CHAMEAUX LABOURANT
une mosquée portant le nom du fondateur de Kairouan : Djama Sidi-Okba, et datant des premiers temps de la conquête. Bâtie avec des matériaux anciens, elle compte huit nefs.
Jl faut remonter vers La Kessera pour trouver un pays à la fois pittoresque et fertile, où l'eau ruisselle, où la verdure s'épanouit, où le touriste, après la traversée des steppes de Feriana et de Sbil)a, peut, selon la forte expression des Arabes, (<se rafraîchir les yeux» au spectacle d'une nature souriante et aimable. Dans la forêt de pins d'Alep et de chênes verts qui couvrent environ ^20.000 hec-
tares, les sangliers sont en grand nombre. C'est un admirable pays de chasse.
Les phénomènes d'érosion et de plissement des diverses couches calcaires ont amené la formation de tables aux pans abrupts, Téboulis de rochers gigantesques, la contorsion des vallées étroites. C'est dans une des parties les plus tourmentées que s'est bâti le viHage de La Kessera, tout entouré d'oliviers et de sources, près dune forteresse byzantine établie dans une position incomparable, au bord du plateau, sur la route qui met la région de iMactar en communication avec le sud.
De Mactar, il est possible de gagner la haute vallée du Bargou, massif montagneu.x dont le point culminant atteint près de treize cents mètres. Des bouquets de pins d'Alep, toute une végétation buissonneuse, couvrent les lianes de la montagne, découpés de la façon la plus imprévue par le lent travail des eaux de pluie et des vents. Les sources abondent dans ce terrain jurassique, à tel point que la ville de Tunis est allée chercher dans cette sauvage région distante de 125 kilomètres le complément nécessaire à l'alimentation de ses habitants, insuffisamment pourvus par Zaghouan et le djebel Djouggar. Un tunnel de plus de six kilomètres a été creusé dans la montagne pour livrer passage aux eaux sorties des entrailles du sol. Ces importants travaux sont dès maintenant une des curiosités de la région et rivali.sent avec les chefs-d'u'uvre hydrauliques des Romains.
Si les beaux sites sont nombreux autour du Bargou, on y rencontre également des ruines fort intéressantes. C'est en ellet à (pielques kilomètres vers l'est quelesBy/.;iiitiiis aviiicnl (Mliru' l(>cli;'ileaul'ort de Lemsa, un des mieux conservés de la R(''gence, celui dont la vue |)i'oduit l'impression la plus vive. Long Ao. ;U mètres, large de'il) mètres, ayant encoi'c <les nnus de l(> mètics dtï hauleiu' partout garnis de créneaux, il est, en sofume, pres([ue inlaet. «(A mesin*e qu'on a|i|)iuc|ie, dit M. hiclil, rendiantenienl grandit; sans «joule, tdul le li'unl sud-est île la eitailelle est ras('' jus(|iraii sol ; sans dunle , (|U(!l(|ues bièelies eniionunagi'ut i)arliellemenl les courtines : l'enetd'ensf inhie n'en est |»as moins saisissant. Kl le soi i-, jorsqu';! la lliniune des gnnids i'enx allunn's dans le caniiteinenl,
les remparts byzantins, noyés d'ombre, s'éclairent parfois des lueurs fantasti(jues; lorsque, dans la vaste plaine déserte, nul bruit, nulle présence importune ne réveille la notion du temps un moment abolie, alors, pour quelques instants, le passé semble revivre, et l'on s'étonne, entre les massifs créneaux, de ne plus voir scintiller l'armure des archers, de n'entendre plus sur le chemin de ronde résonner le pas des sentinelles et par la porte ouverte de ne plus voir défiler le solide escadron des cataphractaires byzantins».
Vision des temps passés, dernier anneau de la chaîne de souvenirs qu'évoque cette étrange région de la Tunisie centrale, autrefois si vivante, si prospère, puis recouverte parles envahisseurs arabes d'un linceul de mort! Mais les temps sont proches où les touristes d'abord, les colons ensuite, rendront à la vie ce « pays de ruines» où tant de grandes clioses furent accomplies par nos lointains devanciers.
Cette arête montagneuse formant la dorsale qui, de Tébessa, s'allonge dans la direction du cap Bon, s'incline doucement vers le sud pour se confondre peu à peu avec la plaine où sommeille K airouan sous les blanches coupoles de ses mosquées.
Elle reste assez éloignée de la cité sainte pour que celle-ci apparaisse comme isolée dans un désert sans fin.
Dans le vaste espace dénudé où un caprice de son fondateur l'a placée, Kairouan a un aspect saisissant avec ses hautes murailles, ses innombrables dômes, ses minarets carrés, lourds et massifs.
Reliée par un court embranchement à la ligne qui va de Sousse à Aïn-Moularès, la ville renferme 20.000 habitants, dont 250 Français environ. Cinq portes principales mènent à l'intérieur, où l'on retrouve le spectacle de toutes les villes arabes, c'est-à-dire des ruelles tortueuses et étroites bordées de boutiques grandes comme des boîtes, où les marchands sont accroupis à la turque. Kairouan a également des souks où l'on vend des étoiles, des tapis, de la sel^lerie ornementée de broderies d'or et d'argent, où l'on fabrique des milliers de babouches en cuir jaune, mais ce quartier si vivant ne produit pas l'impression d'une visite aux souks de Tunis. Ce qui fait l'originalité de Kairouan, ce sont ses édifices religieux : koubba, zaouïa, mosquées. De ces derinôres, la plus célèbre est la Djemaà-
Kebira, «la grande mosquée », donti.( le haut minaret domine la ville et le désert qui l'isole du monde. C'est un immense et pesant bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde, imposante, belle d'une beauté inexprimable et sauvage. En y pénétrant apparaît une cour magnifique enfermée par un double cloître que supportent deux lignes élégantes de colonnes romaines et romanes.
IN DES pilii:ks 1)K la ORANDIC MOSWUKE DF, KAIUOL'AN
" La Miosqiiéc proprement dite est à droite, i)rciiant jour sur celte cour par dix-sept portes à <louble battant. C'est un temple démesuré »pji a l'air d'une forêt sacive, car cent (jualre-vingts colonnes d'onyx, de porphyn; et do marbre supportent les voi'lles (h- dix-sept nefs correspondant aux dix-sept portes.
" La cliaii'f', rii painieaux ciirirusi'iiicnt riiiiillt's, dniine un riVet très heureux, et le milii-ab, qui indique La Mrcqnc, csl une riciio
niche de marl)re sculpté, peint et doré, d'une décoration et d'un style exquis.» f*'
Le minaret a cent quatre-vingt-neuf marches. C'est de là-haut que Kairouan apparaît bien dans son majestueux isolement, toute éblouissante de blancheur au niiheu du vaste désert jaune. « Cet horizon vide et triste est plus poignant que le Sahara lui-même.» Hors de la ville, à un kilomètre à peine, s'élève la mosquée de Sidi- Sahab (le barbier du Prophète), édifice coquet, gracieux, où l'on peut admirer de merveilleux panneaux de faïence antiques, de fines sculptures sur plâtre ajouré et une grande belle cour aux arcs en fer à cheval retombant sur des colonnes romaines.
La mosquée des Sabres, avec ses cinq dômes, est moins originale; quant aux zaouïa, elles sont trop nombreuses pour être citées. Dans l'une d'elles, les Aïssaoua se livrent à leurs exercices de jonglerie sauvage.
Entre le rempart et la station de la voie ferrée, le Gouvernement du Protectorat a construit quelques édifices publics autour desquels se sont groupées des habitations particulières. C'est la nouvelle Kairouan, vivant auprès de l'ancienne sans la pénétrer.
Il n'y a plus guère d'industries dans la cité sainte. La réputation des fameux tapis aux teintes éclatantes est compromise depuis l'emploi des couleurs d'aniline. Cordonniers, selliers et tisserands ne satisfont guère qu'aux besoins locaux.
Le mouvement commercial dépend de l'abondance ou de la rareté des pluies. Quand les immenses plaines qui entourent la ville laissent mûrir le grain, de longs convois de céréales se dirigent vers Kairouan, où se tient pendant plusieurs semaines un important marché; quelques balles d'alfa, de laines et de peaux y sont aussi l'objet de transactions. Longtemps négligé, l'élevage du cheval tend à reprendre son importance première. De magnifiques échantillons de la race barbe apparaissent aujourd'hui dans les foires annuelles.
L'accroissement de trafic du port de Sousse et l'amélioration
(U Guy de Maupassa.\t : La vie errante.
f'énérale de la situation économique du Sahel ne peuvent manquer d'avoir une heureuse répercussion sur l'avenir de Kairouan.
Fondée en 669 par Sidi Okba, Kairouan devint le siège des grandes administrations quand les Arabes organisèrent l'Afrique du Nord. Souvent prise et reprise, détruite presque entièrement par les Kharedjites, Kairouan eut à subir bien des assauts avant que la dynastie aghlabite fit d'elle une véritable capitale (ixe siècle) en la dotant de la plupart de ses monuments et en y amenant les eaux dans d'immenses citernes connues sous le nom de Madjeb-el-Kebir, aujourd'hui bassins des Aghlabites. La fondation de Mahdia (916) porta un premier coup à la prospérité de Kairouan. Au x^' siècle, elle était encore grande ville et renfermait quarante- huit bains. Quand Tunis eut été choisie par les Hafsides comme capitale de leur empire, le caractère de cité sainte qu'avait la ville de Sidi Okba s'affirma davantage. Kairouan devint une autre La Mecque. En 1881, les troupes françaises y pénétrèrent sans coup férir. Nos tirailleurs indigènes se précipitèrent pour faire leurs dévotions dans les mosquées; d'autres soldats les suivirent, et depuis lors les mosquées sont ouvertes aux non-musulmans.
Tandis que Kairouan olVre le spectacle d'une ville poussée en plein désert, Zaghouan procure l'illusion de quelque site ravissant d'Italie ou d'Espagne que la baguette d'une fée aurait brusquement transporté en Afrique.
Bâtie au pied de la montagne, en une situation très pittoresque, la ville de Zaghouan, peuplée de deux mille indigènes et d'une centaine de Français, est entourée de jardins où se pressent d'innombrables arbres (ruiliers couverts, au printemps, d'une neige de lleui-s.
L'abondance des eaux permet d'actionner lui certain nombre de moulins arabes (pii ajoulcnl au charme du paysage. Aux environs, les ruines romaines sont nombreuses. La plus fameuse est leTempledes Eaux*" construit pour abiiter la soui'ce(iui alimentait
<l) Le Service des Aiiti(iui1és possède un nmilt'-le en plâti-e donnant tout à la fois une idée précise de ce qu'est ce nionutnenl à l'heure présente et montrant aussi, par une habile restauration de certaines parties, ce (|u'il devait être au temps de .sa splendeur i>assée.
autrefois Cartilage et dont on use encore aujourd'hui pour Tunis et sa banlieue.
« Adossé à la muraille roclieuse qui se dresse à pic derrière lui, s'ouvre, sur une plate-forme qui domine le pays, un hémicycle de trente mètres de rayon; on y accède par deux escaliers latéraux de quinze marches, de part et d'autre d'un bassin de forme originale qui reçoit les eaux de la source avant leur entrée dans l'aqueduc.
« Au fond de l'hémicycle se dresse le sanctuaire. 11 se compose de deux parties : le vestibule, recouvert d'une coupole, et la a cella », au fond de laquelle est ménagée une niche cintrée. Au-dessus de la porte d'entrée de la cella règne une architrave surmontée d'un mur qui couronnait une corniche et peut-être un fronton.
(( A droite et à gauche du sanctuaire s'arronchssent en fera cheval les deux ailes de l'hémicycle. Elles forment un vaste portique circonscrit par un mur plein en grand appareil ; il s'ouvre au contraire, sur la terrasse intérieure, par vingt-quatre arcades; chacune d'elles abritait jadis une statue. « '"
Ici comme à Dougga, les Romains ont fait preuve d'un véritable sens pittoresque en construisant un édifice sur un point d'où l'on domine une immense étendue de pays parmi <.( les massifs d'orangers, de cyprès, de platanes séculaires qui donnent aujourd'hui tant de grâce à ces ruines » et « formaient autrefois autour du sanctuaire com.me une sorte de bois sacré, faisant valoir par leur verdure opaque la transparence de l'eau, la blancheur des colonnes et des statues de marbre.» '"-'
Les jardins de Zaghouan font oublier le mot de Salluste, disant de l'Afrique qu'elle est la terre de la soif, que le ciel lui refuse ses ondées bienfaisantes, que les sources elles-mêmes semblent se dérober à la recherche de l'homme. Nulle part la nature ne s'est montrée plus clémente, et nulle part l'homme n'a mieux utilisé les multiples éléments de richesse qu'elle offrait à son activité.
(') Gauckler : L'Archéologie de la Tunisie.
m ibid.