CHAPITRE III La Conquête française
Les premières relations avec la France. — Création du Consulat de France à Tunis. — La politique de Louis XIV. — Les Beys et la « bonne correspondance ». — La suppression de la course. — Progrès de l'influence française sous Ahmed-Bey. — Le consul Léon Roches. — Le conflit italo-français. — Les événements de 1881 et l'établissement du Protectorat.
Si l'étude (les relalions de la France avec la Tunisie est surtout intéressante à partir de la (in du xvi« siècle, il n'est cependant pas inutile de faire remarquer que des rapports amicaux existaient déjà entre Charlemagne et l'émir aghlabite de Kairouan et que, dès cette époque, le littoral tunisien recevait la visite des négociants de Provence ou du Languedoc. Il est également probable que, dans les siècles suivants, il n'y eut aucune interruption de longue durée dans les échanges commerciaux. En 1173, on signale la présence à Montpellier de marchands du Maghreb. L'on sait aussi, par l'ensemble des statuts de 1228, confirmés par ceux de 1255, qu'il existait entre Marseille et l'Afrique un commerce garanti par des accords écrits ou oraux.
La croisade que saint Louis dirigea contre Tunis provoqua, il est vrai, un vif mouvement de réaction contre les marchands chrétiens, mais les Français ne tardèrent pas à profiter des avantages accordés par traités spéciaux aux Génois, Pisans, Florentins, etc. En 1482, la situation était assez bonne pour que Louis XI put exprimer au souverain hafside le désir de voir continuer et se développer plus librement les relations qui existaient entre les côtes d'Afrique et le comté de Provence, récemment dévolu à la couronne de Fi'ance, à la mort du roi de Sicile.
Au xvF siècle, la France bénéficia, dans une certaine mesure, de la politique amicale de ses rois à l'égard des sultans de Constantinople, mais l'état d'insécurité qui régnait dans tout le bassin de la Méditerranée arrêta le développement normal des relalions pacifiques entre chrétiens et musulmans. Sous l'influence des corsaires turcs, les populations arabes devinrent moins hospitalières
et abandonnèrent les traditions de courtoisie qui furent la règle pendant tout le moyen âge. Les négociants français cessèrent d'être en sûreté dans les ports tunisiens, et la nécessité d'avoir un représentant du roi chargé de défendre les intérêts français en Tunisie devint de plus en plus évidente.
C'est le 28 mai 1577 que furent signées à Chenonceaux, par le roi Henri II[,les lettres patentes créant un consulat de France à Tunis. Dès lors, les relations entre les deux pays ont un caractère plus précis. L'action des consuls aura pour but non seulement d'assurer à nos nationaux le libre exercice du commerce dans la Régence, mais d'enrayer les progrès de la course et le développement de l'esclavage. Tâche ardue, si l'on songe aux éléments de désordre que renfermait le Gouvernement tunisien et aux procédés violents dont il était coutumier. Encore, si les représentants de la France avaient pu compter sur les bons elTets de l'alliance turque ! Mais, dès les premières années du xvne siècle, les Elats barbares<jues refusaient d'obéir aux ordres du sultan. On le vit bien quand Savary de Brèves, ambassadeur de France à Conslantinople, lut envoyé en mission extraordinaire dans la Régence poiu- la conclusion d'un traité de paix et de commerce (100."")). Les anciens soldais qui composaient le divan refusèrent d'écouter les insti'uctions du ('Grand Seigneur», et c'est avec difficulté qu'un accord put être conclu. Il ne fut pas de longue durée, et toute la diplomatie des représentants de Louis XllI ne parvint pas à obtenir de meilleui's résultats en agissant directement auprès des «puissances» de Tunis. CependantSanson Napollon,prolit;uil habilcuient i\o la rivalitéqui existait entre les deyset les beys, réussit, grâce à l'appui de ces derniers, à soulager les infoilunes des esclaves chrétiens, mais sans pouvoir mettre un terme aux ravages des corsaires dans la Méditerranée.
Ce fut I.,ouis Xl\' qui rinploya le i-cmède cflicace, en envoyant souvent ses escailrcs siu- h; hltiMai tunisien. Il obtint ainsi, en lOO.""), par l'expédition du duc de r.eaiilbrt, la reconnaissance loiiuelle île la pr<''<'Mniiien(e du consul «le Krance siu" tous les aiilics consuls et des garanties sérieuses jMiur le cDinuieice cl la st'curin'' «les sujets français. Tons ces avantages l'ureul conlinnt-s par le tiaih' de 1072,
résultat de la brillante croisière du marquis de Martel. Les dispositions essentielles de ces deux actes diplomatiques si importants seront désormais reproduits dans toutes les conventions passées entre la France et la Tunisie. Ces conventions seront nombreuses, car les deys et les beys se succèdent au pouvoir avec rapidité, la guerre civile devient l'état ordinaire de la Régence, et il faut souvent renouveler par écrit les traités de paix et de commerce pour être bien sûr que les intérêts français ne souffriront pas trop de la fréquence des révolutions.
A force d'ingéniosité et de patience, les consuls réussissent à conserver les positions acquises par de longs efforts et à déjouer les ruses des pirates, marchands d'esclaves. Ce qu'il faut aussi remarquer, c'est la préférence des beys pour les Français, «qu'il s'agisse de la concession privilégiée du cap Nègre (traités du 28 août 1685 et du 28 juin 1G99) ou des ventes de blés, d'exportations de chevaux arabes, de restitutions de prises, d'honneurs au corps consulaire». Reconnaissants de toutes ces faveurs, nos nationaux s'efforcent d'être agréables à leurs protecteurs. En 1G99, sachant que les caisses publiques sont vides, ils consentent de bonne grâce un prêt important à Mourad-Bey. En échange, ils purent conserver la réduction à 3 «/o du droit de douane sur les marchandises importées par eux, au lieu des 10 o/o exigés des autres étrangers.
Cette réciprocité de bons offices est encore plus marquée au XYiiF siècle, quand Hussein ben Ali eut constitué la Régence en un beylik indépendant. Les traités antérieurs furent solennellement confirmés en 1710, et, pendant longtemps, le nouveau souverain eut pour conseiller et ami un Toulonnais, nommé Reynaud. Des faits regrettables de piraterie interrompirent parfois momentanément «la bonne correspondance)), mais nos consuls parvim'ent presque toujours à ramener les beys husseïnites à une politique plus conforme aux intérêts de la Régence.
Il ne faut pas oublier cependant que le règne d'Ali-Pacha (1710- 1756) fut une période de réaction violente contre la France. Ordre fut donné aux corsaires d'attaquer tous les navires de commerce français. Il fallut un blocus en règle des ports tunisiens pour déterminer le prince k une attitude plus conciliante. La paix fut signée
ie 13 novembre 1742, mais, jusqu'à la tin du règne d'Ali, la sécm^ité ne lut jamais complète pour nos nationaux. Le consulat fut même complètement pillé par les Algériens en 1756, et ses habitants, à peu près ruinés, eurent grand'peine à sauver leur vie.
Mohammed-Bey (1750-1759) et Ali-Bey (1759-1782), fils de Hussein, revinrent aux traditions du fondateur de la dynastie. La Compagnie d'Afrique obtint en 1768 pleine liberté de commerce moyennant une faible redevance annuelle. C'est la belle époque pour le négoce français, qui avait alors cà peu près le monopole de la vente de la soude et de la laine. La bonne harmonie fut cependant troublée par le refus d'Ali-Bey de considérer la Corse comme territoire français et sa prétention de soustraire aux recherches du consul les esclaves originaires de l'île. Une démonstration navale eut raison de son entêtement et amena la signature du traité du lîardo (1770), qui réglait la situation des Corses et renouvelait tous les privilèges relatifs à la pêche du corail.
Pendant les premières années du règne d'llamouda( 1782-181 i), la situation des Français dans la Régence continua à être bonne. En vain des rivaux étrangers tentèrent, par des manœuvres malhonnêtes, de leur enlever les privilèges dont ils jouissaient. Le bey persistait à témoigner des égards au Gouvernement français. Tout d'un coup, sans motifs appai-ents, il devint fantasque, capricieux, et rendit très diflicile la position du consul, auquel il suscitait fréquemment des ennuis. C'est ainsi ({u'un eut mille peines cà lui faire accepter la reconnaissance du nouveau pavillon adopté par la France. Après de longs pourpai'lors,le ilrapeau tricolore fut enfin hissé sur la maison consulaire (30 avril 1791).
Le prestige du nom français, singulièrement compromis |)ar les f'iivoyés extraordinaires chai'gés de coiilr<iU'i' nos consuls dans It^ Leviuit, fut relevé par Bonaparte, à qui une ambassade tnnisicMUie vint en 1802 pn''senter solennellement les compliments dllamouda. iN'ndant toute la durée de l'Fuqiire, les relations avec la Tunisie conservèrrni un curaclère *\i- foidialilt'. Puis vint la grande li«|uidalion entreprise par le Congrès de Vienne, et il l'ut dt-cidé (ju'on exigerait des Fiais barb:u"es<pies la suppression de l:i eoursiM't la liberté des esclaves.
Une première démonstration faite par la flotte de lord Exmouth amena le bey Mahmoud (1815-1824) à rendi'e les esclaves chrétiens à la liberté, en même temps que les Algériens s'engageaient à renoncer à la piraterie (1816). Quelques mois après, les corsaires, violant une fois de plus la parole donnée, recommençaient leurs exploits. L'Europe décida d'en finir avec ces foibans,et le Congrès d'Aix-la-Chapelle chargea la France et l'Angleterre de notifier à Alger et à Tunis sa décision i elative à la suppression de la guerre de course et à la vente des esclaves chrétiens dans les Régences. Le bey de Tunis s'inchna devant la volonté nettement exprimée des puissances européennes, tandis qu'à Alger on continua comme par le passé à courir sus aux paisibles navires marchands.
Malgré les désastres qui avaient amené la chute de l'Empii'e, le consul de France conservait dans la Régence toute son autorité morale, si bien que le bey Hussein (1824-1835) ratifia, par le Iraité du 15 décembre 1824, les divers avantages accordés à la France par Mahmoud peu de temps avant sa mort, notamment un tarif de faveur pour les marchandises iuiportéespar les Fi'ançais, des garanties pour les propriétés particulières, le règlement de la liquidation des créances françaises et tunisiennes en soulfrance depuis plusieurs années. En outre, l'amitié qu'il professait pour le consul Mathieu de Lesseps décida le bey à refuser son concoui's aux Algériens lors du débarquement à Sidi-Ferruch (1830) des troupes du général de Bourmont. Le traité du 8 août 1830, qui fut le gage de ces bonnes dispositions, constitua même au profit de la France une sorte de protectorat de fait sur la Régence. Cela explique que le général Clauzel ait pu songer à installer les frères de llusseïn- Bey à Constantine et à Oran.
La France, devenue voisine immédiate de la Tunisie, exerça une action encore plus forte sur les conseils du bey Ahmed (1837- 1855). Elle pi'otégea son indépendance menacée par la Turquie, l'aida à organiser une armée à l'européenne et mit à sa disposition des ingénieurs pour exécuter les travaux les plus nécessaires à la mise en valeur du pays. Vivement désireux de connaître la civilisation européenne, Ahmed vint lui-même à Paris, où il fut loyalenient reçu et d'où il revint enlhoiisiasmé (1846). Ce liit un lualhour
pour la Régence, car dès lors il dépense sans compter et épuise ses ressources par des réformes hâtives, des constructions somptueuses et sans utilité.
Il meurt en laissant un trésor vide et de lourdes charges à son cousin Mohammed (1855-1859), qui essaiera vainement de réagir contre les modes nouvelles et de gouverner (i à l'arabe ». Le Congrès des puissances européennes réuni à Paris après la guerre de Grimée s'inquiète des dispositions du nouveau bey et charge Léon Roches, consul de France à Tunis, de l'amener doucement à continuer la politique de son prédécesseur. La Tunisie, maintenue ainsi dans le courant d'idées européennes, est dotée d'une constitution connue sous le nom de Pacte fondamental (1857), à laquelle les indigènes ne comprennent rien et qui provoque un assez vif mouvement de réaction contre les conseillers européens du bey.
Mohammed Essaddok (1859-4882), trop faible pour enrayer ce mouvement, écoute volontiers ceux qui s'acharnent à ruiner notre crédit. En 18(i(^, le bey a cependant une entrevue à Alger avec Napoléon III, mais les fêtes brillantes qui ont lieu à cette occasion n'empêchent pas Léon Roches de perdre son influence au Rardo, où Moustafa Kliaznadar est devenu tout-puissant. Pour mieux s'emparer de l'esprit de Moliammed Essaddok, ce ministre des linances le pousse à de telles dépenses que la Tunisie est bientôt acculée à une banqueroute dont les premières victimes seront les Français porteurs de titres de la Dette tunisienne. La France obtient alors du bey l'autori.sation de constituer une Commission financière internationale contrôlée par un de ses représentants et chargée fie veiller aux intérêts des créancieis de la Régence (1809).
La chute de Moustafa Klia/niidai-, convaincu i)ar le général Kheir Eddine d'avoir favorisé les plus étranges abus, n'amène aucun changement dans la politique du bey,(iui s'enqiresse de donner toute sa conliance au m(''|)ris;d)le Moustafa heu Isniaii. Les tentatives de KlicH' Ivldinr poiu' rtMoiiiicr 1rs iikimus ;iihiiiiiislralives de la Régence étaient dès lors vouées à l'insuccès.
On juge de la situation difficile dans la(|uelle se trouvait M. i{oustiMi, envoyc'' comme consul de France à Tunis en 187 'i. Non seul<'iiH'iit il lui fallait sui'veiller les intrigues de cour et condjallre la
néfaste influence des conseillers indigènes du bey,mais il avait à lutter contre l'influence croissante des consuls d'Angleterre et d'Italie. Sans se brouiller avec aucun de ses collègues, il sut rendre à la France sa place dans les alîaires de la Régence. Son premier succès fut d'obtenir la concession du chemin de fer de Tunis à Alger pour une compagnie française (1875). Puis il réussit à faire prédominer ses idées au sein de la Commission financière et à sauvegarder les intérêts de nos nationaux. Notre situation s'était déjà fort améliorée quand, au Congrès de Berlin , le ministère anglais fit déclarer a qu'il ne s'opposait nullement au développement de l'influence française dans la Régence et (ju'il n'avait pas à mettre en avant de prétentions contraires». Cependant, tout n'était pas fini, car le bey, changeant d'attitude et cédant à la demande de M. Maccio, consul d'Ralie, prétendit enlever aux Français le monopole exclusif des lignes télégraphiques qui leur avait été précédemment concédé. M. Roustan para le coup. Battu de ce côté, M. iSIaccio prit sa revanche en faisant annuler le marché passé entre la Compagnie du Bône-Guelma et la Compagnie anglaise du chemin de fer Tunis-La Marsa-La Goulette,pour l'achat de cette petite ligne de banlieue, qui resta aux mains de la Compagnie italienne Rubattino, après une nouvelle adjudication (1880).
Pendant que les Italiens triomphent bruyamment, le bey est obligé de répondre à M. Roustan, se plaignant des incessantes incursions des Khroumirs en Algérie, qu'il lui est impossible d'assurer le gouvernement du pays. Ses caisses sont vides, la Commission ne peut plus faire rentrer les impôts. Plusieurs bateaux français jetés à la côte sont pillés par les Khroumirs, et enfin le 31 mars 1881 un détachement de soldats est attaqué en territoire algérien par une bande de 500 indigènes tunisiens.
Un télégramme du Gouverneur Général de l'Algérie, Albert Grévy, fait connaître au Ministère la gravité de la situation et demande des renforts. Toutes les tribus tunisiennes sont en pleine effervescence, et l'on signale des symptômes menaçants dans le Sud algérien. Il apparaît bien que non seulement Mohammed Essadduk est incapable de rétablir l'ordre, mais qu'il espère provoquer par son attitude belliqueuse un mouvement antifrançais dans toute l'A-
frique du Nord. En cliàtiant les Khroumirs, nous sommes exposés à combattre l'armée du bey; mais, d'autre part, en supportant plus longtemps les déprédations des pillards tunisiens, nous avouons notre impui.ssance à nos sujets musulmans. On décide donc à Paris d'agir promptement. Le lundi 4 avril, Jules Ferry obtient du Parlement, avec les crédits nécessaires, l'autorisation de préparer contre les Khroumirs une expédition qui devait mettre à l'abri, « d'une façon sérieuse et durable, la sécurité de l'avenir de l'Ali^érie ». Les bonnes dispositions de l'Euiope n'ayant pas changé depuis le Congrès de J)erlin,et le Gouvernement italien comprenant lui-même qu'il ne pouvait engager contre nous aucune action isolée, nulle difficulté diplomatique ne vint entraver nos préparatifs.
Le général Farre, ministre de la Guerre, sachant qu'il faudrait lutter contre des bandes évaluées à vingt-cin(] mille hommes, organisant la défense chez eux, en pays boisé et accidenté, réunit une armée de trente mille hommes, dont les éléments furent empruntés aux divers corps stationnés en France et en Algérie, et le connnandernent confié à un vieil africain, le général Forgemol de Bostquénard, assisté des généraux Logerot et Delebecque, placés chacun à la tête d'une division.
La colonne Logerot devait manœuvrer de façon à couper toutes relations entie les tribus tunisiennes du sud avec celles du nord, puis remonter vers la Khroumirie et, combinant ses forces avec celles du général Delebecque, venues directement tle l'ouest, prendre les rebelles à revers et les isoler dans leurs montagnes. Ge plan fut accompli dune façon très méthodique. Le '25 avril, les troupes <lii génér;d Logerot étaient en vue du Kef, point le plus important de la Tunisie occidentale, perclu' sur un rocher (|ui comni.uide |)liisiein's l'outes. ( )n s'attend;iiL à une ii'sisliuice, ni;iis gr;u-e à la [)i'ud(Mice de notre agent consulaire, M. Koy, la ville ouvrit ses poi'les sans coiq) férii'. .Après av(»ir laissé une garnison «luiis la place, le généi'al Logei'ol |»ul remonter ra|)idenient vei'S la .Medjerda et la li^ne du chemin de [cv. l'emlaiit ce temps, la colonne l)ele|)(;c(|iie pént'-trait en Khroimiiiii', tout en garilant des communicati(jns constantes avec la tloltille statiomié'e à Tabarca, [lar où arrivaient les vivres, la viande siu' pied et les ilivers appro-
UNE DANSEUSE (Slalue de marlire. Musée du Bardo)
visioimcinenls iiéressaircîs. Des pluies diluviennes rendaient les opérations très ditliciles, mais cependant la marche en avant se poursuivit régulièrement, et bientôt Ain -Draham, position stratégique commandant les quatre vallées les plus importantes, fut fortement occupée.
Les tribus insurgées pouvaient encore se replier sur Bizerte. Cette ville, occupée le 1^'" mai par quelques compagnies de marins, reçut le lendemain tout un corps d'armée venu directement de Fi'ance, sous le commandement du général Bréart. L'investissement de la Kliroumirie était complet, et, dès lors, les opérations furent rapidement menées. En moins de huit jours, toute cette zone de forêts et de montagnes qui s'étend de Bizerte à la frontière algérienne fut entièrement pacifiée.
Mohammed Essaddok n'avait cessé pendant toute la campagne de faire entendre des protestations aux agents des puissances. Il avait même envoyé dans la vallée de la Medjerda une armée commandée par son frère Ali-Bey. Celui-ci fut simplement prié par le général Logerot de se retirer à 60 kilomètres en arrière de la ligne des opérations, et se hâta d'obéir, se bornant à assister à des événements qu'il n'était pas en son pouvoir d'empêcher. Loin de reconnaître son impuissance, le bey Essaddok, apprenant que le corps d'armée de Bizerte marchait sur Djedeïda, à 25 kilomètres de Tunis, déclara qu'il allait faire prêcher la guerre sainte et se retirer à Kairouan. Ces menaces n'arrêtèrent pas la marche des armées françaises, qui, dans la journée du 11 mai, s'installèrent à La Manouba, près du Bardo. A ce moment critique, le bey cherche vainement autour de lui des appuis qui lui manquent. Ses conseillers étrangers ont déserté Le Bardo, et ses ministres songent déjà aux moyens de rentrer en grâce auprès du vainqueur. Il commence à comprendre que les propositions d'intervention des puissances étrangères ont été écartées et que la France est décidée à traiter seule avec lui.
Toutes les positions stratégiques importantes de la Tunisie du Nord ayant été solidement occupées par nos troupes, le général Dréail se présenta au palais de Kassar-Saïd le 12 mai 1881. Sous la pression d'événements qu'il n'avait pas voulu prévoir, le bey Mohammed Essaddok signa, séance tenante, un traité par lequel
il déclarait accepter le protectorat de la France, qui lui garantissait en retour le maiiilien des institutions tunisiennes, sous réserve d'un conlr()le sérieux. Ce traité fut complété par la convention franco-tunisienne du 8 juin 1883, par laquelle lebey Ali, successeur d'Essaddok, s'engage «à procéder aux réfornnes administratives, judiciaires et financières que le Gouvernement français jugera utiles».
Aussitôt après la signature du traité de Kassar-Saïd, les troupes françaises parcoururent la Tunisie du Nord en tous sens, et à la (in du mois de mai la pacification paraissait complète.
Le Gouvernement français, ignorant l'état de surexcitation des tribus du Sud, rappela bientôt une partie des effectifs, en laissant seulement une quinzaine de mille hommes en garnison dans la banlieue de Tunis, dans la vallée de la Medjerda et en Khroumirie. Le résultat de cette politique fut immédiat ; le général Forgemol n'était pas encore rentré à Constantine, que toutes les tribus du Sud tunisien étaient en pleine révolte. Le mouvement s'étendit bientôt jusqu'à Sfax pour gagner ensuite Kairouan et les régions occidentales. Toute la campagne était à recommencer, et en un moment où le Sud oranais était en pleine insurrection. Le bey des insurgés, Ali ben Kbalifa, lit son entrée à Sfax le "2 juillet, mais trois jours plus tard une flottille française, embossée en rade, commençait un bombardement qui redoubla dinlcnsité à partir du !'»•, lorsque toute l'escadre de la Méditerranée se trouva réunie dans les eaux de la ville. Le surlendemain, trois colonnes de débarcjuement, sous le commandement supérieur du colonel Jamais, en traient dans la place après un assaut incnrlricr où >(»l(lals et inaiins rivalisèrent d'entrain et de courage. Gabès,Djerba et Zarzis furent successivement occupées. Cette campagne n''pressive t'tait cependant insuffisante, car la r(''volte (Hait |)ai'tiiut, gagnant clia(|ne joui- du leirain vers le nord, mciiarant même Tunis, où h^s Kinopt'-cns commençaient à craimlrr |iiiin' Icni' cxislcncc ri poin- Inirs liitMis.
Sans s(; laisser (''mouvoir par l'opposilion (piil rencontre au Parlement, Jules F(,'iry prend innMt'dialiMncnl Ifs mcsui'es néccssaii'cs pour organiser une seconde expédition. .A la lin de seplendMc. tout était prêt, et il était t(Mnps, cai- les pctilcs garnisons du Sud n"(''-
taieiil pliisensécLirilé, Le Ivef était menucé, et l'on signalait autour (le chaque ville des bandes armées qui tenaient la campagne et ari'étaient toutes les communications vers rintérieui-. Les insurirés avaient coupé la conduite d'eau de Zagliouan, et un fort parti s'était installé à Kairouan. Eulln, sur laligne de la Medjerda les trains étaient arrêtés et le personnel de la gare d'Oued-Zarga avait été massacré (30 septembre).
Une des premières mesures fut l'occupation de Tunis (10 octobre). Trois colonnes furent dirigées ensuite sur Kairouan : l'une de Tébessa, sous le commamlement du général Forgemol ; l'autre de Tunis, avec le général Logerot; la troisième, dite de ravitaillement, devait partir de Sousse au-devant des deux autres. La direction générale des opérations avait été confiée au général Saussier. Le 28 octobre, la concentration des troupes autour de Kairouan étaitachevée, la ville en notre pouvoir et toute la région du nord débarrassée des bandes de pillards qui l'infestaient. Deux fortes colonnes, s'enfonçant alors vers le suil,dans la direction de Gabès et de Gafsa, achevèrent de disperser les rebelles et de pacifier le pays.
A partir du mois de décembre 1881, les mouvements des troupes eurent surtout po'ir but de rétablir l'ordre. Nous étions définitivement maîtres de toute la Régence,
A insifutachevél'édihce si laborieusement construit «par soixantedix consuls de France oubliés, disparus sans récompense ni lauriers, mais au champ d'honneur».