OROGRAPHIE ET OROGÉNIE
Maintenant que nous connaissons les divers terrains qui s'observent en Tunisie et le parti que Ton en peut tirer, voyons comment ils concourrent pour donner au pays son relief actuel.
(1) Je dois plusieurs de ces reD3eign<'ineDls, ainsi que les photographies de Gafsa (Q*' 23 et 2i), à M. Pelle, administrateur de la C' des phosphates de Gafsa. auquel ]e suis heureux d'adresser mes remerclments.
(2) Pour plus de détails sur les phosphates du centre, voir mon Etude géologique de la Tunisie centrale.
La Tunisie présente des aspects bien différents suivant les régions que Ton envisage. Toute la partie du SE est plate, comme rindique son nom de Sahel ; c'est la steppe typique. Les terraiusles plus récents y affleurent seuls et portent fréquemment des lacs salés ou Sebkkas, lacs mal définis et souvent à sec, d*où Ton retire du sel. Les oueds, c'est-à-dire les rivières, ont un cours indécis v parfois ils sont profondément encaissés entre des berges formée» de limon, mais souvent au contraire leur lit s'efface et ils se perdent avant d'atteindre la mer ou la sebkha.
Dans le sud, les plaines dominent encore ; mais çà et là on voit surgir des chaînons irréguliers, souvent isolés. Plus au nord, les montagnes deviennent plus nombreuse<^, mais laissent toujours entre elles de vastes cuvettes remplies d'alluvions et très propices^ à la culture. Dan^ son ensemble, le relief est exlrémemenl fragmenté. Les oueds ont un cours irrégulier, contournent tous lesobstacles et ne coupent les plis que d'une façon exceptionnelle et en profitant des points d'abaissement 403.^X6$. Dans la région septentrionale, les plis se resserrent de plus en plus, affectent une orientation mieux défiuie, s'alignent on chaînes régulières; bref, la contrée devient franchement montagneuse.
Au point de vue de ses relations avec les pays voisins, la Tunisie doit être considérée comme l'expansion de l'Atlas saharien ; c'està-dire que la zone du Tell et celle des H lUts-Plateaux, si développées en Algérie, en sont entièrement exclues.
Mais ce qui donne un cachet spécial à l'orographie tunisienne,, c'est la multiplicité et la simplicité des chaînes. On assiste à la naissance des plis; on fait en quelque sorte de l'embryologie tectonique. Au milieu d'une plaine, surgit, telle une immense taupinière qui pourrait dépasser 500 mètres, un dôme, c'est-à-dire u:ie montagne à contour circulaire ou elliptique, où les couches plongent régulièrement en tous les sens, à partir du sommet, à moins qu'une partie n'eu ait été supprimée par faille (fig. 25, 26); d'autres fois, le dôme s'allonge, on a un anticlinal, dont les flancssont en général bien réguliers et ne présentent de renversements^ que d'une façon tout à fait exceptionnelle. Depl.is, ces chaînons sont le plus souvent discontinus, co:nme je l'ai déjà dit, et leur orientation est assez variable. Dans leur ensemble, les plis sont dirigésdu S-W au N-E, mais presque tous, dans leur extrémité orientale,.
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s'infléchissent vers le nord, taudis que dans le sud, les chaînes sont alignées suivant une ligne EW. Un deuxième système de plissements se laisse encore reconnaître, quoique beaucoup moins important que le premier; il se traduit fréquemment par de grandes fractures (fig. 27). A sa combinaison avec le premier système, sont dus, sans doute, les nombreux dômes de la région centrale.
Fig. 25. — Le demi-dôme du Djebel bou el Hunècbe domiDant une plaine d'allu viens.
Après avoir esquissé l'orographie de la Tunisie, il me reste encore à en faire l'histoire. Les plissements dont il vient d'être question ne se sont pas fails brusquement, d'un seul coup. El, si le mouvement principal, qui a produit TAtlas, a eu lieu vers la fin de la période tertiaire, la géologie nous apprend quMi a été précédé de plusieurs autres, moins considérables assurément, mais non moins manifestes. Le plus ancien dont nous puissions établir la réalité est postérieur au Lias (\) ; nous voyons qu'il y a eu deux
(1) Il a dû eo outre y avoir un mouvcmeot poslliasique ; j'estime en effet que Je Jurassique ne s'est pas déposé sur la majeure partie de la Tunisie centrale.
oscillations pendant la période jurassique, mises en évidence par les transgressions oxfordietme et tithonique. Pendant le Crétacé, il ne semble pas y avoir eu de plissements notables, du moins dans la région centrale, et même TEocène lui fait suite directement en divers endroits, en particulier dans le grand synclinal jalonné par le Dyr de Tébessa et la Kaiaat es Snam, où les dépôts de ces deux
Fig. 2G. — Le demi-dôme du Djebel BelouU (Crétacé inférieur.)
époques semblent en continuité. Par contre, un mouvement s'est produit entre l'Eocène inférieur et TEocène moyen, attesté par la transgression qui sV-st fait sentir dans le sud et une partie du centre. Enfin, après le Miocène, ont eu lien les plissements les plus importants, ceux auxquels la contrée doit son relief actuel, plissements qui se sont continués pendant le Pliocène et même le Quaternaire; les plages soulevées de Monastir en sont la preuve.
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Mouvements récents du sol. — Quelques géologues et géographes ont même pensé que ce mouvement d'exhaussement s*était en- -core fait sentir dans les temps historiques. Leur argumentation reposait sur diverses observations, en particulier sur le fait que la configuration des côtes voisines de Carthage a varié depuis les guerres puniques.
Nous savons en efîet, par les historiens, que Carthage fut bâtie sur
Fig. 25. Les grands abrupts du Kef er Raï et la vallée de Poued Sguifla. (Crétacé supérieur et Eocène inférieur.)
un promontoire, ce qui n'est plus vrai actuellement. En outre, Utique, qui fut un port florissant, est maintenant à 10 km. dans rintérieur des terres. Il semble donc que la côte ait dû se relever. En réalité, on peut se rendre compte que le niveau de la mer n*a pas varié et que la Medjerda est seule responsable de la modification apportée aux rivages, observation que Peyssonel avait su faire dès 1724. La Medjerda, le grand fleuve tunisien, encore que bien peu imposant, roule toujours une eau jaunâtre et chargée de sédiments qu'elle laisse déposer à son
embouchure. C'est aiusi qu'elle a édifié un delta de 50 km. de long. Au début de l'époque puuique existait, entre le cap Farina et Cartbage, un golfe piofond divisé en deux parties par un petit piomontoire, au nord duquel fut bâtie plus tard la ville d'Ulique. A ce moment la Medjerda se jetait à 10 km. au nord de Cai thage, au point où est maintenant la sebkha er Rouan ; son lit est encore reconnaissable, au dire de Partsch. Peu à peu, elle reporta son emboucLure vers le nord. Au temps des guerres puniques, la partie méridionale du golfe était presque comblée, et lorsque, en 104 avant J.-C. , Cornélius Scipio établit son camp sur la petite langue de terre qui conserva pendant toute Tantiquité le nom de Castra Cornelia et qui est aujourd hui appelée Kalaat el Oued ou Kalaat el Andless, la rivière longeait le bord méridional de ce petit promontoire. Utique était encore un port important à cette époque et même jusqu'au temps de César ; mais au III® siècle de notre ère, elle existait seulement comme rade et les vaisseaux ne pouvaient plus aborder. A ce moment, l'embouchure de la Med- (erda se tiouvait près de Porto Farina. Enfin cette dernière ville posséda au XVII® siècle un grand arsenal, tandis qu'aujourd'hui son port est presque entièrement comblé par les alluvions de la Medjerda. On voit donc que les apports dus à ce fleuve suffisent à expliquer les modifications subies par la côte. Du reste, les fouilles de Beulé ont montré que les anciens quais de Carthage sont au niveau de la mer. 11 n'y a donc point eu d'exhaussement sur ce poiut.
Roudaire, cependant, a cru pouvoir établir la réalité d'un tel mouvement, en se basaut sur ce fait que la tour d El Mnara, située près d'Hammamet, à 15 mètres au-dessus de la mer. offre de nombreuses perforations dues à des mollusques lithophages. On aurait eu la répétition du phénomène classique du temple de Sérapis. Malheureusement, Pomel, qui a examiné cette tour, a reconnu que les prétendus mollusques lithophages n étaient autres que des Pectoncles et des Bucardes, faisant partie intégrante de la roche, c'est à dire des fossiles. La tour a en effet été construite avec cette molasse pliocène dont j'ai dit un mot, en ajoutant qu'elle avait été un sujet de confusion. Du reste, comme le faisait observer malicieusement Pomel, pour être logique, il eût fallut admettre que le colossal amphitéâtre d'El Djem, comparable par ses dimen-
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sions au Colisée, avait fait un plongeoQ semblable à celui que Tod supposait pour la tour (ses assises les plus élevées renfermant les mêmes mollusques) et cela sans qu'aucun historien en fasse mention. Donc, là encore, point irosciliation du rivage.
Mais il est un aatre mouvement du sol, un autre changement des lignes du rivage, au sujet duquel s'élevèrent de nombreuses discussions, dont Técho a pénétré jusque dans le grand public. C'est que, dans ce cas, des hommes à l'imagination puissante avaient projeté de restaurer ce qui, dans leur pensée, avait jadis existé : je veux parler des chotts et de la mer intérieure. On sait que les chotts forment une suite de dépressions pénétrant dans les terres sur plus de 300 km. et que le fond de certains d*entre eux se trouve à un niveau inférieur à celui de la mer, dont ils ne sont séparés que par une étroite bande de terre au voisinage de Gabès. L'idée directrice du projet était la suivante: cette immense dépression est le fond d'une ancienne mer, qu'un soulèvement récent de la côte a séparé de la Méditerranée. Malheureusement, la géologie parle contre celte hypothèse, comme l'ont établi en premier lieu Fuchs et surtout Pomel. Il y a bien eu, à vrai dire, un mouvement d'émersion du rivage, comme en témoignent les plages soulevées à 15 ou 20 mètres, mais ce mouvement date du début du Quaternaire, car dans ces cordons littoraux ou rencontre des espèces qui ont disparu actuellement de la Méditerranée, telle que le Strombus mediterraneus . De plus, le seuil de Gabès est constitué par les calcaires du Crétacé supérieur repliés en dos d'àne s'élevant à 13 mètres au-dessus du niveau de la mer et qui sont recouverts par 34 mètres de limons, sables gypseux et cailloutis. Nulle part on ne voit trace d'un bras de mer asséché. Au contraire, si on cherche des fossiles dans cette formation, on reconnaît que tous sont terrestres ou d'eau douce. Bien plus, Pomel y a recueilli nombre de silex taillés. Donc, déjà à Tépoque préhistorique, cette langue de terre était telle que nous la voyons maintenant et habitée par des peuplades qui taillaient les silex pour s'en faire des outils ou des armes. Nulle part, dans cette région, on ne trouve trace d'un exhaussement ; au contraire, certains faits tendent à faire croire à un affaissement.
On a encore argué de la présence du gypse et du sel dans la dépression des chotts comme d'une preuve en faveur de l'existence
(intérieure d'une mer; mais cette constatatioa ne prouve rien, car les terrains avoisinants renferment en quantité ces deux substances.
On a voulu atissi tirer appui de la présence dans les limons des chotts, de coquilles marines et on a cité bien souvent le Cardium edule. Assurément ce Cardium se trouve dans les limons des chotts, mais Tournouêr a fait observer, dès 1877, que ce Mollusque
Fig. 28. — Sur le choit el Fedjedj (près d'El Monxof)
vivait fort bien dans les eaux saumâtres ou même presque douces. De plus, si les chotts étaient les restes d'une ancienne mer, ces fameux Cardium devraient être accompagnés par d'autres espèces marines. Or, nous constatons précisément le contraire ; les seules coquilles que Ton trouve encore dans ces limons sont des Uelix, formes essentiellement terrestres, et aussi des Melania et Mêlanopsis, formes d'eau douce, ou accidentellement d'eau saumâtre. Ainsi donc les chotts son! simplement les restes d'une immense dépression lacustre. Leur histoire parait avoir été à peu près la suivante: par suite de plissements, peut être aussi d'elTondremenis
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pour le choll Fedjedj, s'esl formée une longue cuvetle bientôt remplie par des eaux douces. Celte dépression a été peu à peu comblée par les éboulis des chaînes bordières, les produits du ruissellemeut et surtout les apports éoliens dus au voisinage des grandes dunes de l'erg. Les eaux de ruissellement, lavant les terrains salifcres et gypsifères qui affleurent sur les rives, eurent vite fait de rendre saumâtres les eaux de ce grand lac, où vivaient des coquilles
Fig. 29. — . La corbeille, Oasis de Nella (Type d'oasis située dans une di'pression cnlourée par des dunus de sable).
d'eau douce, telles que les Melania et les Melanopsis qui, on le sait, tolèrent les eaux légèrement saumâtres. Les Cardhnn ednle y furent introduits accidentellement, peut-être par des Oiseaux migrateurs, comme les Palmipèdes, qui ont Thabitude de barboter dans les eaux peu profondes. Par suite du coniblement progressif et de révaporation rapide, les eaux devinrent bientôt trop saumâtres pour que les Melania et Melajiopsis puissent continuer à y prospérer ; aussi disparurent-ils, suivis plus tard par les Cardinm, pour lesquels les eaux étaient devenues, non 'pas trop douces, comme
on le disait, mais au contraires trop salées. En effet, l'eau que l'on puise dans les petites flaques des chotls peut renfermer jusqu'à i5i grammes de matière solide par litre ; c'est à dire que toute vie animale devient impossible, quand la solution saline atteint ce degré de concentration. Les chotts continuent du reste à se combler et se dessécher. La preuve en estqu en 1851, près d'El Menzof, les Chevaux avaient de Teau jusqu'au poitrail, audire deTissot. Quand
Fts- -M. -- Le lac de Telmiiie au Sud des Cliolls (excédent de l'eau des sources qui créent l'Oasis).
j'ai traversé les chotts, en avril 1900, je n'ai pu apercevoir la moindre nappe d'eau (lig. 28); il y en avait cependant, au dire des indigènes, dans le Sud-Ouest.
Mais alors, si les chotts ne sont pas les restes d'une ancienne mer isolés depuis les temps historiques, que faire du fameux lac Triton des anciens géographes ? Le plus sage serait peut-être de le laisser au rang des légendes. Cependant on peut hasarder une autre explication, entre nombreuses autres. Dès 1825, Mannertavailémisl'idée que le Triton n'était autre que le golfe de Gabès actuel. Cette opi-
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Dion pourrait bien être la vraie, à la condition de supprimer le mot actuel, ce qui, à vrai dire, en change notablement Je sens ou du moins la portée. Nous savons que Pomel a constaté, non pas un exhaussement à l'époque historique, mais au contraire des traces très nettes d*un affaissement. Il lui paraît certain, d'après la constitution de Djerba et des Kerkennah, que ces îles faisaient partie du continent à une époque relativement récente et n*en ont été séparées que par suite de ce léger affaissement. Or, si on considère une carte marine, on remarque l'existence, entre ces îles et la côte, d'une dépression régulière bien indiquée par la courbe de 20 m. ; on voit en outre la courbe de 50m. dessiner un sinus rentrant très accentué, correspondant manifestement à un chenal. Ce chenal serait, dans l'hypothèse, l'entrée de l'ancienne baie, limitée elle-même par la courbe de 20 m. environ. Et si nous ne retrouvons plus l'antique Triton, c'est qu'il serait sous les flots de la Méditerranée.
Par ce rapide exposé, j*ai montré que seuls les terrains sédimentaires concourrent à former le sol tunisien et que certains d'entre eux possèdent une valeur économique considérable. Aussi ne peuton se refuser à admettre que s'il est un pays qui doive beaucoup à la géologie, c'est assurément la Tunisie ! Mais, si des résultats importants sont déjà acquis, le champ reste largement ouvert aux investigations futures. Puissent ces lignes engager quelques jeunes géologues à aller poursuivre les recherches commencées !
CLICUE Pfe.HVlNQUIEME
Fig. 31. — ASPECT ORDINAIRE DE LA VÉGÉTATION EN TUNISIE MOYENNE.
Buissons divers ; Caroubier à haute li.:;e ; Cactus uaturalisés.
Vue prise dans le Djebel Bargou.
PAR
SouS' Directeur du Laboratoire de Botanique systématique de l'École pratique des Hautes -Études^ au Muséum
Les deux conférences précédentes ont fait connaître d*abord la situation de la Tunisie sur le globe et son relief avec les conséquences en résultant pour la distribution de Teau ; puis les causes profondes de ce relief, sa structure intime, si Ton peut dire, eu indiquant les matériaux dont le sol est constitué et les richesses minérales qu'il renferme.
Pour donner une idée complète du pays, tel que la nature l'offre à l'activité humaine, il reste à montrer ce qui se trouve sur le sol si bien étudié devant vous : les végétaux, qui par leur présence ou leur absence, en modifient si profondément la physionomie; les animaux qui se meuvent à sa surface.
Vous ferez prochainement connaissance avec ceux-ci ; aujourd'hui, je voudrais vous présenter, en écartant tous les détails, un aperçu aussi exact que possible de la végétation naturelle en Tunisie, laissant à M. Chevalier le soin de vous entretenir du parti que l'homme a pu tirer de certains éléments de celte végétation naturelle, ainsi que des éléments nouveaux introduits par la culture.
Nous dissiperons d'abord un malentendu qui pourrait exister dans Tesprit de quelques-uns. On voudra bien ne pas s'étonner si nous évitons autant que possible toute énumération des plantes qui constituent la Flore tunisienne. On peut trouver facilement ces
énumérations ailleurs ; aussi bien, serait-il fastidieux de les répéter, et sans grand intérêt pour un auditoire qui vient chercher des notions générales sur nos colonies, et non des données spéciales à telle ou telle science.
Sans doute faut-il, pour connaître la végétation d'un pays, avoir recensé toutes les espèces qui se rencontrent à sa surface. Mais si c'est une œuvre préliminaire de première utilité, cela n'offre par soi-même qu'un intérêt secondaire. Ce sont les conclusions tirées de ces travaux statistiques qui doivent retenir Tattention.
Ramasser des échantillons de bon format, les dessécher, c'est-àdire leur enlever tout leur charme naturel, leur imposer un nom barbare et les réunir en paquets réguliers avec leurs analogues dans les casiers d'un herbier, cela ne constitue pas le principe et la fm de la Botanique. Certains imaginent, quand il n'existe plus dans la circonscription administrative, le plus souvent arbitrairement choisie pour base d'une telle étude, aucune espèce qui n'ait été récoltée, séchée, cataloguée, connaître la Botanique du pays. On connaît peut être quelque peu les affinités des espèces entre elles, si Ton a eu pour guide un bon livre; on a encore à apprendre tout entière la Botanique régionale, c'est-à-dire le groupement naturel des espèces suivant le sol, l'exposition, l'humidité de la station. Seule la considération du groupement naturel des espèces peut nous fournir quelque lumière ou sur la question de savoir si telle ou telle forme pourra se retrouver ailleurs, ou bien sur la nature de tel sol inconnu où se seront retrouvées telles associations familières. Il semble que ce soit là le but final vers lequel doiveut tendre les études de botanique systématique.
Ainsi envisagée, l'étude de la Botanique se lie intimement à l'étude géologique et à l'étude climalologique; avec elles, elle va se fondre dans cette belle science d'ordre plus général qu'est la géographie physique, autrement importante, autrement intéressante que la géographie politique. Là où les hommes se succèdent rapidement, chaque génération modifiant les limites arbitraires créées par la génération précédente, le sol, ouvré par une puissance supérieure à ce41e de l'homme, reste de longs siècles identique à lui-même. Et c'est un des mérites du XIX« siècle finissant, d'avoir établi solidement cette vérité, qui aujourd'hui est universellement reconnue.
C'est ens'appuyanl sur ces principes généraux que j'entreprends cette étude de la végétation naturelle de la Tunisie.
M. Marcel Dubois vous a démontré avec une lumineuse clarté, la permanence des conditons de sol et de climat en Tunisie, au moins depuis la période historique. M. Pervinquière vous a donné tous les détails nécessaires à connaître sur la constitution du sol. Je ne reviendrai donc pas sur les questions de cet ordre.
Je chercherai seulement, en appliquant à ces notions en partie nouvelles, les données fournies par Texploration botanique de la Tunisie, à vous présenter les aspects 'divers de la végétation dans les diverses régions naturelles de la Régence. Chemin faisant, je donnerai quelques détails sur certains végétaux, paraissant présenter, pour différents motifs, un intérêt spécial.
La Tunisie est certainement celui des pays du globe dont Tétude botanique précise a été poursuivie avec le plus de méthode et le plus de rapidité.
Aussitôt après Toccupation française en 1881, les pouvoirs publics, s'appuyant sur la double autorité, scientifique et diplomatique, d'hommes tels que Henri Milne Edwards et Xavier Charmes, se préoccupèrent d'assurer la connaissance parfaite des ressources naturelles de ce nouveau domaine ouvert à l'activité de nos nationaux.
Un homme était entre tous désigné pour présider à cette exploration scientifique : celui qui, depuis trente années, s'était consacré à l'étude de nos possessions algériennes, et qui, par l'indication des zonps de végétation naturelles de ce pays, avait permis aux colons de procéder sûrement dans leurs établissements, le docteur Ernest Cosson. Plus que sexagénaire, il n'hésite pas à partir, trop heureux de l'occasion à lui offerte de compléter ses recherches sur la Flore atlantique.
Il groupe autour de lui de vieux amis, ses compagnons de courses sur les sentiers algériens, comme MM. Letourneux et Victor Reboud ; des hommes connaissant déjà la Flore de la Régence, comme M. Doumet-Adanson, qui, dès 1874, y a déjà fait
une fructueuse excursion ; des botanistes pleins de Tardeur de la jeunesse, comme le D^ Edmou'l Bonnet, préparateur h THerbier du Muséum, MM. Barratte et Duval, attachés à son Herbier personnel, — et, en 1883, il part pour explorer le Nord et le Centre de la Tunisie. Afin d'assurer le succès de l'entreprise, il triple par une contribution personnelle, rinsuffisant crédit de 5.000 iv. que la trop faible élasticité des chapitres budgétaires consacrés aux missions scientifiques ne permet pas au gouvernement de dépasser celle année-là.
Je n'ai pas à entrer dans le détail de cette excursion non plus que des suivantes qui se sont succédées presque chaque année jusqu'en 1888. Le récit détaillé en a été fait, presque au jour le jour, dans de très intéressants rapports publiés au retour de cha que mission. Le résumé substantiel s'en trouve dans la préface rédigée par M. Doumet-Adanson pour le Catalogue raisonné des Hantes de Tunisie de MM. Bonnet et Barratte.
Cosson n'eut pas la satisfaction de voir, avant de mourir, achever cet ouvrage fondamental pour la connaissance de la Flore tunisienne, base essentielle de son étude que les recherches ultérieures n*ont point modifiée sensiblement, tant était sûre la méthode qui a présidé à son établissement. Il fut l'une des premières victimes de 1 épidémie d'influenza consécutive à l'Exposition de
Il laissa inachevé aussi le Compendium Florœ attanticœ, monument où il voulait fixer l'ensemble des connaissances acquises pendant quarante années d'études sur la Flore atlantique dans son ensemble, depuis le Maroc jusqu'à la Tripolitaine. Nous avons tout lieu d'espérer que le petit-fils de Cosson, M. Ernest Durand, presque encore un enfant à la mort de son illustre grand-père, se dispose à reprendre la suite de ce magnifique ouvrage. Dès aujourd'hui, il s'est acquis la reconnaissance des auditeurs de cette conférence en mettant libéralement à ma disposition, les documents scientifiques et pholographiques de l'Herbier Cosson. Je l'en remercie en leur nom et au mien.
M*excuserais-je d'avoir si longuement parlé d'un homme, alors que je devais traiter des plantes tunisiennes? C'est que, sans cet homme-là, nos connaissances sur la Flore de la Tunisie seraient sans doute encore éparses au lieu de former le bel ensemble qui
donne une base si solide à nos études. Et puis, ne doit-on pas un hommage particulier à ceux qui, en dehors de toute situation officielle, consacrent leur vie à Tétude et savent employer les dons de la fortune à augmenter le patrimoine scientifique de leur Patrie. Cette suite d'explorations, combinées de manière à enserrer dans leur réseau le territoire entier de la Régence, faites sous Tunique inspiration d'un esprit admirablement préparé par ses études antérieures, devait conduire aux résultais les plus précis, et ne plus laisser qu'a glaner aux botanistes de l'avenir.
Arrêtons-nous d'abord sur quelques notions statistiques. Sans doute, le nombre des espèces végétale%.connues à la surface d'un coin de terre importe moins que la physionomie à lui imprimée par ces espèces. Aussi bien les chiffres que je vais citer n'ont-ils pas pour but de faire valoir l'importance de la Flore du pays que nous étudions, mais de montrer les progrès accomplis dans sa connaissance.
Sans remonter aux temps anciens où, d'après M. Bonnet, Dioscoride cite 34 et Pline 8 espèces, ni même au Moyen Age, où le médecin arabe Ibn Beïthar cite 42 plantes tunisiennes dans son Traité des Simples, on peut constater qu'au XVII* siècle encore, les botanistes n'ont que de très faibles notions sur la Flore de ce qui sera noire pays de protectorat.
Il faut arriver aux dernières années du XVIII® siècle, pour rencontrer quelques mentions importantes faites par Vahl, dans les Symbolœ botanicœ (1790-94), et surtout par Desfontaines dans son œuvre classique sur la Flora atlantica (1798-1800).
Dans ce dernier ouvrage, ébauche importante et déjà très nette des travaux qui seront repris par Cosson .avec plus de méthode et avec tout l'avantage que donne plus d*un demi-siècle de connaissances scientifiques accumulées, l'auteur a décrit et figuré les plantes récoltées ou constatées par lui dans les États barbaresques. C'est en 1783-84, juste cent ans avant l'expédition scientifique de Tunisie, que René Louiche-Desfontaines, suivant la colonne qui appuie la perception de l'impôt au nom du bey, explore
la Régence, visite Kairouan, Gafsa, Tozeur, Nefta, le Kef, le Zaghouan, Tunis, Haramam-el-Life, Sousse, Monastir, El Djem et Sfax. Il recense ainsi 300 espèces environ.
Jusqu'en 1854, malgré quelques intéressantes découvertes isolées, comme celles du Gommier dans le Bled Thala par Pellissier en 1853, aucune connaissance nouvelle n'est acquise sur la Flore tunisienne. A cette époque, L. Kralik se livre à une exploration fructueuse pour le compte de Webb, et fait monter de 300 à 1,000 le nombre des espèces reconnues.
Les recherches s'espacent encore et n'amènent aucune contri" bution importante, jusqu'au voyage de Doumet-Adanson, en 1874, à la suite duquel, sur une récolle de 600 espèces, sont reconnues 250 formes non encore mentionnées en Tunisie.
L'on est ainsi arrivé à un tolal de 1300 à 1580 espèces au maximum, connues avant les explorations dirigées par Cosson. Le Calalogue où s'en trouvent résumés les résultats, fait monter ce chiffre à près de 2.000. On peut le considérer comme définitif : les voyages subséquents, parmi lesquels il convient de mentionner particulièrement ceux de M. Mûrbeck, en 1898, ont apporté peu de connaissances générales nouvelles tant pour le nombre que pour la valeur physiognomique des espèces. Le botaniste suédois que nous avons eu le plaisir de voir étudier pendant deux années ses récoltes au Laboratoire du Muséum, ne signale guère qu'une cinquantaine de formes nouvelles.
Qu'on veuille bien me permettre de remarquer, en passant, le rôle important joué par le Muséum dans l'avancement de nos connaissances concernant la flore tunisienne. — Desfontaines fut professeur au Muséum . Le nom de Henri Milne-Edwards, l'un des promoteurs delà mission d'exploration scientifique de la Tunisie, compte parmi ceux dont s'honore davantage cet établissement, où il a été perpétué, vous savez avec quelle valeur personnelle, jusqu'aux jours d'hier, par son fils tant regretté Alphonse Milne- Edwards. Cosson, malgré les richesses de son herbier personnel, tint à s'appuyer toujours sur nos collections nationales. Le D' Bonnet, est, à l'heure actuelle encore, le plus érudit des collaborateurs de notre maître commun, M. le professeur Bureau, et la coUpclion des plantes d'Algérie et de Tunisie, confiée à ses soins, est l'une des parties les mieux ordonnées de l'Herbier du Muséum. Les sa-
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vanls étrangers qui s'occupent de celte flore ne peuvent se dispenser de le consulter. Seul en effet, le concours des documenls venus d'ailleurs, et de ceux renfermés dans les réserves de nos Herbiers dont la richesse est insoupçonnée, permet d'afrriver à des résultats scientifiques aussi précis que ceux obtenus par Cosson. Le Muséum est un centre incomparable et impossible à remplacer pour l'abon dance de la documentation scientifique. Tous ceux qui, comme celur qui vous parle, ont été à môme de participer à ces richesses, sont unanimes à le reconnaître. L'enseignement colonial libre a été heureux de pouvoir s'appuyer sur elles, grâce à l'hospitalité si parfaite à lui accordée par M. le Directeur Edmond Perrier.
Le résultat purement numéral que nous avons exposé, nous permet-il de dire si la Flore tunisienne est riche ou pauvre ? Elle est dans une excellente moyenne eu égard à la surface considérée.
Sur un sol égal à un tiers de la superficie delà France, le nombre des espèces végétales est d'un tiers environ de celles poussant dans ce dernier pays, si Ton admet avec M. Bonnet, le chiffre de 5.500 espèces environ comme total des plantes françaises. Mais, faisonsle remarquer, chercher à établir une relation rigoureuse entre la superficie et le nombre d'espèces, est un procédé quelque peu inexact, de grands espaces uniformes pouvant ne présenter que peu d'espèces, comme les Toundras glacées du Nord, alors que certaines régions montagneuses, comme le Yunnan, en Chine, montrent une variété admirable dans le tapis végétal d'une aire peu étendue relativement.
L'Algérie, toute voisine, et dont la Tunisie n'est en somme que l'aboutissement oriental, compte 3.000 espèces environ : ce n'est pas son étendue, triple, qui entraîne cette augmentation dans le nombre des espèces ; ce sont les conditions plus variées du sol.
En Algérie, en effet, grâce à l'existence de deux chaînes écartées l'une de l'autre, l'Atlas septentrional et l'Atlas saharien, séparés par une vaste étendue de hauts plateaux, grâce à la plus grande altitude de divers points, la flore ne peut manquer d'être plus variée ; et c'est ce qui a lieu en effet.
La région la plus proche, après l'Algérie, et si on ne tient pas compte des déserts de la Tripolitaine, prolongement direct de ceux du Sud tunisien, est la Sicile, elle-même prolongement de l'Italie. On ne s'étonnera donc pas de trouver en Tunisie, environ 1350
espèces, — près des Irois-quarls de sa flore totale, — communes avec la flore italienne. L'Italie, soit dit en passant, est, par la variété de son relief et de son climat, Tune des contrées les plus riches de l'Europe eu égard à sa superficie, puisqu'elle coraple plus de 5000 espèces.
Nous en aurons fini avec ces notions statistiques après avoir indiqué les familles représentées par le plus grand nombre d'espèces. Trois ont de 200 à 250 espèces ; ce sont les Composées, les Légumineuses, les Graminées. Deux approchent seulement de la centaine, les Crucifères et les Ombellifères. Le fait à retenir, c'est que ces cinq familles sont celles qui ont le plus de représentants dans les régions tempérées de l'hémisphère nord, dont les deux dernières sont presque caractéristiques. C'est donc à ces régions que se rapporte la flore tunisienne.
Nous allons maintenant chercher à pénétrer les conditions d'existence de cette flore.
La végétation est en Tunisie, comme ailleurs, le reflet des conditions du sol et du climat. Relief, nature du terrain, état de l'atmosphère, tels sont les grands facteurs auxquels sont subordonnées toutes les flores. :
Nous savons le relief tunisien essentiellement constitué i^ar un prolongement du système de l'Aurès, qui vient, en chaînes parallèles orientées du Sud-Ouest au Nord Est, de Feriana au cap Bon, d'une part, et du Nord d'El Kef au Djebel Boulaouech, près de Tebourba, et jusqu'au rivage sud du lac de Bizerte, d'autre part. D'après les dernières appréciations des géologues, les montagnes même de Kroumirie dépendraient de ce système.
Il en résulte que nous ne saurions retrouver ici les trois régions classiques si nettement caractérisées en Algérie : le Tell, les Hauts- Plateaux et le Sahara. Nous avons seulement affaire à une région montagneuse de moyenne altitude, ne correspondant pas, comme on a pu le croire, aux hauts plateaux algériens, mais seulement au développement en éventail de leur appui méridional, et de chaque côté de ce massif montagneux, à ses deux versants, dont l'un re-
^arde direclement la mer Méditerranée et l'autre le désert saharien. Cette manière de comprendre le relief tunisien jette un jour nouveau sur la distribution des végétaux dans la Régence. Nous pourrons admettre de ce chef, et en voyant les choses d'une façon très générale, deux régions principales : 1° Une région forestière, correspondant aux lignes principales du relief; les forêts y sont plus denses dans le Nord, où Thumidité maritime est arrêtée par les hauteurs qui en sont plus proches (fig. 32) ; elles sont moins