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LE QUARTIER ISRAÉLITE

Parfois, chaussées de hautes soques de bois aux losanges de nacre, qui sonnaient sur les dalles de marbre, elles allaient dans le demi-jour, sereines et toujours souriantes, et s'enfonçaient dans l'ombre des arceaux. De la rue même, je contemplais souvent ces scènes bien simples dont lidéalitéme charmait.

Ainsi entrevues dans la vie familière, ces juives n'ont rien de commun avec les matrones voilées de blanc, coiffées de hauts bonnets en pointe, chaussées d'escarpins d'enfant, qui s'en vont, par les rues de Tunis, lentes et alourdies, balançant leur corps informe. C'était la juive biblique, aux formes pures, évoquant la poésie légendaire de la primitive Judée.

Zeïtoun, que le charme esthéticpie de ses coreligionnaires laissait indifférent, en revenait toujours à M. Dufour. Les trois mois qu'il avait passés avec lui dans la province de Constantine avaient rempli sa pensée d'attachants souvenirs. 11 me racontait par le menu l'existence qu'il avait menée avec mon ami ; les belles trouvailles qu'ils avaient faites ensemble de médailles, de pierres gravées romaines, de vases byzantins. Il me parlait de l'Hararaam-Grous, près d'Oued-Atmenia, restes d'un ancien étabHssement thermal romain où ils découvraient des mosaïques. Il se souvenait surtout de Thamugas, dans l'Aurès. Là, disait-il, j'ai vu les rues, les temples, les arcs de triomphe, les marchés et les boutiques avec leurs comptoirs de marbre. Nous avons retrouvé un théâtre avec sept rangs de gradins bien conservés, le forum avec sa colonnade, la curie et le capitole. Il n'y manquait plus que les habitants qui peuplèrent autrefois la ville. Mais c'était la mort, seules les statues brisées encombraient le sol. Et si vous saviez dans quel pays nous étions! C'étaient partout de hautes montagnes, des plateaux que la neige recouvre l'hiver, des forêts de cèdres comme on n'en peut voir de plus belles. » Un regret pourtant se mêlait à ses joies, il n'avait pas assisté M. Dufour dans ses fouilles à Madoro, la patrie d'Apulée! Combien il eut été heureux aussi, disait-il, de s'associer au don qu'il m'avait fait d'une pierre gravée trouvée là-bas, dans le tombeau d'un poète.

Partout, dans les ruelles, dans les impasses, sur le seuil des palais et sur les murs des masures branlantes, nous retrouvions les débris de Carthage; tout en haut des souks, près de la Kasbah, scellé à la nmraille d'une zaouïa vénérée, un antique tombeau de pierre fait l'office de bassin de fontaine. Ici les colonnes et les chapiteaux puniques ou romains ont servi d'angles dans la construction des maisons ; ils soutiennent les passages voiités, et au besoin forment des marches devant les portes de très misérables demeures.

Nous étions arrivés à la grande synagogue. L'iUumination de la salle se préparait, un à un s'allumaient les lampions qui devaient éclairer la cérémonie. Au

pourtour de la sallo, au long des murailles, sur des banquettes recouvertes de nattes, déjà quelques juifs attendaient, et des enfants, peu respectueux de l'endroit, bavardaient à voix haute. Le monument est simple, presque pauvre; il n'eut pas toujours la destination actuelle, car sur le linteau de la porte d'entrée et sur les murailles de la salle j'ai vu, gravé en relief sur la pierre, le croissant de Mahomet.

Un vieillard près de nous était plongé dans la lecture d'une bible aux caractères hébraïques. Sa tête était coiffée d'un bonnet rouge qu'entourait un turban. Son nez crochu tombait sur la barbe très blanche, et ses yeux vifs roulaient sous d'épais sourcils noirs en broussaille. « Il est vieux, très vieux, me disait Zeïtoun, je crois que le nombre de ses années a dépassé quatre-vingt-dix. Eh bien, voyez comme il lit aisément sans le secours des lunettes. Croyez-moi, monsieur, nos pères étaient plus sains que nous, ils étaient d'ailleurs plus sobres aussi, ils se laissaient vivre davantage selon la volonté de Dieu. Du temps du vieux on ne connaissait pas le pétrole, le gaz, toutes ces choses nouvelles et coûteuses ; on employait, pour s'éclaii'er et préparer les aliments, la même qualité d'huile d'olive. Ah! monsieur, l'huile d'olive! on dit avec raison qu'elle conserve la vue et aussi la santé! C'est à l'olivier qu'il doit ses yeux jeunes, le vieillard... »

Cependant la noce se faisait attendre, par moments des enfants quittaient la synagogue et s'avançaient dans la rue pour guetter l'arrivée du cortège. Ils revenaient en disant qu'on ne l'apercevait pas encore.

En attendant, Zeïtoun entrait daus des détails sur les noces juives à Tunis. « Chez nous, disait-il, tout ce qui a trait au mariage prend une extrême importance, nous voulons qu'il soit célébré avec éclat. Les préparatifs en sont longs et marqués par quelques coutumes assez originales.

« La date en étant arrêtée, le futur envoie son cordonnier prendre mesure à la fiancée et aux jeunes filles et jeunes femmes de la famille. Une quinzaine avant sa célébration il fait transporter une grande corbeille contenant des présents. Elle est garnie avec le henné en feuilles, auquel se trouvent mêlées des dragées pour les enfants. Puis viennent le kohl, des flacons de parfums et nombre d'autres menus objets. Le pourtour de la corbeille est formé parles petits souliers bleus, roses et jaunes, brodés d'or et d'argent, pour lesquels le cordonnier du fiancé avait pris mesure, et chacune de ces chaussures contient un paquet de bonbons.

« Il est d'usage que la fiancée, accompagnée de ses parentes et de ses amies, se rende au bain par trois fois avant le mariage. Vous pourrez en rencontrer ainsi dans les rues que des musiciens accompagnent.

« Nous voulons aussi que les cheveux de l'épousée soient noirs et brillants

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