UN MAURE
UINARET DE LA GRANDE MOStiUÉE ZITOliNA
AU QUARTIER HALFAOUINE 13
du bazar s'ouvre la porte d'une mosquée, ornée à cette heure d'une grande portière en velours cramoisi de la plus somptueuse beauté, avec ses ornements et ses caractères arabes en larges broderies scintillantes.
Nous nous sommes assis sur le seuil, devant une table en marqueterie de nacre, et les serviteurs ont versé le café maure dans des tasses filigranées d'argent. Autour de nous et sur nos têtes même, c'est un chaos de rares objets : armes et cuivres ciselés, longs fusils niellés en argent et constellés de corail, étofiFes de soie brodées, djebiras en cuir finement ouvragées, coffrets rares, coussins chatoyants, tapis à la décoration byzantine, bibelots de toute espèce. Et tout cela éblouissait sous les feux des lanternes.
Sous nos yeux passait la foule, s'engouffrant sous les voûtes en flots houleux : juives grasses à visage découvert, en bonnet pointu ; femmes de Djerba au voile quadrillé ; nègres magnifiques montrant leurs dents blanches, véritables bronzes vivants ; enfants en costumes frangés d'or. Mais la caractéristique des races diverses me frappait surtout ; je retrouvais les descendants des antiques Phéniciens et les fils des Maures d'Espagne, les Berbères, les Arabes, les Italiens de Tabarca, qui devinrent musulmans...
Les heures s'écoulaient et la foule passait toujours. Je ne me lassais pas de voir ce torrent humain dans la ruche bourdonnante des galeries sans nombre ; l'éclairage accentuait le caractère des visages graves, placides, parfois même sauvages. Par instant des femmes toutes blanches apparaissaient drapées dans leurs haïks comme des fantômes, et leur visage était un masque noir. Mais, en dehors de quelques juives, l'absence de toute figure féminine dans cette foide étonnait. Il en restait comme un sentiment indéfini de population incomplète.
Une houle plus accentuée nous fit deviner l'arrivée du bey. Il s'avança, suivi des officiers de sa maison ; quelques mains se tendirent vers lui, des flammes de Bengale illuminèrent un moment le souk, et il disparut. Le cadi lui succéda le chapelet aux doigts, monté sur une haute mule richement caparaçonnée. Un serviteur le précédait, porteur d'une lanterne. Sa tête vénérable était coiffée d'un énorme turban, et sa barbe d'une blancheur de neige s'étalait sur sa poitrine. Il avait la majesté d'un sultan.
Lorsque nous quittâmes le souk des étoffes, les lumières étaient éteintes et un silence de mort s'appesantissait. Par les portes grandes ouvertes des mosquées, on voyait les musulmans prosternés invoquant la bénédiction de Dieu. Par endroits^ des brasiers de charbon allumé purifiaient l'air.
Cette soirée venait de me révéler" tout l'Orient avec ses mystères de cloître, ses richesses et l'étrange splendeur de ses fêtes.
... Nous avons parcouru les bazars ds Tunis par un soir de fête, allons maintenant nous perdre dans un quartier populaire, à l'heure où le jeune du Rhamadan vient d'être rompu.
Le soleil se couche, le canon tonne, ses grondement se répercutent à travers les murailles de la ville, passent en ouragan sur les terrasses, et ses échos ronflent et bruissent encore en s'enfonçant au loin dans les profondeurs incertaines du ciel et de la mer.
Les rues tout à l'heure semblaient mortes ; les passants alanguis circulaient lentement, d'un pas mesuré, et les boutiquiers indolents, accroupis devant les portes ou allongés au fond des magasins, étaient comme absorbés dans des rêves.
Le canon a secoué cette torpeur comme par enchantement. La vie interrompue tout le jour vient de prendre une activité singulière ; partout on s'agite, on va, on vient, le verbe haut ; des passants chargés de victuailles se hâtent : c'est la résurrection soudaine d'une cité.
Cette joie subite, cette allure agitée, si en dehors des habitudes arabes, qui chaque soir, au coup de canon traditionnel, secoue la ville, s'explique par l'incroyable rigueur du jeûne qui doit être observé du lever au coucher du soleil ; rares ceux qui n'y sont pas fidèles. Du lever au coucher du soleil, en effet, on ne doit prendre aucune nourriture ni se rafraîchir d'aucune boisson. Il faut parler peu, ne pas fumer, ne se livrer à aucun plaisir même innocent. Une miette de pain, une goutte d'eau avalées même involontairement rompent le jeûne; de même une pensée lascive, une bouffée de tabac aspirée en passant près d'un fumeur.
Si on n'a pas observé scrupuleusement ces prescriptions, on remplacera ces journées après le Rhamadan, en prolongeant le jeûne d'autant de jours qu'on l'aura rompu : ce sont des jours à rendre, comme disent les Arabes. Le malade astreint à un régime rendi'a aussi ces journées après sa guérison. Quelques tempéraments sont cependant apportés à cette loi rigoureuse : les ouvriers adonnés à de pénibles travaux sont dispensés de l'abstinence si le Rhamadan tombe en été, à la condition toutefois d'acquitter leur dette en meilleure saison. Et ne croyez pas qu'il soit facile de se soustraire à ces lois ; les coreligionnaires sont là, exerçant une étroite surveillance. Celui qui se rendra coupable d'infraction se réserve un cruel châtiment. Il est sacrilège, et le cadi lui fera appliquer \a fal/ca, c'est-à-dire un certain nombre de coups de bâton sur la plante des pieds.
M. David, professeur au collège Sadiki, qui connaît à fond les mœurs arabes, prétend que ceux qui souffrent le plus du jeûne et qui sont, par suite, le plus sujets
AU QUARTIER HALFAOUINE
aux infractions sont les fumeurs et surtout tes fumeurs de hachisch. «Arrachés par la rigueur du jeune au délicieux abrutissement où les plongeait le kif, ils sont alors d'humeur irascible; les enfants et les passants le savent et exploitent malignement ces dispositions : avec un geste, un cri, une grimace, ils les font entrer dans des fureurs indescriptibles. »
Aussitôt après le repas (pii a rompu le jeûne, chacun passe la soirée le plus agréablement possible, avec un groupe d'amis, au café, en promenade, et les enfauts, comme m^^ -^ beaucoup d'hommes aussi, vont souvent s'égayer d'une petite séance de kj kouss, oii quelques jeux obscènes d'ombres chinoises, accompagnés de discours appropriés, provoquent de bruyants éclats de rire.
De la rue Bab-Souïka jusqu'à la place Halfaouïne, on dirait, tant sont assourdissantes ce soir les rumeurs de voix gutturales, qu'entre les murailles une marée tumultueuse s'est engouffrée.
Je m'étais mêlé en curieux à la foule, et j'avais été entraîné par elle.
La rue était sombre, des visages énergiques vivement s'accusaient. Mis en relief tout à coup par quelque porte illuminée, des nègres demi-nus découvraient, en leurs gestes désordonnés, des poitrines de bronze. Et de cette multitude en sueur s'exhalait une insupportable odeur de fauve. Il me semblait, dans l'heure incertaine, violemment entraîné par la houle humaine, que je coudoyais dans l'antique Carthage les rudes mercenaires d'Hamilcar.
Dans l'impossibilité où j'étais de revenir sur mes pas, je cherchais un passage pour fuir ces exhalaisons, cette promiscuité brutale. Du lointain, à travers le glapissement des voix, les cris des âniers et des cavaliers drapés dans leurs manteaux comme les anciens Romains dans la toge, arrivaient maintenant des
UN BAZAtl
accords de musiques bizarres, qu'accompagnaient les coups sourds du tam-tam, ou que dominaient par instants des cris aigus.
Je rasais depuis un moment les murailles, lorsqu'une porte ouverte s'offi-it. Debout sur le seuil, un homme, s'adressant aux passants, disait :
« Trasimu, ccè ura : Entrons, il estl'heui'e. »
Son accent m'était familier, la langue qu'il parlait avait frappé mon oreille en Sicile. Échappant à la foule, d'un bond j'entrai dans un petit théâtre sicilien, \espupi ou mai'ionnettes.
La salle était encore vide, quelques quinquets l'éclairaiont faiblement. A l'entrée, l'homme répétait toujours gravement son appel, et sa voix se perdait dans les bruits du dehors.
J'étais donc seul, et je songeais. Le matin de ce jour j'avais erré dans les hauts quartiers de Tunis, dans les souks, au pied do hauts minarets profilant dans l'azur leurs flèches élégantes, et le hasard de ma promonade m'avait fait suivre cette même rue Bab-Souïka jusqu'à la place Halfaouïne. Elle était alors déserte; seuls quelques Aniers de temps à autre poussaient devant eux leurs bêtes chétives, et de loin on loin des femmes toutes blanches, au visage voilé de noir, furtivement apparaissaient. Je m'étais arrêté longuement devant im barbier arabe, qui en plein vent rasait une tête. Et ces rues où j'avais orrô solitaire, dans la vibrante lumière, étaient sombres maintenant et envahies par une foule en délire.
Cependant des spectateurs silencieux arrivaient dans le i)etit théâtre ; ils prenaient place sur les banquettes après avoir acquitté chacun les trente centimes du prix d'entrée. La salle peu à peu se complétait, et Vacquaïolu et\e simhizaru,\e marchand d'eau et le marchand de graines de courge, allaient et venaient comme au théâtre des Paladins de Palerme. J'étais au miheu de la petite colonie sicilienne de Tunis. Si, par la porte ouverte encore, je n'avais entendu résonner les syllabes gutturales des Arabes et les accents criards des musiques de foire de la place Halfaouïne, j'aurais pu me croire au cœur même de Palerme, dans le quartier de l'Albergheria, où j'avais assisté aux représentations du théâtre des Paladins,
... La porte d'entrée s'est refermée, un profond silence règne dans la salle, et les bruits de l'extérieur, les éclats de la fête, n'arrivent plus jusqu'à nous. Les spectateurs sont tous graves et recueillis; ils ne s'entretiennent qu'à voix basse. C'est qu'on va représenter la Mori des î'oyaux de France, ou Rotta di Ronscivalle . Le silence de la salle, la gravité des spectateurs, s'expliquent; car voici longtemps que ces hommes et ces enfants chaque soir sont venus prendre place sur ces banquettes pour assister aux exploits de leurs paladins aimés. Passionnément ils ont suivi durant des mois les luttes de ces royaux de France ; ils se sont grisés de leurs