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CHAPITRE XIV Au Pays des Oasis

Les jardins de Gabès. — L'île aux sables d'or. — Zarzis, « la petite émeraude » . — Chez les Troglodytes. — Les palmeraies de Tozeur. — Le pays de Kastilia. — Les oasis du Nefzaoua. — La rénovation du Sud tunisien. — Gafsa et les phosphates du Metlaoui.

Au fond de la Syrte inhospitalière, si redoutée des navigateurs anciens, Gabès, la métropole du Sud, la porte du Sahara et du Soudan, lieu de rendez-vous des sédentaires et des nomades, cache depuis des siècles ses fdes de maisons basses, les unes serrées le long de l'oued ou groupées autour d'une large place ensoleillée, les autres piquant d'une note claire la sombre parure des jardins.

Malgré sa situation maritime, Gabès présente tous les caractères des oasis sahariennes. C'est un îlot de verdure de 1.500 hectares de superficie, couvert par une forêt de palmiers qui se dressent comme une barrière infranchissable entre les eaux de la Méditerranée et la morne étendue du Sahara. Dix mille indigènes et un millier d'Européens sont agglomérés dans la ville et ses deux faubourgs, Djara et Menzel . Un contrôleur civil veille à la bonne marche des diverses administrations, tandis qu'un commandant militaire est chargé de pourvoir à la sécurité de tous.

L'oasis doit sa remarquable fertilité à un oued formé par de grosses sources bouillonnantes. Partout sous la verdure courent les eaux vives, savamment distribuées par une canalisation appropriée aux besoins de la culture. Sous l'influence des vents du large les palmiers ont pris une teinte cuivrée, mais la morsure de l'air salin n'atteint pas le triple étage de végétation qu'ils protègent. Pline l'Ancien a décrit les merveilles de ces jardins où les sources chaudes fécondent le sol, donnant aux cultivateurs d'extraordinaires récoltes de fourrages et de céréales. Le vieux naturaliste n'a rien exagéré. Dans aucune région la terre n'est l'objet de soins plus constants, le sol mieux approprié, la végétation plus savamment conduite.

Berbères mélangés d'Arabes et de nègres, les babitants font preuve d'une réelle aptitude aux travaux de l'agriculture. L'Administration française leur est venue en aide en construisant de belles routes à travers les jardins. Une promenade sous les palmiers est un enchantement des yeux. Les Gabésiens ont vraiment raison de dire que ce coin de terre est la perle des oasis du Sahara.

Aux produits de l'agriculture, Gabès joignait autrefois le bénéfice du commerce des caravanes. Après l'occupation française, les marchandises du Soudan se sont dirigées de préférence vers Tripoli, mais il semble que c'est là une interruption momentanée. On a pu constater dans ces dernières années le développement du commerce saharien et sa tendance à adopter Gabès comme tête de ligne des caravanes. En revanche, les dattes du Djerid sont expédiées maintenant par voie ferrée jusqu'à Sfax et ne vont plus vers Gabès, dont le commerce est surtout alimenté par les produits de l'oasis, auxquels il faut ajouter les laines et l'alfa. L'ensemble de ce mouvement commercial n'a guère dépassé 20.000 tonnes en 1904, et il est peu probable que le port de Gabès soit jamais bien florissant, car il serait très difficile et très coûteux de l'aménager pour permettre l'accostage des grands paquebots.

Sous le nom de Tacape, l'oasis était llorissante à l'époque phénicienne. Des barques nombreuses venaient y chercher les produits du Souflan pour les porter à Ncapoîis (Nabeul),d'où ils gagnaient Carthage par voie de terre. Cette prospérité continua sous les Romains. Tacape est mentionnée comme colonie sur la Table de Peutinger. Souvent razziée à l'époque arabe, Gabès vit se livrer sous ses murs la grande bataille qui ouvrit la Tunisie aux Arabes hilaliens.Elle reçut aussi la visite des Normands de Sicile, fut mêlée à tous les drames intérieurs dont la Tunisie a été le théâtre, occupée par les Espagnols et les Turcs, et enfin bombardée parles Français rn 188L

Non loin de Gabès, il est « une ilc aux sables d'or «.teire de légend(! que nos lointains devanciers a|)pelèront le pays des Lotopha^'CS, qiK' nous (•onnaiss(»ns nnjonrd'liiii sons le nom de Djci'ba. Son caractère insulaire ne lui enlève pas i'as|iect il'nne inunense ijasis toute parsenit-e de p.iliniers cl ddjivieis qui |Mo(r^eiil de leur

ombre les vignes rampantes et les céréales. Malheureusement, les eaux courantes lui font défaut, et sur ses 60.000 hectares de superficie il n'y a que des citernes et des puits. Les forages artésiens modifient de plus en plus cette situation.

La population, d'environ 44.000 habitants, presque tous indigènes d'origine berbère et musulmans schismatiques, est répartie en un certain nombre de petits villages voisins les uns des autres, car l'île dans sa plus grande largeur n'a que vingt-huit kilomètres. C'est d'abord Houmt-Souk,qui compte 2.000 habitants, dont un millier d'Européens, et qui possède les trois curieuses mosquées de Sidi- Brahim, El-Djilani et Sidi-Ahmed; puis Adjim, 600 habitants; Mahboubine, Guellala, Mellita, El-Kantara, Midoun, Cedouikech, Hara-Kebira et Hara-Srira. Dans ces dernières localités sont cantonnés 2.200 Israélites.

Sur certains points de rile,les jardins se succèdent sans inteiruption pendant plusieurs kilomètres. Le pays étant plat, la brise toute parfumée y souffle continuellement sans rencontrer d'obstacle. Aussi le climat est tempéré et sain.

L'oasis de Djerba ne renferme pas moins de 300.000 palmiers et 500.000 oliviers. On y fabrique donc beaucoup d'huile. Il faut y ajouter des couvertures et des tissus très renommés, quelques poteries, un peu de savon et de soude. Sur le littoral abondent les poissons de toutes sortes. On y pêche aussi l'éponge. Tout cela réuni donne aux ports de Djerba un mouvement annuel d'environ 12.000 tonnes de marchandises, entrées et sorties réunies.

Djerba, à l'époque romaine, portait le nom de Meninx. Ses rivages, protégés par des hauts-fonds, étaient à la fois aimés et redoutés des navigateurs. Son isolement la mit à l'abri des conquérants arabes, et le fond de la population resta composé de Berbères. Bientôt apparurent les Européens, les Normands de Sicile d'abord, puis les Espagnols, qui ont construit près de Houmt-Souk le bordj El-Kebir, citadelle massive aujourd'hui à demi ruinée. Dès lors, Djerba voit de nombreux combats se livrer dans ses eaux. Un des plus célèbres est celui de 1560, dans lequel Dragut et Piali-Pacha battirent les Espagnols, massacrèrent la petite garnison chrétienne de l'île et édifièrent avec les crânes des vaincus cette pyramide.

connue sous le nom de Bordj-er-Rious, qui a disparu seulement en 1840, à la demande du consul de France. Pomme de discorde entre la Régence de Tunis et celle de Tripoli, Djerba tomba aux mains des Tripolitains à la fin du xviif siècle. Elle fut bientôt reprise par le souverain tunisien Hamouda-Bey. En 1881, les Français l'ont occupée sans rencontrer de résistance.

Vivant à l'écart des autres habitants de la Tunisie, les Djerbiens ont conservé des mœurs et des habitudes dilïërentes, qui se traduisent notamment par une autre conception de la vie religieuse. Ils sont musulmans, mais ne suivent pas la tradition orthodoxe et revendiquent les principes des anciens Berbères kharedjites.

Quelques-unes de leurs mosquées sont d'une architecture spéciale et, par la forme ronde du minaret, témoignent de cet esprit particulariste.

Au sud de Djerba, sur le continent, au fond du golfe de Bou-Grara, la Direction des Antiquités a exhumé récemment, au seuil du désert, les vestiges de la ville de Gighti, ancien empoi'ium phénicien, devenu plus tard un petit port romain de 12 à 15.000 habitants. Les fouilles ont été conduites par M.Sadoux et exécutées par la maind'œuvre militaire. Le forum a été entièrement dégagé ; une forêt de colonnes se dresse de nouveau sur le sol; le plan général de la cité et de ses principaux édifices apparaît nettement. <"

Quel contraste entre cette ville morte, encore à moitié ensevelie dans son linceul de sable, et la riante presqu'île où, sur une quinzaine de kilomètres, s'étendent les jardins de Zarzis! Les Arabes ont surnommé cette oasis fortunée i la petite émeraude)>, et rien ji'est plus justifié que cette appellation pour le voyageur venant de Médenine, cf après avoir suivi une longue roule sablonneuse», ou de Ben-Gardane, «après avoir côtoyé les aveuglantes sebkhasi). L'intelligente initiative des officiers du cadredes AlTaires Indigènes a fait surgir dusol une véritabh^ forêt d'oliviers. Plus de i.OOO hectares ont été plantés depuis 18ÎM), et chaque année s'accroissent

(') Dans la .salle des antiquités romaines ••( |ili.''iii.M.'iiiii's du musé.' du Haido on trouve, avec une reproduit ii m fii jdà1i<" (!«■ r<''tat a<tu<d di-s ruines, une si-rio de coupes et d»- plans indlcjuaiit l'im|i<>ii;uirt' des n'-sultats olih'uus.

les surfaces ensemencées en céréales. Le voisinage de la mer, en rendant le climat moins rude, a permis à de hardis colons français de tenter avec succès les cultures fruitières et plus particulièrement celle du figuier, qui donne des produits estimés.

Les profondeurs de la mer recèlent aussi des richesses extraordinaires. Les éponges et les poulpes y abondent, sans parler d'une extraordinaire variété de poissons, dont la seule lagune des Bibans fournit annuellement plus d'un million de kilogrammes à une Société française concessionnaire.

VUE GliNliRALE DE ZARZIS

C'est entre Djerba et le Djerid que s'étend le pays des Matmata, une des plus curieuses régions du Sud tunisien. L'ensemble est constitué par une chaîne de collines que les vents et la pluie ont découpées de la façon la plus pittoresque. Vieux pans de murs croulants, forteresses à demi détruites, escaliers gigantesques menant aux profondeurs des ravins, tumulus surplombant les plateaux, toutes les bizarreries de la nature semblent accumulées sur ce point. Admirables retraites pour les populations berbères que la folie du sang et les rapines des Arabes nomades contraignaient à une perpétuelle vigilance ! Elles désertèrent la plaine et se réfugièrent dans ce massif comme dans un nid d'aigle. Pour s'assurer plus de tran-

quillilé, elles creusèrent dans le tuf des habitations dont l'accès était difficile aux envahisseurs, et ainsi se constituèrent les villages de trogloilyles.

Chenini et Douirat font l'étonnement du voyageur, subitement ramené aux premiers âges de la civilisation. L'habitation du caïd des Matmata fait songer à la primitive installation de l'homme des cavernes. De ces villages souterrains, les Berbères descendaient

dans la \allée l'aire pailrc les troupeaux ou soigner leurs oliviers et leurs figuiers, semer ou récolter quelques céréales. Sur les lianes mêmes <1<' la tnoiitagne, pour retenir la terre arable, ils ont construit dans la vallée, do distance en dislance, d'épaisses digues de terre glaise parfois renlbrcéos d'un revêlement en pierre. « Le résullat est une succession de jardins en terrasses (jui conservent (jueNjuelcmps riinriii<lit('' de l'hiver, el où sous (l(,'S paimiei's, des li^iiiers el îles oliviers, souvent de Idule beaulr'-Je Midinali eullive avec succès le

blé, rorgc, le maïs el (luehjues lôi^umcs.))!') Les magasins à blé, les gi-aiuls silos nécessaires à rapprovisionnemciit des nomades, sont concentrés à Médenine, dont les habitations en forme d'alvéoles, bâties en plein sable, ressemblent à une ruche immense avec cases superposées. Quelques dattiers rompent seuls la monotonie du paysage.

C'est au Djerid que reparaissent les grandes palmeraies. A^utour

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