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LES CONTEURS

noblement vêtus s'entretiennent à voix basse, en attitudes d'apôtres, tout chatoyants de reflets d'étoffes et d'armes damasquinées.

Ici passe un indigène coifTé du turban, en veste courte, soutachée, les mollets nus; il agite au soleil des étoffes éclatantes : on dirait qu'il brasse les rayons de l 'arc-en-ciel. Puis un Arabe vêtu d'un cafetan sombre coupe subitement la lumière et disparait; aussitôt un autre se dresse tout blanc, il éblouit et passe. Des femmes frôlent les murs, un masque noir sur le visîige où cependant luisent les diamants noirs des yeux. Un instant après c'est une porte richement ornée d'arabesques do ferronnerie ou les dômes de la mosquée Sidi-Mahrès agglomérés et flambant en feux pâles sous l'azur.

Et chaque jour j'allais de la marine à la kasbah, m'égarant dans les ruelles, me retrouvant parfois après de longues marches au point de départ. Mais qu'importe, les heures s'écoulent ici sans les compter...

Ce soir j'ai gravi le haut quartier et je suis arrivé sur une petite place voisine de Bab Djedid, au miUeu d'un rassemblement.

Ils sont là, formant un grand cercle, jeunes et vieux, fils du désert bruns de visage, Maures à peau blanche, les yeux fixes, écoutant. Au centre du groupe un conteur est debout. Sa parole est lente, mesurée, il parle de Si Abdallah etd'Aroun al Raschild, de Mohammed et d'Antar ; de temps à autre il montre le ciel, alors l'auditoire tout entier s'incline et chaque assistant pose la main sur son cœur. La déclamation peu à peu devient plus brève, la voix plus chaude, plus sonore; le visage calme d'abord s'est animé. La foule instinctivement se rapproche comme pour ne rien perdre du récit. Je ne comprends que quelques mots, mais la mimique expressive éclaire surtout pour moi les discours du conteur. Voici ce que j'entends :

En avant, enfants du désert, enfants de la poudre, ferrez les chevaux, faites des provisions d'orge, nous allons tirer vengeance d'une tribu. Los balles ne tuent pas, c'est le destin qui fait mourir.

On' va partir, c'est un pêle-mêle de guerriers et de chameaux chargés. Les

BOUTIQUE DE BARBIEK

cavaliers s'ébranlent accompagnés de joueurs de flûte. « En amour comme à la guerre, s'écrie un vieux cheick dressé sur ses étriers, la fortune est aux audacieux ! »

... On a longtemps marché sous le soleil brûlant, à travers les sables. Le crépuscule tombe dans les solitudes, on va camper en attendant les premières clartés de l'aube. Les chameaux sont entravés, aucun feu ne s'allume, il faut être prudent à l'approche de l'ennemi qu'on veut surprendre.

Le ciel se colore, la marche du second jour va commencer, les éclaireurs s'avancent avec précaution, il en est qui rampent comme des couleuvres, profitant des moindres accidents du terrain .

Puis tout à coup ce sont des hourras sauvages, des cliquetis d'épées, des hennissements de chevaux qui se cabrent, des injures et des blasphèmes que dominent les détonations des armes à feu.

... En avant, enfants du désert, enfants de la poudre, les balles ne tuent pas, c'est le destin qui fait mourir.

Et c'est un vacarme sans nom où se mêlent des chants de guerre, la rumeur des troupeaux, des cris de femmes en détresse, des pleurs d'enfanls, des beuglements de chameaux, des imprécations sanglantes, des cris de colère. L'ennemi se défend avec rage, des fantassins désarmés mordent le poiti-ail des chevaux; des vieilles, édentées, sauvages, défendent avec leurs ongles le sol de lati'ibu.

Puis le silence, quelques gémisseaients étouffés... Les vainqueurs chassent les troupeaux devant eux et s'enfoncent dans l'océan des sables, emportant en croupe des femmes évanouies dont les sombres chevelures flottent au vent...

Quel beau jour, par Allah!...

Enfants du désert, disait ensuite le conteur après un long silence, laissez reposer les chevaux, supprimez l'herbe ou la paille, nourrissez-les d'orge seulement. Maintenant, allégez les harnais, prenez des étriers légers, ne laissez dans la bride que l'indispensable, et faites ferrer les chevaux des quatre pieds. Le ciel verse des rayons de feu, l'ombre de l'homme n'est pas plus large qu'une semelle, c'est l'heure propice pour la chasse à laquelle je vous convie. Emplissez d'eau les peaux de bouc, prenez de l'orge pour le cheval, de la farine et des dattes pour nous. Enfin armez-vous d'un bâton d'olivier sauvage et laissez vos fusils et la poudre.

Dans les sables au loin les guetteurs, nus comme des vers, ont rampé, ils ont aperçu les autruches, et les cavaliers qui se sout rapprochés décrivent autour d'elles un cercle immense, car on ne les aperçoit plus. Le cercle se i-esserre, les autruches affolées cherchent une issue et toujours devant elles se dressent des cavaliers. Voici cjue la fatigue les gagne, elles ouvrent leurs ailes, éperdues. A l'aide du bâton on vient de les frapper violemment à la tète... les belles toisons de plumes que je

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