UNE NOCE JUIVE
comme le jais, et dans ce but nos matrones composent mie pommade, le sebgha, qui a la propriété de leur donner ce lustre. »
Il m'en expliquait la composition : noix de galle grillée dans de l'huile avec du sel, cuivre rouge calciné réduit en poudre et clous de girofle, le tout cuisant dans l'eau jusqu'à la consistance voulue.
Que do soins encore pour rendre l'épousée plus belle ! Son corps tout entier sera enduit d'une préparation qui entraînera avec elle, en séchant, tout duvet importun ; les paupières soigneusement noircies avec le kohl aviveront l'éclat des yeux, et quelquefois une mixture brune, appliquée au pinceau, renforcera la couleur des sourcils et les reliera même entre eux.
La noce arriva enfin après une grande heure de retard, et son entrée dans le lieu saint fut annoncée par les chants criards d'une bande de gamins qui la précédaient. Le fiancé, accompagné par son père, apparut bientôt, une écharpe de soie brodée jetée sur les épaules. La fiancée était absente : la femme est réputée impure, l'accès des synagogues de Tunis leur est interdit.
Accompagné de ses parents et de ses amis, le fiancé, sans quitter l'écharpe qui ornait ses épaules, est allé s'asseoir sur une banquette réservée, recouverte d'un tapis écarlate, et la cérémonie commence. Deux rabbins montés sur une estrade au centre de la synagogue se prennent à psalmodier à tour de rôle d'une voix nasillarde; la foule par instants répond. Au point de vue pittoresque la scène est fort intéressante avec ces chants hébraïques nasilles, au rythme presque douloureux, sous les lumières jaunes des lampions qui accusent le caractéristique des visages. L'époux maintenant s'est levé, il prie ou se recueille devant une armoire scellée dans la muraille et dont les battants fermés, ornés de sculptures très vieilles, abritent les tables de la loi. Elles sont d'ailleurs gravées en lettres d'or sur fond d'azur les dix paroles, là-bas, sur kl paroi opposée de la synagogue. Par trois fois les répons du peuple se font
MATUONE JUIVK
•JG LA TUNISIE
entendre ; ils sont accompagnés d'un sautillement que chacun a fait en se soulevant sur la pointe des pieds, sans quitter terre.
Les psalmodies terminées, le cortège s'est reformé et la noce s'est dirigée vers la maison de la jeune fille. Et tandis que je marchais à sa suite, le soleil, rasant l'horizon flambait rose et doux comme un reflet d'aurore sur des pans de murailles blanches aux ombres mauves. Transpax'entes à ce point étaient ces ombres, qu'on eût cru aller en une ville neigeuse, aérienne, en une cité de rêve; çà et là sur des terrasses, des silhouettes de femmes aux corsages d'or ondoyaient. A travers des grilles ténues, au milieu de chatoiements d'étoffei aux vives couleurs, des yeux de jeunes juives curieuses jetaient de noirs éclairs.
Maintenant nous voici dans la demeure de la fiancée : elle est debout dans la cour intérieure, les yeux chastement baissés, en un costume étincelant où courent les broderies d'or, où scintillent dans la chevelure et sur la poitrine les diamants et les pierreries. Elle en est toute constellée. Lui, le fiancé, placé auprès d'elle, n'a pas quitté la grande écharpe de soie qui abrite toujours ses épaules. Mais un grand tulle vient de voiler ensemble leurs têtes, et deux cierges tenus par des jeunes hommes ont été allumés devant le couple. Le rabbin psalmodie je ne sais quels chants liturgiques. La mise au doigt de l'anneau se fait, et aussitôt le rabbin trempe ses lèvres dans un verre de vin ([u'il présente aux époux et dont les assistants s'emparent. Il passe de mains en mains, et à tour de rôle tous s'empressent d'y goûter. Puis le verre est lancé sur le sol, il se brise, et les morceaux soigneusement recueillis sont jetés au dehors. L'épousée doit être satisfaite, il s'est mis en débris, ce qui est d'exceUent augure pour l'avenir du ménage.
La cérémonie est terminée pour aujourd'hui'; les jeunes époux, suivis de leurs parents et de leurs amis, passent dans une salle voisine, où les liqueurs et les dragées circulent.
« Zeïtoun, disais-je, pourquoi la jeune fille est-elle silencieuse auisi? L'usage lui interdit-il de lever les yeux, d'être joyeuse?
— Non, monsieur, rien ne l'oblige à rester muette, mais elle s'aj)plique à avoir l'aspect timide, à paraître inerte, pour bien témoigner de son innocence, de sa candeur, et de l'abandon qu'elle fait d'elle-même. »
Hier c'était donc la cérémonie religieuse. Aujourd'hui c'est la fête de famille célébrée dans la demeure du jeune homme. Elle bat son plein lorsque, toujours guidé par Zeïtoun, je pénètre dans le patio. La foule encombre la cour intérieure. L'époux et l'épousée sont assis entourés des leurs, et c'est un nouvel éblouissement d'étoffes aux plus riches couleurs. Car, pour honorer l'épousée, chacune des jeunes filles, parentes ou amies, s'est paréo de ses plus beaux vêtements. Ce sont des