CHAPITRE II
A travers le quartier Israélite. — Une noce juive. — Le mariage musulman. — L' aid-es-ghir . L'aumône. — Halfaouïne. — La voix du muezzin.
Oh! combien je voudrais posséder le meilleur cheval de la terre, pour marcher seul et pensif auprès de sa chamelle blanche !
[Poésie arabe.)
1- E Rhamadan vient de finir, la ville a repris son aspect habituel et le quartier j d'Halfaouïne, retombé dans son sommeil, ne se réveillera plus qu'aux jours de fête .
Par les souks l'animation est toujours grande, les bateaux débarquent souvent des voyageurs qui circulent, un peu ahuris, à travers la foule remuante et bariolée. Je fais de fréquentes haltes au bazar africain de la rue de l'Église, voie très fréquentée qui mène dans les hauts quartiers. Devenu l'ami de la maison, j'y passe souvent des heures aux jours de pluie, car la saison est mauvaise et jamais de
mémoire de Tunisien on n'avait vu un tel printemps. Au bazar la conversation est facile, Mahmoud et Zeïtoun parlent couramment le français, Shadli le comprend un peu. Tous d'ailleurs, jusqu'au petit négro occupé des menues choses delà boutique, sont gens fort aimables .
Comme j'examinais un jour une médaille antique, Zeïtoun tout à coup s'exclama : « Ah ! si M. Dufour l'avait vue, quelle joie il eût éprouvée, monsieur ! Longtemps, mais en vain, il a cherché la pareille. »
Il me parle longuement de M. Dufour et me dépeint son visage, ses attitudes et ses manières. C'est bien l'ami que j'ai quitté récemment à Paris, chef de bureau arabe autrefois dans la province de Constantine.
Zeïtoun avait enfin trouvé un camarade de M. Dufour; depuis longtemps il rêvait cette rencontre. Dès ce moment il m'adopta et se mit en frais pour m'être agréable. J'en profitai pour connaître le quartier israélite, que je parcourus, dès lors, fréquemment en sa compagnie.
A travers les ruelles il me conduit une après-midi à la synagogue, où va se célébrer un mariage. Charmantes et du plus vif intérêt sont pour moi les promenades dans ce quartier aux blanches demeures, aux fenêtres finement grillagées, où des femmes et des jeunes filles aux grands yeux noirs, vêtues de pourpre, d'azur et d'or, de tous cotés apparaissent. Nous pénétrons au hasard dans des maisons arabes anciennes occupées aujourd'hui par des Israélites. Certaines, dont les patios de marbre s'entourent de rangées de fines colonnettes, sont de belle architecture. Dans la plupart les murs sont enrichis de faïences vernissées aux motifs polychromes d'une grande richesse de teintes. Au long des arceaux du patio, dans les galeriesqui le bordent, courent, comme dans les mosquées, de blanches dentelles ornementales, et à travers quelques niches finement ajourées, où s'enchâssent des verres de couleur, on voit filtrer des lueurs de vitrail très frêles.
Partout nous sommes l'objet du plus gracieux accueil. La vie des femmes s'écoule dans la fraîcheur et le doux crépuscule du patio, partagée entre les soins journaliers du ménage et l'apprêt des costumes de fête. Assises, les jambes croisées, devant des bassines de cuivre, elles égrenaient, de leurs doigts rougis par le henné, une pâte aux tons d'ambre destinée au repas du soir. Ailleurs, car c'était mercredi, jour consacré à la lessive, elles étaient tout entières à cette occupation. Dans le mystère des demeures que baignent les seuls reflets du ciel, que des rayons d'or venus du faite des murailles irisent, à certaines heures, ces femmes aux costumes chatoyants ne me semblaient point adonnées à des soins domestiques : créatures de rêves, elles trompaient leurs mains endos nacres amollies, en des pâtes neigeuses, tant semblaient de colorations lumineuses et douces les linges cjii'elles touchaient.