LA VOIX DU MUEZZIN
Quint. Son minaret octogone est remarquable, nous l'avons vu reproduit à Paris à l'Exposition de 1889.
La Djama sidi mahrez, près de Bal Souikaest belle à voir, toute blanche, rappelant Sainte-Sophie de Constantinople avec ses huit coupoles blotties autour d'un dôme central. Longtemps elle fut un lieu d'asile pour les créanciers que leurs exigences mettaient en suspicion et aussi pour les débiteurs, leurs victimes. Le marabout dont la dépouille dort sous les dômes immaculés passe pour un des principaux patrons de Tunis.
Par les rues oùj 'allais à l'aventure à toutes les heures du jour, j'aimais à entendre la voix des muezzins qui jetaient dans les airs leur éternelle invocation. Et ces voix, aux inflexions célestes, dominaient le tumulte des rues, elles s'isolaient et planaient hautes, aériennes... Je voyais les muezzins là-haut, dans ces minarets élancés, montant comme des flèches au-dessus des blanches murailles, tout ciselés d'arabesques ou plaqués de faïences polychromes, et ces figures apparues dans les airs, drapées dans des toges immaculées, toujours me rendaient songeui*, et je m'arrêtais écoutant ces grandes voix du vent . . .
Souvent je l'ai entendue cette prière aux premières clartés de l'aube lorsque les oiseaux s'éveillent, d'autres fois lorsque le soleil brûle et calcine la ville endormie. On la croirait déserte alors et la prière traverse comme un espoir les rues abandonnées.
. . . Ah! ce soir j'ai erré par les souks; c'est un délicieux refuge aux heures de soleil ardent et aussi aux mauvais jours. Depuis ce matin la pluie n'a pas discontinué. Nous sommes en mai, et Tunis est à ce point sombre qu'on se croirait aux tristes jours d'automne du Nord.
J'ai donc erré sous l'enchevêtrement des voûtes. Je me suis assis chez ben Nice, un des plus gracieux marchands du souk-el-Birka. Je le visite souvent d'ailleurs. Je me suis rendu ensuite dans le souk des femmes. Là, j'ai fait déplier nombre de pièces d'étoffes lamées d'argent ou d'or, car j'éprouve des jouissances infinies à la contemplation de ces merveilles. J'ai vu des trames toutes scintillantes où chantent des guirlandes fleuries, des brocatelles rares, des velours de Gènes chamois ton sur ton, violets et mauves sur fond blanc, des étoffes toutes moirées d'argent ou d'or, que sais-je encore!... Mais il fait noir maintenant, je quitte les voûtes assombries et je gagne les rues hautes.
Le soleil va se coucher, de grandes flammes semblent envahir le ciel, la pluie a cessé, elle s'égoutte des terrasses lentement avec de vagues sonorités de cristal. Au coin d'un carrefour un spectacle nouveau m'arrête et me retient. Le minaret de la grande mosquée Zitouna monte, comme une fusée d'or, sur le ciel indigo, vers
l'orient. La rue où le soleil ne pénètre pas est vaporeuse, toute en clartés indécises; seul le minaret de la grande mosquée se dresse flamboyant avec ses enchevêtrements d'arabesques d'un or plus pâle, sa galerie supérieure aux fines colonnettes projetant des ombres fermes, violettes, reflétées d'or. Plus haut encore s'arrondit la toiture verte qne surmontent trois boules éclatantes de métal, que couronne le croissant de l'Islam.
A l'autre bout de la rue un minaret aussi s'élève, mais de coloration moins vive, il est d'un blanc rosé et ciselé de fines dentelles et de mosaïques noires. Mais la merveille c'est un double arc-en-ciel encadrant les deux mosquées, immense, lumineux et brillant ...
C'est donc deux fusées d'or et d'argent qui surgissant, flamboyantes, aux extrémités de la mystérieuse rue, filent droit au zénith et un arc-en-ciel traversant le ciel indigo de larges sillons de lumière.
Mais la scène magique, inoubliable, fut lorsque le muezzin, dont le manteau flottait auvent, apparut là-haut sur la cime ardente du minaret, comme entouré de flammes et d'arabesques d'or en fusion, et chanta la gloire de Dieu. Sur l'autre minaret plus pâle un muezzin chantait aussi, et ces voix tour à tour s'isolaient ou se mêlaient. Et comme ils chantaient aux quatre points cardinaux, l'une d'elles, par moments, semblait plus rapprochée et l'autre plus lointaine.
Non, jamais je n'oublierai...
Puis les minarets s'éteignirent, quelques lueurs s'allumèrent dans les galeries des souks, et la pluie se reprit à tomber sur les terrasses de la ville silencieuse et blanche...