CHAPITRE XV
A travers les forêts. — Souvenirs de conquête. — Les Kroumirs. — L'Anaïa. — Le marabout de Sidi-Abdallah. — Aïn-Draham. — L'adieu des choses.
La solitude, c'est le bonheur, Le temps m'en a instruit.
{Poésie arabe).
AU milieu d'une plaine fertile, dans le soleil et la poussière, Souk-el-Arba s'allonge. C'est un gros bourg créé depuis l'occupation sur l'emplacement d'un marché arabe du mercredi qui s'y tient encore. L'aspect en est banal et sans couleur, avec ses maisons modernes, ses nombreuses boutiques et les arbres maigres qui bordent les avenues.
Rien ne pouvait m'y retenir et c'est avec joie que je pars aujourd'hui pour la Kroumirie dont j'aperçois d'ici les crêtes lointaines.
Les horizons iioxiveanx m'appellent toujours, je ne me lasse pas de voir, dans la fraîcheur du matin, les premiers rayons qui se jouent dans les herbes, les vapeurs légères qui tremblent dans les fonds et d'entendre les chants des oiseaux qui s'éveillent. C'est bien simple comme décor : une plaine nue où paissent des troupeaux, un long ruban de route claire; il n'y a là aucune complication de Ugnes et d'effet et c'est pourtant reposant et doux .
A quelques kilomètres de la route, derrière des crêtes rocheuses, gisent les ruines grandioses de l'antique Bulla-Regia^ place forte romaine. Le nymphéum est encore là, dont les eaux captées et aménagées autrefois dans l'intérieur de la vieille cité, traversent une série de réservoirs superposés communiquant entre eux. Sur ces réservoirs s'ouvrent des salles pavées de mosaïques et les eaux suivent une conduite souterraine qui passe sous un arc de triomphe pour se rendre aux anciens thermes.
Les eaux de la nymphée vont alimenter aujourd'hui Souk-el-Arba.
En dehors des ruines remarquables de ces bassins on peut visiter encore l'ancien amphithéâtre dans une échancrure naturelle du Djebel Rhea auquel l'antique ville était adossée. Les gradins et les galeries subsistent pour la plupart.
La voie romaine qui reliait Utique à Simittu passe à BuUa-Regia. Le pont ruiné de cette voie traverse encore la rivière aux environs de Chemtou.
Depuis le départ la route s'est toujours élevée, maintenant la pente s'accentue et tout au bout, là-haut, sur une large croupe dénudée, je distingue un fourmillement d'hommes et de chevaux autour d'une sorte de camp dont les tontes brillent au soleil. C'est le marché de Fernana.
Fernana n'est ni un bourg, ni un village, il se compose de quelques pauvres habitations et doit son importance à son marché. Tous les dimanches les tribus des montagnes voisines s'y donnent rendez-vous. Sous un chêne-liège géant, isolé, qui projette une ombre mesurant cent mètres de tour, les délégués des Kroumirs se réunissaient, dit-on, comme aux temps antiques, pour délibérer de la paix ou de la guerre.
De loin, ce marché présente une masse confuse et mouvante de capuchons pointus, de burnous, de chevaux, d'ânes, de mulets, de moutons et de chiens. Et l'on entend les bêlements plaintifs des agneaux, des braiements prolongés, des interpellations bruyantes. C'est un curieux spectacle dans la lumière, et le cadre en est merveilleux. Cette croupe dénudée qui s'élève au-dessus de la plaine, s'adosse aux montagnes dont les pentes boisées s'étagent et se fondent au loin dans le bleu céleste .
J'ai mis pied à terre et je me suis approché. Voici des Arabes examinant un