JEUNE JUIVE SUR UNE TERRASSE
distribution de soixante pains aux pauvres, ou à affranchir un de ses esclaves en vue d'expier quelque infraction aux règles rigoureuses du jeûne.
L'aumône recommandée comme pratique journalière se fait toujours la veille des fotes religieuses, à la nuit. L'aumône passe pour le meilleur moyen de mériter les faveurs divines.
Il a été écrit :
« L'aumône c'est le réveil de ceux qui sommeillent; celui qui l'aura faite reposera sous son ombrage jusqu'au jugement dernier. »
« L'aumône éteint la colère de Dieu ; elle éteint le péché comme l'eau éteint le feu, elle ferme soixante-dix portes du mal.
« Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux ; faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. »
Cependant la famille passe avant tout, et un provei'be porte : « L'aumône ne doit sortir de la maison que lorsque la famille est rassasiée. » « La constitution habous des biens meubles et immeubles, dit M. David, est une des formes habituelles et fréquentes des œuvres charitables. Elle consiste à consacrer l'usufruit de biens devenus inaliénables à une fondation pieuse ou d'utilité publique.
« Le prêt sans intérêt est une autre forme de l'aumône. « Le « riba », l'intérêt à quelque taux que ce soit, est honteux, il doit être banni de toute transaction sous peine de constituer im vice rédhibitoire infirmant ipso facto tout acte onéreux ou gratuit.
« La location n'est pas considérée comme une source d'intérêt, c'est l'échange d'un usufruit contre des espèces. »
Les principes musulmans suppriment donc l'intérêt d'une façon absolue. Un proverbe dit:
« Celui qui te donne son argent à intérêt vaut moins qu'un chien. » « La location, dit M. David, n'est donc pas considérée comme une source d'intérêt : c'est l'échange d'un usufruit contre des espèces ; mais toute augmentation résultant du prêt, en nature ou en espèces, est prohibée et flétrie. On doit être à ce point scrupuleux qu'il ne faut pas recevoir de blé de bonne qualité en restitution d'un prêt de blé de qualité inférieure, ni accepter un avantage quelconque, si minime qu'il soit, s'il résulte d'un prêt, d'un partage à parts égales ou d'un échange d'objets équivalents. »
Mais revenons à Halfaouïne. Tandis que, sur la place encombrée par la foule et dans les rues, le plus grand tumulte règne, les cafés maures qui les bordent
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regorgent de clients ; ceux-ci envahissent les trottoirs et la foule circule avec peine dans l'étroit passage qui lui reste.
Quels spectacles charmants présente Halfaouïne ! C'est partout la joie et l'éblouissement des yeux. Mais, lorsque le soleil descend à l'horizon, ces rues ne sont plus qu'en blancheurs de neige, en ombres aériennes d'une transparence idéale, où passent des hommes vêtus les uns comme des rois, les autres comme des apôtres, des nègres aux reflets de bronze, des femmes toutes blanches aux visages voilés de noir. Et ces hommes portent tous une fleur à l'oreille, sous le turban et souvent une fleur à la main. C'est même comme ime masse de fleurs vivantes cette coulée humaine qui s'en va jusqu'au loin à travers quelque resplendissante clarté.
Devant les cafés, des hommes en innombrable assemblée sont drapés à l'antique, et coiffés de turbans brodés d'or, de bonnets rouges.
Sur la place la fête bat son plein. Les femmes accompagnées de leurs suivantes, toujours voilées, les fillettes, les enfants portés sur les bras de leurs pères, tous vêtus de choses charmantes et légères, de trames exquises qui flottent au vent, sont là, curieusement penchés sur les objets étalés parfois sur le sol même. Les bébés s'essoufflent à des trompettes, ils prennent les jouets dans leurs doigts potelés el, curieusement, leurs yeux noirs les considèrent. Ils ne veulent plus s'en dessaisir et pleurent... Les mamans et les fillettes marchandent un objet inconnu pour elles, car il y a ici les étalages de nos fêtes foraines. Elles palpent, examinent, vont ailleurs, de toutes parts attirées, et reviennent.
Et par delà ces scènes charmantes, les escarpolettes rayant le ciel bleu et les murailles éclatantes vont et viennent, montant très haut, descendant très bas ; des roues énormes tournent, des tourniquets grincent, des tam-tams résonnent et les nègres passent, dansant la bamboula, silhouettes noires sur les éblouissantes murailles. Du lointain, sourds, des chants nasilles viennent; c'est la danse du ventre et les incessants appels du barnum devant la porte.
Parfois dans cette rue Halfaouïne pleine de lumière, de gaieté, de confusion et d'assourdissant tumulte, une voix a dominé les voix, les musiques, les bruits de foire, et cette voix a semblé planer dans l'azur du ciel. A cette voix le tumulte a paru s'apaiser, des hommes se sont recueillis et ont discrètement égrené leur chapelet... C'est le chant du muezzin appelant les croyants à la prière.
Mais c'est le soir qu'Halfaouïne,en ses fêtes, prend des allures de bacchanale. Toute la vie populaire de Tunis semble se concentrer là-bas, dans ce quartier. Dans la journée c'est la fête du soleil et des couleurs. La ville, en dehors de l'avenue de France et des voies qui donnent accès aux sorties, est calme, on ne soupçonnerait
jamais le tumulte d'Halfaouïne en écoutant les voix des minarets qui planent sur les quartiers recueillis. Cinq fois par jour, à l'aube, dans la matinée, à midi, vers quatre heures et au crépuscule ces voix aériennes appellent à la prière que l'iman préside dans la mosquée. Car la présence du fidèle à la mosquée n'est pas indispensable, il peut étendre sur le sol, dans sa demeure ou dans sa boutique, une natte ou un tapis réservés à cet usage, et, tourné vers l'orient, avec les génuflexions prescrites et l'index toujours levé, il récitera les versets du Coran.
La prière est toujours précédée d'ablutions.
A la mosquée le recueillement est grand, la foule s'y tient silencieuse. D'ailleurs, rien n'y vient troubler les regards. En ce lieu la musique est profane, le bruit de la monnaie sacrilège, et l'égalité la plus absolue règne...
L'entrée des mosquées de Tunis est rigoureusement interdite aux chrétiens. On sait cependant que la djama-ez-zitouna, la mosquée de l'olivier est une des plus belles et des plus anciennes. — L'intérieur est orné de cent cinquante colonnes provenant de Carthage. C'est à la fois un temple et une université. Elle renferme ime bibliothèque renommée à l'usage des tolbas dont l'enseignement se fait dans le temple.
Lorsqu'on traverse le souk-eî-attarin , ou bazar des parfumeurs, par une des portes de la grande mosquée qui parfois reste ouverte, on aperçoit l'intérieur de l'immense cour entourée de galeries dont les arcades retombent sur des colonnes unies ou cannelées, peintes en rouge et en vert. Et c'est une belle apparition tout embaumée par les parfuns de la rose, du géranium, de l'encens et de la cire qui s'exhalent du bazar.
Tous les vendredis matin je gravissais la rue de l'église, je m'engageais sous une longue voûte où s'ouvre la porte de la deriba^ prison civile, et je débouchais sur une petite place, en face de la grande mosquée.
Le spectacle qui m'attendait m'intéressait toujours. Les fidèles, en grand nombre montaient ou descendaient les marches qui conduisent au temple. Vêtus avec une grande recherche ils allaient graves et pénétrés dans leurs manteaux aux chatoyantes couleurs, et c'étaient parfois les contrastes les plus imprévus et les plus charmants. Le rose y coudoyait le vert pâle, l'orangé violent, le violet éteint, tout cela mêlé de blancs neigeux et de verts tendres d'où surgissaient des visages austères. Sous les grands arceaux d'une colonnade extérieure les croyants passaient calmes, recueillis, le chapelet aux doigts. D'autres accroupis sur les socles des colonnes semblaient pris par des rêves mystiques. Et ces flots de couleurs vivantes, fraîches et claires, étaient du plus grand charme pour les yeux.
La mosquée de Sidi-hen-ahronss fut autrefois une église bâtie par Chai'les-