LES CHARMEURS DE SERPENTS
Une pluie de gros sous tombe dans le tam-tam que le charmeur ensanglanté présente à la ronde.
On dit que pour rendre les serpents inoffensifs, les charmeurs leur arrachent les crocs. Cependant l'un d'eux a succombé l'an dernier à la morsure d'un naja, et j'ai pu me convaincre ici que la gueule du leffa n'avait pas été désai'mée. D'autres prétendent que, comme Mithridate, ils s'habituent au poison et qu'ils arrivent ainsi à être indemnes.
Que d'étrangetés ignorées dans ce Tunis !
J'ai cherché avec persistance à pénétrer dans l'intime de la ville. L'accès des maisons musulmanes est interdit aux chrétiens, et on ne peut se présenter soimême chez les Israélites plus hospitaliers. Il est des choses qu'un guide banal se gardera de vous montrer même si vous en exprimez le désir.
Simon est un pur Tunisien que j'ai rencontré dans une maison amie, il me fait le plaisir de m'accompagner lorsque ses occupations le lui permettent. Après m'avoir introduit dans nombre de maisons juives où il compte des parents et m'avoir fait parcourir le quartier israélite, il me proposa de me montrer une sorcière arabe qu'il était allé consulter quelque temps auparavant. J'acceptai cette offre et nous voilà tous deux traversant les souks et gagnant la rue d'Aïn elma aux maisons à terrasses, hermétiquement closes. Le quartier est passablement désert, je n'aimerais guère m'y égarer seul le soir.
Devant une porte basse, Simon s'arrête et heurte par trois fois ; les coups retentissent dans le silence. Cependant personne ne répond. Il frappe encore, l'oreille collée sur la serrure. « Bah! lui dis-je, votre sorcière est absente, il est inutile d'attendre, nous reviendrons. — Écoutez, on vient, on vient, » fait-il à voix basse. En effet, on tire discrètement' un verrou et la porte s'entr'ouvre. Simon parlemente un instant, la fente de la porte s'élargit et nous pénétrons. C'est d'abord une sorte d'antichambre, puis la cour ordinaire, le patio des maisons arabes.
La femme vivement nous précède, je n'ai pas vu son visage, mais elle est de petite taille, un peu voûtée, fort vieille sans doute.
Un voile soulevé, et nous voici dans le réduit de la sorcière. Il n'y a ici aucune de ces mises en scène de tradition, ni le chat noir hérissé, sombre familier des pythonisses, ni le balai du sabbat, ni la poule déplumée, ni le corbeau, ni les escargots fatidiques. Sur le sol, devant la natte où elle s'assied pour rendre ses oracles, un vieux grimoire ouvert où courent d'un côté des caractères arabes rouges et noirs, cabalistiques par leur forme même, et de l'autre une page sombre, maculée, avec une plume de roseau jetée en travers. C'est tout. Un demi-jour enveloppe la salle aux murs blanchis à la chaux.
La sorcière s'est assise, nous avons pris place près d'elle sur un divan. Elle est fort pâle, ses traits sont tirés, une expression de bonté et de vague souffrance est empreinte sur son visage, ses yeux cernés comme par des insomnies persistantes ont cependant un éclat aigu, presque surnaturel.
Cette pâleur et cet éclat singulier du regard me frappent, ce sont les côtés saillants de la physionomie. Maintenant elle me tend sa plume et m'invite à placer le côté non taillé entre mes lèvres et à penser au sujet qui m'amène et sur lequel je désire être éclairé. Je ne comprends rien bien entendu à ses paroles, Simon traduit. . .
J'ai donc pensé et j'ai rendu la plume.
Après avoir demandé mon prénom et le prénom de ma mère, voici que sur un bout de papier elle trace huit barres avec cette même plume, puis, au-dessous de cette barre, une ligne de points. Elle se livre d'abord à des calculs sur ce papier, sur le feuillet noir du grimoire ensuite. Elle s'arrête et profondément réfléchit. Tout à coup sa tête se redresse, ses yeux s'illuminent ; elle parle longuement, soulignant ses phrases par des gestes. Tantôt sa voix s'attendrit, tantôt elle devient brève et saccadée. Puis elle se tait. Simon me transmet sa réponse.
Je ne suis ni superstitieux ni crédule, je suis toujours demeuré étranger aux sciences occultes, mais j'avoue que les paroles de cette sorcière arabe me frappent de stupéfaction. Elle répond exactement à ma pensée, elle précise, elle détaille, elle ajoute même des faits au sujet desquels je ne la consultais pas.
Comme je ne puis, malgré tout, cacher mon étonnement, Simon m'arrête, il me prie de ne pas trahir mon appréciation par un geste ou une expression de visage. Je m'efforce de demeurer impassible.
Maintenant c'est à son tour. Il est jeune et il me racontait en chemin quelques particularités de sa vie, il me faisait part de ses projets, de ses espérances. La sorcière lui a donné aussi la plume de roseau, il l'a placée comme moi entre ses lèvres. Elle lui a demandé son prénom et celui de sa mère, elle s'est livrée à ses calculs sur la page noircie du grimoire et la A^oici qui de nouveau s'anime et parle.
Simon pousse un cri. « Qu'y a-t-il? lui dis-je. » — Ah! monsieur, mais elle sait tout cette femme, tout, tout. . .
— Eh bien, mécriai-je, où est l'impassibilité que vous me recommandiez tout à l'heure?
— Que voulez-vous? je suis tout bouleversé. Déjà l'autre fois, quand je vins, quelle fut ma surprise! Et il me raconte les réponses faites à sa pensée, elles étaient extraordinaires de précision et de lucidité.
Je raconte ce que j'ai vu, je n'y ajoute rien, je ne diminue rien, je ne fais aucun commentaire.