane à le donner. Quand Thomme de classe moyenne et de petite fortune verra le caïd de son district cultiver ses terres selon les méthodes nouvelles, et en tirer un bon profit, il cherchera à faire de môme, dans la mesure de ses ressources. Quand le petit marchand du bazar verra le gros commerçant, son voisin, transformer sa boutique étroite et sombre en un magasin clair, élégant et spacieux, il fouillera dans sa bourse et supputera la dépense d'une installation semblable pour lui-môme. Il faut que l'exemple vienne d'en haut et vienne des musulmans : cela seul décidera le petit peuple d'en bas. De très généreux efforts ont été tentés déjà dans ce sens. 11 y a, dans la Régence, bon nombre de musulmans instruits qui comprennent l'importance du problème que je posais plus haut, et qui travaillent avec ardeur à le résoudre. Leur seule initiative a réussi à organiser une fort intéressante institution, à laquelle le gouvernement tunisien prête aujourd'hui un appui précieux : c'est la Khaldouniah, On appelle de ce nom une école placée à côté de la mosquée de TOlivier et destinée à enseigner aux Tolbas, qui ne font dans cette dernière que des études purement arabes, les éléments des sciences occidentales. Les professeurs de la Khaldouniah sont des musulmans versés dans la langue française, et qui connaissent bien la civilisation occidentale. Ils s'emploient avec un rare dévouement à faire pénétrer leurs connaissances dans le monde, jusqu'à présent fermé, des étudiants ès-sciences islamiques. Ils ont obtenu déjà des résultats remarquables. Leur intelligente initiative nous montre la voie. Nous n'agirons sur les musulmans du peuple que par le musulman des hautes classes. Tel nous ferons celui-ci, tels seront ceux-là.

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