L'AID-ES-GHIR
connaître avant de s'unir, engendrent souvent des situations insupportables ; mais il y a un remède facile à cet état de choses : le divorce. Les motifs de divorce légalement admis sont nombreux, et il en est d'assez futiles : un mari peut toujours prétendre que sa femme est mauvaise ménagère, paresseuse, malpropre ou grossière, cela suffit; il suffit également qu'elle soit sortie sans sa permission, qu'il la trouve par hasard à regarder dans la rue par la porte entre-bâillée, ou qu'il la trouve en compagnie de femmes qui lui déplaisent; enfin il peut invoquer un prétexte quelconque qu'il lui est facile d'occasionner lui-même. La contre-partie existe : une femme peut également demander le divorce, mais cela lui est bien moins facile qu'au mari. Quand le divorce est demandé par l'un des conjoints seulement, pour cause d'incompatibilité d'humeur, le ménage est transféré par ordonnance du cadi dans une des bonnes maisons du quartier (Dar-Jouade), maison de bien ; là ils sont observés, et le témoignage des gens de la maison inspirera le jugement à intervenir. »
Depuis deux jours tous les rémouleurs de Tunis en boutique ou en plein vent aiguisent avec ardeur des coutelas. Comme il est d'usage, à l'occasion de VAid-esghir, la fête de la rupture du jeûne, le Beiram des Turcs, célébré le premier jour du mois après le Rhamadan, chaque famille sacrifie un ou plusieurs moutons, suivant le nombre de ses membres. Partout on voit les pauvres bêtes traînées la corde au cou, et beaucoup sont déjà attachées au seuil des demeures.
Mahmoud m'a dit ce soir qu'on en égorgerait six dans sa maison.
« Mais, me suis-je écrié, il n'est pas possible que vous dévoriez tout en un seul jour !
— Oh! non, m'a-t-il répondu en souriant, on mettra au saloir, pour les conserver comme provision, les quartiers entiers de ces bêtes. »
Après tout, c'est la fête de famille célébrée dans nos provinces, lorsqu'on tue le porc chaque année. A Minorque, cette fête a une importance autrement grande, elle donne lieu dans toutes les familles à des divertissements sans fin.
Durant l'Aïd-es-ghir on ne voit ici que gens se donnant l'accolade, et c'est vraiment un spectacle patriarcal que ces jeunes hommes et ces enfants s'arrêtant devant les vieillards, se courbant à demi pour recevoir sur la tête ou sur l'épaule le baiser de paix et portant ensuite la main sur leur cœur.
Le lendemain, pour satisfaire à la coutume tunisienne, les jeunes enfants, montés sur des mulets ou sur des ânes, réunis en grappes dans des arabas ou dans dos voitures, galopent joyeusement à travers les boulevards extérieurs. Ces chevauchées aux éblouissants costumes sont charmantes, je ue me lassais point de les
admirer. Parfois un nègre^ serviteur sans doute, auquel on avait confié la marmaille de la maison, dirigeait la bande et la surveillait avec sollicitude.
En dehors de l'Aïd-es-ghir, il est nombre d'autres fêtes religieuses, et d'abord VAchoura^ célébrée en souvenir d'événements marquants dans la vie des prophètes. Ensuite le Mouled, annivei'saire de la naissance de Mahomet, le Lilei Vassam el Arzach^ célébré le quinzième jour du mois de chabâne, jour où Dieu fixe pour l'année le destin de toutes les créatures, le Maaraj, ascension du prophète au ciel. C'est enfin l'Aïd-el-kebir, célébrée le jour même où les pèlerins de la Mecque font l'ascension du djebel Arafate. Ce jour-là, chaque famille égorge un mouton par chaque membre, en souvenir du sacrifice d'Abraham.
En ces occasions le quartier d'Halfaouïne se met en grande fête, fête de jour et aussi fête de nuit comme en temps de Rhamadan.
Les conteurs qui, journellement, à l'heure où le soleil décline, charment, amusent ou terrifient leur auditoire par des récits merveilleux, sur quelque place du quartier bab Djedid ou devant les cafés maures, ont alors un plus nombreux auditoire. Mais ils fuient Halfaouïne, de même les charmeurs de serpents, les pitres marocains et les liseurs nocturnes : ils n'y feraient point leurs frais. On se livre làbas à des amusements et à des spectacles de foire, vous y verrez les chevaux de bois, les escarpolettes et les baraques foraines de nos fêtes de village, et en plus la danse du ventre et les nègres du Soudan, les Fezzesna aux contorsions simiesques, dansant au son du tambour et de la zowna, musette en peau de gazelle. On y renconti^e également un monstre qui eO'are les passants, le Bou-Saddia, vêtu de peaux de bêtes, un masque velu sur le visage et un bonnet pointu, au cimier de plumes, fait de coquillages, sur la tête.
Je suivais les Fezzesna à travers les ruelles, ils m'amusaient beaucoup avec leur danse qu'accompagnait le rythme monotone du tambour et de la zourna dans laquelle l'un d'eux éperdûment soufflait. Lorsque je les perdais de vue, attiré par quelque nouveau spectacle, le bruit sourd de leur tam-tam que dominait le chant nasillard de la musette me guidait et je les retrouvais soufflant sans trêve, battant et pirouettant toujours.
Ils s'arrêtaient devant chaque boutique, donnaient leur naïve sérénade, attendaient l'obole qui parfois ne venait pas, et reprenaient ensuite le chemin. Leurs figures bonasses ne cessaient de sourire et leurs bouches ouvertes montraient, dans la noirceur de leur teint, les lèvres rouges, les dents très blanches.
Ce n'est pas seulement dans Halfaouïne que je rencontrais des Fezzesna, mais aussi dans le quartier de hait Djedid, car plusieurs petites troupes, aux jours de fête, passent leurs journées à quêter. Ces bons nègres alimentent ainsi la caisse