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L'ÉPOPÉE DES PALADINS

merveilleuses aventures, ils ont applaudi à leurs exploits, ils ont frémi à leurs dangers, ils ont pleuré leurs défaites. Ce soir, la belle légende va finir par la déroute et par la mort, au son funèbre du cor de Roncevaux.

L'émotion me gagne lorsque je vois les enfants, les jeunes gens et les hommes même qui emplissent la salle se découvrir respectueusement lorsqu'un ange apparaît à Renaud, lui annonçant que les paladins vont mourir. Ainsi se découvi'ent aussi toutes les têtes en Sicile, le vendredi saint, à la représentation de la mort de Jésus-Christ. J'oubliais en ces instants que j'avais devant moi des marionnettes, que j'étais dans un pauvre théâtre populaire, tant il y avait de touchante simplicité dans la manifestation de ces humbles pour les héros de nos légendes.

Le dernier acte de la tragédie finale commence, la toile se lève maintenant sur le val de Roncevaux. L'apparition de Roland sur la scène est aussitôt saluée par de frénétiques applaudissements. Nous assistons bientôt à de terribles combats où les preux accomphssent des prodiges de valeur, la fameuse Durandal éclairant toujours la scène de ses fulgurantes lueurs. Mais la dernière heure des paladins est arrivée, ils succombent sous le nombre. Le son du cor se fait alors entendre, Roland invoque le secours de Charlemagne. De longs frémissements traversent la foule; les spectateurs, les yeux fixes, pleins de flammes, allongent leur tête vers la scène; il en est qui, soulevés à demi, montrent le poing aux ennemis, poussent des exclamations de colère ou encouragent du geste et de la voix les paladins en péril.

De temps à autre le son lugubre du cor traverse la salle en appel désespéré.

Roland, le héros préféré des Siciliens, tombe enfin, mortellement atteint.

« Que deviendra sans moi mon oncle Charlemagne? dit-il en expirant, et mes compagnons n'arriveront-ils pas ? »

L'archevêque Turpin et son ami Renaud assistent ses dei-niers instants.

Ace moment suprême, les larmes coulent des yeux de tous les spectateurs, les sanglots soulèvent toutes les poitrines.

La toile tombe. Les Sicihens gagnent tristement la sortie et s'écoulent silencieusement.

Au dehors la tumultueuse foule se pressait toujours. La fête nocturne continuait; son vacarme emplissait la nuit. D'autres théâtres invitaient les passants, mais c'étaient des théâtres arabes obscènes, comme le Karakoms, et des cafés bruyants où dansaient d'immondes aimées. Par les rues, à travers l'acre odeur des fritures, les relents des sueurs humaines, résonnaient les coups sourds du tamtam, les cris des marchands de dattes, de nougat et de glaces, les appels des théâtres etdes cafés borgnes où les Maures se glissaient, une fleur dans le turban et la

cigarette aux lèvres. Sur la place Halfaouïne, il y avait rassemblement devant un vieux nègre qui raclait un instrument à long manche, en faisant les plus affreuses contorsions et des bonds insensés. Parfois, l'écume aux lèvres, il trépignait comme pris de frénésie. Il s'asseyait ensuite, dégouttant de sueur, et son visage prenait l'impassibilité du bronze, dont il avait la couleur.

Les spectateurs étaient contents, le vieux nègre en folie avait un grand succès.

Qu'étaient devenus mes Siciliens? Attristés, ils s'étaient perdus dans la foule, se dirigeant tout pensifs vers leurs pauvres logis.

Errant par les ruelles désertes, ma pensée ne les quittait pas. Imprégnés de la poésie du Nord, que les Normands leur apportèrent autrefois, et qui s'est transmise pieusement d'âge en âge, ils portent en eux toute la grandeur naïve des légendes chevaleresques. Grâce aux exemples de bravoure et de loyauté qu'ils ont eus sous les yeux étant enfants au théâtre des Paladins, ils demeurent toujours braves, généreux, et, quoi qu'on en dise à Tunis, l'idéal accompagne leur vie.

Les rumeurs lointaines de la grossière fête arabe troublaient encore la nuit, me rappelant les plaisirs de ces Maures fatalistes avilis par le long despotisme des Turcs, et dont l'espoir à une vie meilleure se résume à des jouissances matérielles. Et je les comparais aux Siciliens...

J'étais arrivé sur une plage solitaire. Le lac El Baheira murmurait doucement aux étoiles je ne sais quelles mélodies de rêve ; les vagues, d'un mouvement rythmique, venaient marquer comme une cadence à ce chant berceur, et ma pensée s'élevait...

MOSQUEE DE SAHABEI.-TABADJ

FOULE A HALFAOUINE

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