CHAPITRE III
Les nuits de Tunis. — Les conteurs. — Les charmeurs de serpent?. — Les sorcier?.
Le meilleur des amours est celui qui fait grincer les dents.
Chant de razzia.
'ai rencontré à Tunis des personnes dont la fréquentation assidue a été un des charmes de mon séjour: M. Sadoux,raqua-fortiste bien connu à Paris, attaché au service des antiquités et des arts par im administrateur éclairé ; l'architecte Resplandy, dont les créations s'harmonisent admirablement avec le ciel d'Afrique, car elles gardent, dans la mesure qu'il convient, les traditions de l'art mauresque ; puis le docteur Bastide, fixé à Tunis avant l'occupation et qui, dès la première heure, a puissamment servi les intérêts français. Que de bons instants passés en leur société et combien profitables! Dans le jardin du docteur, quelquefois, au milieu des fleurs, nous nous sommes attardés devant le lac El Baheira étalé devant
42 I,A TUNISIl',
nous, sous la lune. Que de délicieuses causeries dans la fraîcheur du patio de l'hospitalière maison arahe de Resplandy !
C'est à M. Sadoux que je dois une révélation merveilleuse : Tunis la nuit. « Dès le printemps et surtout par les nuits d'été, me dit-il, j'aime errer à travers les labyrinthes de la vieille ville qui font tant songer et présentent à chaque pas des aperçus nouveaux. Et si vous saviez quelle fraîcheur j'y trouve par les nuits chaudes ! La plupart des Européens ignorent leur charme et n'oseraient s'y aventurer seuls. Pourtant, malgré des aspects sinistres, on y peut vaguer sans danger. Des heures et des heures, du crépuscule à l'aube même, j'ai parcouru les quartiers juifs, arabes et italiens sans jamais avoir été inquiété. J'ai pour principe d'ailleurs de ne jamais me mêler de près ou de loin aux affaires des habitants, quelle qu'en soit la nature.
(( Un soir, dans une ruelle, j'arrivai au milieu d'un groupe menant grand tapage, et comme on s'écartait pour me laisser passer, à la clarté douteuse d'un réverbère, je vis les mains armées. Le silence s'était fait en ma présence, mais bientôt la discussion reprenait de plus belle et les clameurs. Tandis que je m'enfonçais sous les voûtes d'une ruelle latérale, im cri déchirant traversa les airs suivi de pas précipités. Je poursuivis ma route le cœur serré. Le lendemain j'apprenais qu'à cet endroit même un cadavre était allongé ! Les drames de cette espèce ensanglantent souvent les nuits tunisiennes.
« S'il vous plaisait de me suivre, je vous guiderais un de ces soirs à travers ce dédale oii seul vous iriez longtemps sans retrouver votre chemin, car vous savez avec quelle peine on s'y reconnaît même parle soleil. »
Quelques jours après nous remontions la rue de la Kasbah par un beau clair de lune, et nous ne tardions pas à disparaître dans un sombre couloir. Toute la journée le vent avait soufflé avec une violence extrême, et, le soir encore, dans l'avenue de la Marine et à la porte de France il soulevait des tourbillons de poussière. Dans le quartier où nous étions engagés on n'entendait plus que ses mugissements sourds entrecoupés de temps à autre par de vagues plaintes.
Cependant ces rues peuplées d'Italiens et d'israélites n'étaient pas solitaires, les boutiques et les échoppes de marchands de victuailles sans noms et de boissons fermentées, qui les bordaient, étaient ouvertes. Les consommateurs grouillaient dans la fumée, les exhalaisons lourdes de fritures et d'acres épices. Au long des murs, dans les boyaux étroits que nous suivions, la foule se pressait, s'enfonçant en des antres interlopes, quittant des portes louches aussitôt refermées par d'invisibles mains. Il s'échappait de ces bouges un grand bruit de voix rauques,et l'on entrevoyait par instants des femmes aux faces congestionnées.