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LES NUITS DH TUNIS

Nul ne prenait garde à nous, à notre gré nous nous arrêtions considérant des empreintes de mains ensanglantées sur les murs, une affiche bizarre au-dessus d'une boutique, un balcon hispano-mauresque dont les grillages, éclairés par des quinquets fumeux, projetaient au long des murs des ombres enchevêtrées. Nous avions bientôt quitté ces parages qui suent le crime et l'abjection pour pénétrer en des quartiers recueillis. C'étaient alors des avenues blanches, profondes, solitaires, dont on ne pouvait à cette heure apprécier la longueur, où, par endroits, des rayons de lune tombaient en nappes pâles.

Les passants devenaient plus rares, les boutiques s'espaçaient. Quelques cafés maures seuls restaient ouverts, et là, dans une clarté jaune, les Arabes silencieux se tenaient accroupis; parfois l'un d'eux psalmodiait en s'accompagnant de la guitare. Par moments devant uouss'allongeaint comme des couloirs sans fin perdus dans l'infini des lueurs sidérales.

Puis des arceaux s'ouvraient, à l'ombre profonde et limpide en ses tons éteints; et toujours s'esquissaient, noblement drapées, quelques figures lointaines entourées comme de transparentes nuées.

L'une d'elles, agi-andie par le mystère, apparut devant la coupole d'une zaouïa qui se détachait sur le ciel avec des pâleurs de lune mourante.

Quels tableaux divins à chaque pas nous ravissaient dans ces avenues phosphorescentes où nous allions égarés comme en un rêve, car rien ne prenait corps en la blancheur morte de l'étrange cité.

Parfois près de nous un grillage délicat burinait sa dentelle légère sur le fond lumineux d'une fenêtre. De plus en plus rares étaient les êti-es. De loin en loin seulement on entrevoyait des visages de femmes pensives, immobiles, considérant la nuit. . .

Et nous écoutions les rumeurs lointaines vagues comme des souffles. . . vagues comme ces blancheurs mortes dans lesquelles nous allions : gi-ondements sourds de tambours de basque, frôlements de guitares, soupirs mélodieux exhalés on ne sait où. Et des senteurs moites et lourdes d'aromates s'alanguissaient, exhalées des murailles et du sol même. Puis le dédale reprenait encore en ruelles sans fin. Subitement un voile d'une blancheur sei'eine montait, arrêtant le chemin. Où aller maintenant dans ce chaos de formes atténuées sans consistance et presque sans couleur? Alors on découvrait un mince arceau qu'on ne soupçonnait pas ouvert dans les façades latérales, et au fond, bien loin, dans les sohtudes célestes, une étoile frêle, une seule clignotait.

Ainsi nous nous perdions dans la ville de songe, sous les larges écharpes argent\îes qui flottaient au firmament.

Ainsi, il me semblait chaque soir que j'allais à la découverte d'une ville nouvelle, car Tunis le jour et Tunis la nuit sont entièrement différentes. Ceux qui ont vu l'animation des souks obscurs et que les éclaboussements de soleil sur les murailles ont éblouis, ne peuvent soupçonner quel mystère transparent enveloppe la vUle quand vient le soir et que les étoiles s'allument. Ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est qu'aucune nuit ne se ressemble; chacune tombe avec ime poésie nouvelle, avec un rêve nouveau. Avoir vu Tunis le jour n'est point connaître Tunis. Dans cette capitale de l'Islam on dirait que la féerie mystérieuse de l'Orient ne commence qu'avec le croissant des nuits.

Nous reprîmes maintes fois avec M. Sadoux ces promenades nocturnes ; je ne m'en serais lassé jamais, c'étaient à chaque soir des sensations qui nous avaient échappé, des tableaux inconnus la veille. Nous nous étions enhardis peu à peu, nous pénétrions partout. Seules les maisons habitées par les Maures restaient pour nous hermétiquement closes, et dans les enchevêtrements de ce quartier nous errions comme à travers une ville de tombeaux. Un soir, comme nous avions commencé notre promenade de très bonne heure, une voix de muezzin traversa lentement les blanches solitudes.

La Allah ill Allah Mohammed rossoul Allah! disait-elle, et du lointain en même temps, comme des échos perdus fi-issonnant dans les airs, d'autres voix semblaient venir. Puis plus rien, l'aboi de quelque chien sur les terrasses, une plainte d'enfant, le silence. . . C'était la prière d'El Acha, la prière du soir.

Quelcharmc j'éprouvai un matin en écoutant les phrases rythmées du chant de El Feed/eur, de l'aube, passant au-dessus de la ville qui s'éveillait.

Levez-vous, levez-vous ! ne dormez plus,

C'est le moment de faire le bien.

La nuit s'est écoulée et les étoiles ont disparu.

Tous les muezzins appellent à la prière,

Vous ne vivrez pas élernellement,

El celui qui a vécu en impie reconnaîtra son erreur.

Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète !

Quelle grandeur en ce poétique appel, dans les lueurs du jour naissant!

De bonnes heures aussi j'ai vagué, indolent, par des rues à l'ombre diaphane, sous le ciel enflammé du jour...

Comme aux heures de la nuit la ville aimée des musulmans m'a surpris et chai'mé. Là-bas, dans un poudroiement de lumière monte un éblouissement, c'est la fusée d'un minaret, tandis que près de moi s'ouvre un bazar où des marchands

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