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SOUVENIRS DE CONQUÊTE

« Le général Osmont, commmandant le 19' corps d'armée, crut devoir prendre les mesures nécessaires pour garantir notre frontière menacée. Il dirigea sur les camps de Roum cl Souk et du Tarf 3 compagnies de zouaves, 2 escadrons de spahis, i bataillon de tirailleurs, I compagnie du 59% 2 pelotons de hussards et une section d'artillerie. Il donna en même temps des ordres pour faire venir à Souk el Arhas les deux compagnies du 34° qui se trouvaient à Guelma.

« Cependant l'agitation commençait à fermenter parmi les Kroumirs, et leurs voisins, les Ouchtettas, les Ouled Bou Ghanem et les Ouargha, semblaient disposés à faire cause commune avec eux. Les populations qui composent ces tribus étaient encore excitées par les agents du bey, qui répandaient partout chez elles le bruit que l'Angleterre et l'Italie soutenaient la Tunisie, et que les Français étaient « dans l'impossibilité de faire respecter leurs droits et même leur territoire ».

« Le gouvernement ne pouvait patienter plus longtemps. La presse et l'opinion publique s'étaient émues. « L'attaque inopinée des Kroumirs vint décider la France encore hésitante, en ne lui permettant plus de tarder à venger le sang de ses soldats. 0

« M. Barthélémy Saint-Hilaire envoya, le 6 avril, à M. Roustan, notre représentant à Tunis, une dépêche dans laquelle il le priait d'annoncer au bey l'entrée prochaine de nos troupes daus la Régence. « C'est en alliés et en auxiliaires du pouvoir souverain du bey que les soldats français poursuivront leur marche ; c'est aussi en alliés et en auxiliaires que nous espérons rencontrer les soldats tunisiens, avec le renfort desquels nous voulons châtier définitivement les auteurs de tant de méfaits, ennemis communs de l'autorité du bey et de la nôtre. »

« Mohammed es Sadok adressa à M. Roustan une note diplomatique, dans laquelle il protestait contre la violation du territoire tunisien par la France. Il voyait dans cette entrée des troupes françaises sur le sol de la Régence, « une atteinte à son di'oit souverain, aux intérêts que les puissances étrangères avaient confiés à ses soins et spécialement aux droits de l'empire ottoman; la France devait assumer la responsabilité de tout ce qui pourrait en résulter. »

« En réponse à la protestation et aux promesses du bey, qui essayait de retarder nos préparatifs en envoyant 3.000 réguliers tunisiens pour châtier les Kroumirs et rétablir l'ordre parmi les tribus révoltées, il fut décidé au conseil des ministres, le 3 avril, que l'on agirait sans retard contre les tribus rebelles. »

La concentration des troupes avait lieu sur la frontière algérienne et le 24, sous le commandement du général Forgemol de Bostquénard, les colonnes d'expédition quittaient les camps d'Oum-Théboul, d'El Aioum et de Roum-el-Souk et franchissaient la frontière.

Le général Logerot se dirigeait au sud, dans la vallée de l'oued Mellègue, le général de Brem allait au centre, dans la vallée de la Medjerdah et la division Delebecque et le corps de débarquement de Tabarka occupaient le nord. La Kroumirie allait se trouver ainsi investie par le nord et le sud tandis qu'un mouvement direct s'opérait au centre.

Le corps du général Logerot, protégé par des goums et des chasseurs d'Afrique, après avoir franchi à gué l'oued Mellègue, prenait la direction du Kef où il arrivait sans incidents sérieux. Les portes du Kef s'ouvraient devant lui et la ville était occupée sans effusion de sang. Ce résultat inespéré était dû à l'influence de l'agent consulaire de France^ dans cette ville : M. Roy, aujourd'hui secrétaire général du gouvernement tunisien.

Au nord une escadrille protégeait à Tabarka le débarquement des troupes et là, les colonnes du général Delebecque refoulaient bientôt les Kroumirs.

Pendant ce temps la brigade Vincendon divisée en deux colonnes avait quitté le camp d'El Aioum et, après une marche des plus pénibles, se trouvait aux prises avec l'ennemi au col de Fedj Kala. Elle occupait les hauteurs environnantes après plusieurs engagements et plantait son fanion au sommet du kef Charaga d'où elle apercevait la petite escadre au mouillage vers Tabarka.

Ces tribus que l'on châtiait et qui ont été, nous venons de le voir, la cause de notre occupation de la Tunisie, furent toujours sauvages, belliqueuses et indomptables, elles ne reconnaissaient aucune autorité, et l'administiation des beys n'y eut jamais accès. Pour faire rentrer l'impôt, les beys organisaient de véritables expéditions qui la plupart du temps n'atteignaient pas le but proposé.

L'histoire des Kroumirs, un peu mystérieuse, n'est qu'une série de luttes; c'estune race à part. Ils sont mahométans mais pratiquant peu la rehgion, observant à peine le jeûne et les ablutions. Et ce qui les différencie encore des Arabes, en dehors de leur type qui rappelle quelquefois le Chananéen, le Romain ouïe Vandale, c'est leur langage. Quelques-uns parlent le chaouïa, dialecte berbère des habitants del'Aurès.

La population se répartit en quatre tribus : les Sloul, riches, s'adonnant au commerce et à l'élevage ; les Tadmaka, plus pauvres, nombreux et remuants, habitant les sommets; longtemps ceux-ci ne vécurent que de vol et de brigandage. C'est enfin les Mselma et les Chiaïa.

Depuis l'occupation, la plupart des Kroumirs font de l'élevage et de la culture. Ils sont possesseurs de grands troupeaux de bœufs et de moutons. Les montagnes qu'ils habitent sont en général incultes, mais elles présentent quelques parties fertiles notamment aux environs de Tabarka.

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Ces montagnes de Kroumirie, couvertes d'épaisses forêts, sont d'ordinaire escarpées et coupées par des précipices.

Près d'Ain Draham, au djebel Melah, à raille mètres d'altitude, sur un plateau est le sanctuaire vénéré dans lequel repose, au milieu des chênes, le fameux marabout Sidi-Abdallah-ben-Djemel, protecteur de la Ki'oumirie.

L'historien Ibn-Khaldoun raconte que les Kroumirs sont les descendants des Houmir-ben-Amor venus de l'Arabie sous la conduite de Frikech-ben-Suis durant l'invasion de l'Africjue. Un des membres de cette tribu, Abd-AUah, se fixa au djebel Aman tandis que son fils allait habiter Tabarka. Ceci expliquerait la tradition chère aux Kroumirs qui les fait tous descendants du marabout Sidi-Abd-Allah.

Jusqu'à notre occupation le sanctuaire fut inviolé, les troupes beylicales, qui plusieurs fois étaient venues pour châtier les Kroumirs, n'avaient pas osé gravir les pentes abruptes du djebel Melah.

Une légende raconte qu'une de ces armées fut entièrement détruite par la toute-puissance du marabout qui l'écrasa sous une grêle de fer.

En 1881, les Kroumirs se concentrèrent sur le plateau où ils avaient réuni leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux. A l'approche de nos troupes il sembla que le ciel, prenant parti pour eux, manifestait son courroux contre les audacieux giaours qui osaient songer à s'emparer de la montagne sainte. Des orages effrayants éclatèrent et durant plusieurs jours le tonnerre et les éclairs l'entourèrent d'un cercle de feu et de terribles grondements.

La divison Delebecque, massée au pied de la montagne, à Bled Mana, s'attendait à une résistance énergique, les reconnaissances opérées par les goums les jours précédents le faisaient pressentir.

Cependant, le 8 au matin, la division se met en marche par colonnes, chaque brigade étant protégée par des tirailleurs, et l'ascension du djebel Melah commence. Après divers incidents, dus à la rencontre d'affreux précipices qu'on ne soupçonnait pas, la brigade Vincendon arrive sur le plateau. Les Kroumirs l'ont abandonné. La présence d'aucun chrétien n'avait souillé ce sommet. L'occupation du marabout fut d'un effet moral prodigieux et beaucoup de Kroumirs vinrent faire leur soumission. Le résultat décisif de la campagne était dès lors assuré !

Les Kroumirs habitent des villages d'un accès difficile et le plus souvent établis vers les cimes. Leurs demeures sont construites avec des branchages entremêlés, recouvertes de plaques de liège et enduites d'un mortier fait avec de la terre. Un de ces villages se distingue des autres, il est creusé dans une falaise du Fath Allah. Sur le rocher, évidé en manière de ruche, s'ouvrent à différentes hauteurs les portes et les fenêtres; pour arriver à ces curieux logis, il faut gravir des esca-

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liers taillés dans le roc, ce qui n'est pas toujours sans danger. On se trouve alors sur une étroite plateforme, devant les ouvertures des chambres. Ces compartiments rectangulaires mesurent d'habitude trois mètres de longueur sur deux de largeur. Leur hauteur dépasse deux mètres.

« Ce rocher, écrit dans la Revue de Géographie un témoin de la conquête, percé de loges à toutes hauteurs, constitue une citadelle imprenable et un refuge à l'abri des bêtes fauves. La plupart des outils, ustensiles et objets d'un usage domestique, en avaient été enlevés, lors de notre visite, sauf un soufflet de forge à deux corps, trop lourd sans doute et que son propriétaire n'avait pas eu le temps d'emporter avec le reste de son mobilier. J'ai vu sur plusieurs points de l'Algérie des grottes naturelles hantées par les bergers et servant d'asile aux troupeaux ; mais à Fath-Allah, rien de semblable, tout y est l'œuvre de l'homme. Ni fissures, ni excavations dont on ait pu profiter ; aucun travail de maçonnerie. Ces logements, qui tiennent plus du perchoir que de la maison, ont été façonnés par le ciseau du tailleur de pierres, et servent non au bétail, mais bien à des familles de Kroumirs, ayant chacune leur foyer séparé du foyer voisin, malgré une communauté sociale évidente. J'en ai remarqué qui paraissaient fraîchement terminées ou en voie d'exécution. Il est possible qu'il existe dans ce massif d'autres cités semblables; en tous cas, c'est la première que nous rencontrons de ce genre. Pour être complet, je dois ajouter que, soit par l'effet du hasard, soit en vue de connaître les heures, la roclic tourne au soleil levant sa façade ornée de fenêtres, et qu'elle est couronnée d'une esplanade boisée, d'où l'on aperçoit, sans être vu, une- vaste étendue de pays, observatoire susceptible de devenir, en cas de guerre, l'avant- poste de cette forteresse naturelle. »

Une des particularités des Kroumirs consiste dans l'organisation de comités qu'ils appellent les çofs. Ces comités ne revêtent aucun caractère politique ou religieux, ce sont de véritables associations de secours mutuel. Elles diffèrent absolument de nos associations de ce genre en ce sens que la protection et l'appui sont dus en principe aux adhérents, qu'ils aient tort ou raison.

Deux hommes en viennent aux mains pour un motif quelconque, les membres du çof de chacun d'eux prennent fait et cause pour le leur, et la mêlée s'engage sans qu'on sache parfois de quoi il s'agit. Si le membre d'un çof est tué, quelle qu'en soit la cause ou l'occasion, ses enfants sont adoptés et élevés par l'association.

Ces montagnards, de même que les Corses, pratiquent la vendetta. Le meurtrier sera toujours poursuivi par la vengeance de la famille de sa victime. Les mères élèvent les jeunes enfants dans la haine de celui qui a assassiné leurpère et,

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si l'enfant meurt, un autre parent le remplace, le meurtrier ne pourra se soustraire à son sort.

Les Kroumirs ont conservé comme les Kabyles une belle tradition, c'est le droit de protection ou d'inviolabilité pour le voyageur : ïanaïa. Et ce droit ne se borne pas à la protection des voyageurs, il donne à tous le droit de suspendre les luttes par un seul mot.

« Deux hommes se battent, dit M. Antichan, un tiers intervient qui prononce entre eux le mot Anaïa; le combat cesse sous peine d'amende.

« Deux tribus sont en guerre; une troisième jette entre elles son anaïa; la Irève est forcée, sinon la tribu médiatrice se tournerait contre celle qui déclinerait sa médiation.

« Quand la guerre éclate dans quelque coin de la montagne, la kébila, l'arch, la dechra peuvent couvrir de leur anaïa tel terrain, telle partie de route. Ainsi se trouvent protégés les chemins réservés &nx femmes ; les marchés sont des terrains légaux d'anaïa.

« Un voyageur a-t-il à traverser un pays où il craint une attaque, il se munis d'im gage d'anaïa : c'est tantôt une lettre, un anneau, un fusil, un bâton, un objet quelconque que le protecteur lui remet en guise de sauf-conduit ; tantôt il le fait accompagner par son chien ou son serviteur ; quelquefois il l'escorte lui-même. Avec cet objet ou sous cette escorte, le voyageur est à l'abri de toute agression.

« Il va de soi que plus un homme est influent et renommé, plus l'anaïa qu'il donne a d'importance au loin ; mais en principe l'anaïa du plus humble des Kroumirs ne passe pas pour moins inviolable, et malheur à qui oserait la violer.

« Le Kroumir n'a rien tant à cœur que son anaïa ; elle lui est plus chère que tout au monde, que sa femme, que ses enfants, que sa vie même; il met tout son honneur à la faire respecter, et s'il ne peut à lui seul, il appelle ses parents, ses amis, son village, et, quand il le faut, la tribu elle-même.

« Briser son anaïa, comme il dit, c'est lui infliger la plus sanglante des injures.

« Quelque temps avant la dernière guerre, un poète des 0. Cedra ou soi-disant tel, du nom de Youçef, avait donné son anaïa à des marchands juifs qui se rendaient au Souk-el-etneïn des Hamran. Arrivés à Ben Metir, nos juifs furent assaillis et détroussés par une bande d'Atatfas et de Tebainias. Le poète le sut. Indigné de cet outrage, il provoqua aussitôt une réunion générale des 0. Cedra et, la tête ceinte d'une corde de paille en signe de deuil, il improvisa devant ^l'assemblée un chant dont voici le refrain :

Récemment nous accompagnions des marchands juifs • Les Atalfas et les Tebainias ont brisé notre anaïa. Si nous la laissons fouler aux pieds, quelle honte! Si nous la faisons respecter, que de sang versé! L'anaïa est une montagne de feu ; Mais c'est sur elle que repose notre bonheur.

Les 0. Cedra, sans autre explication, récitèrent le fatah et envoyèrent déclarer la guerre aux Atatfas et aux Tebainias. »

Aïn-Draham, la fontaine d'argent, est dans une situation ravissante, sur une pente que domine le camp. C'est, comme Gabès, un bourg créé depuis l'occupation, il est tout en boutiques et en buvettes et ne présente aucun intérêt. Mais de merveilleux paysages se déroulent alentour, de tous côtés s'élèvent des montagnes couvei'tes d'épaisses forêts, se creusent des vallons oii courent des eaux vives. Vers le nord les monts se séparent et on aperçoit au loin la mer et l'île de Tabarka

Maintenant c'est l'heure du retour, j'ai quitté Aïn-Draham et j'ai gravi les montagnes que j'avais traversées naguère un peu trop vite à mon gré, caril fallait arriver au gîte avant la nuit. Arrivé sur le plateau, dans la vieille forêt, j'ai mis pied à terre et j'ai envoyé ma voiture en avant. Je voulais être seul, jouir une dernière fois de la fraîcheur charmante, du silence et du recueillement des lieux • déserts.

11 y a si longtemps, des années il me semble, que je n'ai vu les fougères, les feuilles et les fleurs. Errant ainsi sous les hautes frondaisons des chênes, enveloppé par les souffles d'un vent frais, je me croyais dans nos vieilles forêts de France.

Les étapes du long voyage Jque je venais de faire durant plusieurs mois en Tunisie se déroulaient une à une dans mon souvenir, incertaines déjà, tant le décor qui m'entourait ressemblait peu aux paysages au milieu desquels je venais de vivre et dont mes yeux gardaient comme un éblouissement.

Je revoyais Tunis la blanche, sommeillant au fond d'un golfe bleu, ses bazars parfumés aux mystérieux labyrinthes. J'entendais la voix du conteur planant sur les terrasses de la ville assoupie, l'étrange musique du charmeur de serpents et les Confidences du sorcier. La nuit venait et j'étais entraîné par un ami dans ime cité nouvelle allongeant jusqu'à l'infini ses ruelles d'albâtre sous le firmament clair et nous allions au son vague des flûtes, alanguis par des senteurs d'aromates s'exhalant des murailles et du sol phosphorescents.

Puis, prenant la rouleau grand soleil, après m'être assis un instant, au chant des sources, dans la nymphée de Zaghouan, je suivais le rivage vers Beni-Khiar

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