LES CONTEURS
vois maintenant étendues sur la croupe des chevaux!... et voici la graisse bouillant dans de grosses marmites, précieux remède contre tant de maladies!...
Puis c'est la chasse à la gazelle, des chevauchées sans fin à travers le désert, les burnous flottant au vent, des courses folles de sloughis à leur poursuite, si rapides qu'ils passent comme l'éclair. On entend au loin des cris plaintifs, la bête est atteinte, le lévrier lui brise les reins d'un coup de dents. Quel beau retour au douar et quels festins! Les cornes seront montées en argent, elles serviront, amincies, à mettre du kohl aux yeux des femmes, et avec sa dépouille on fera des mezoued dans lesquels elles enfermeront leurs bijoux et leurs parures.
« Mes amis, les jours de chasse ne sont point comptés parmi les jours de la vie... »
Puis c'est la Mecque, le départ du maghreb lointain, les sables et les sables encore, les chameaux beuglant le soir dans les solitudes, devant les étoiles, dans l'infini d'une terre désolée. L'ouragan qui brûle souffle la mort, la route est semée d'ossements desséchés qu'un linceul poudreux vient recouvrir. Maintenant c'est la soif, le puits si longtemps cherché, et au loin la Mecque, but du pèlerinage, oii l'on arrive exténué toujours, les yeux brûlés, le chapelet entre les doigts amaigris.
Que disait-il encore ? Sa voix s'adoucissait, elle modulait des phrases d'une langueur douce, et un vague sourire ne quittait plus ses lèvres. Il allait dans le crépuscule d'or de palais enchantés où s'enchevêtrent les arabesques, où éternellement les sources s'égouttent en un chant de cristal. Il révélait toutes les splendeurs mystérieuses d'un Orient peuplé d'ondoyantes aimées.
Et les auditeurs écoutaient, toujours ravis, ne se lassant jamais de ces contes qui durent quelquefois l'année entière.
Là-bas, par delà ce rivage, sur une autre terre que bercent les mêmes flots, les Arabes autrefois, venus en conquérants, apportèrent leurs lois et leurs coutumes; la Sicile hérita des conteui's; ils s'y sont perpétués. Mais, différents de ceux de Tunis, ils disent à leur peuple les belles légendes des preux, ils leur enseignent la générosité, le courage et la grandeur. Ils élèvent son Ame enfin.
Les accents d'une musique bizarre et les accords monotones de tambours de basque me font dresser l'oreille. Ils viennent d'un autre rassemblement dans le voisinage.
C'est la même assistance, mais combien différent le spectacle!
Devant un joueur de flûte qu'accompagne le rythme monotone du tambour, un Arabe au visage émacié, l'œil en feu, gesticule. Il est nu-tête, son front est rasé, seule la touffe mahométane surgit de son crâne et s'agite comme un nœud de
serpents noirs. Les mèches aux volutes tourmentées cinglent ses joues, elles entourent son cou comme un sombre ornement et parfois même cachent son visage. De même que le conteur, il invoque à chaque instant Allah, il fait appel à Mohammed, à Sidi- Abdallah, et l'auditoire encore chaque fois s'incline et chacun met la main sur son cœur.
Après force invocations, le voici qui, plongeant son bras nu dans une des outres en peau placées près de lui, en retire à pleine main un énorme serpent de couleur brun fauve qui replie ses anneaux et subitement se dresse sur sa queue, irrité, le cou dilaté et traçant un disque concave, l'œil aigu, sifflant, dardant sa langue fourchue. C'est le redoutable naja, le bon ftira des Arabes. Le charmeur a fait un bond de côté comme épouvanté, le serpent le fixe et, rapide comme l'éclair, se jette sur lui. Les accents nasillards de la flûte et l'accompagnement des tambours viennent de cesser sur un signe du charmeur.
Le naja s'est remis en place, rigide sur sa queue à demi enroulée, la tête tendue, le cou toujours dilaté. Les deux ennemis sont en présence ; ils s'observent. L'homme fait un suprême appel à Sidi-Abdallah, il dépeint la férocité du reptile, il raconte combien sont nombreuses ses victimes aux Indes, où il tue des milliers d'hommes, au Maroc, dans les terres désertiques du sud tunisien et algérien.
« Avec la protection de Mohammed et de Sidi-Abdallah j'en serai maître, dit-il, et son venin restera inoffensif. » Et les bras nus il retire d'une seconde outre un second naja, qui vient en rampant se placer près du premier. Alors il se dresse dans une attitude agressive comme l'autre, l'œil fixe, le cou dilaté.
« Je ne crains pas ceux-là, dit le charmeur, mais j'ai dans cette troisième outre le leffa^ ou vipère à cornes, plus dangereuse encore. Elle vient de la région des chotts, entre le djebel Antar et la frontière marocaine. »
Il se baisse et se relève aussitôt tenant un serpent mince qu'il a saisi par le milieu du corps et qui s'enroule autour de son bras nu. Le reptile en fureur ouvre sa gueule armée de formidables crocs. C'est bien la vipère à cornes, deux appendices pointus surmontent ses arcades sourcilières. L'aspect en est vraiment effrayant de férocité. Mais ce qui me fait courir im frisson c'est de voir le reptile se jeter sur le visage du charmeur et enfoncer ses crocs dans sa chair, d'oii le sang s'est mis à jaillir tandis que l'étrange flûte et les éternels tambours ont repris leur rythme monotone. A plusieurs reprises la vipère a mordu le charmeur, dont le visage est inondé de sang. »
Quant aux deux najas, debout toujours sur leur queue ils ne perdent pas im do ses gestes, les yeux vers ses yeux, s'approchant ou se reculant, balançant leur tête suivant le rythme des instruments. -