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CHAPITRE IV

Croyances et superstitions. — Talismans et amulettes. — Le caméléon. — Les arracheurs de cœurs. — L'encens de sorcier. — Le marabout de Sidi-Saad. — Les hiboux. — Les scorpions. — Les trésors enchantés. — Un vieux cimetière. — Les potiers troglodytes.

A Giuseppe Pltré.

Avoir passer les Maures graves, majestueusement drapés dans des toges magnifiques, on ne soupçonnerait pas leur esprit d'enfant. Tout un monde mystérieux, doux ou cruel, les entoure ; pour eux le souffle du vent a un langage ; la nuée, les rayons, les étoiles, le crépuscule et la nuit sont peuplés de démons et d'anges dont les quatorze légions, en perpétuelle lutte, tour à tour les meurtrissent ou les protègent. C'est pourquoi vous voyez partout la main tutélaire appliquée sanglante sur les- murs, sur les portes des demeures ou sur les colonnades du patio, la

coquille d'œuf el le morceau de charbon, le frontal de bœuf fatidique, accrochés triomphants au-dessus de l'arceau des entrées. Si vous pouviez soulever le manteau d'un Maure, entr'ouvrir son gilet de soie soutaché d'or, vous y trouveriez, à côté du chapelet, des amulettes renfermant des versets du Coran, des mots magiques, des talismans, protégeant contre les maladies, inspirant l'amour, neutralisant la haine.

Des gens du peuple, des enfants portent des sachets sur leur bonnet même, en évidence. Les Maures se pourvoient non seulement de mots cabalistiques, mais aussi d'objets matériels enfermés dans des sachets ou montés comme des bijoux, qu'ils cachent aussi sous leurs vêtements : têtes de caméléons, branches de corail, coquillages, mains en métal découpé de formes hiératiques, œils de chameaux momifiés ; ce dernier objet préserve celui qui le porte de l'ensorcellement.

Les sorciers font un constant usage du caméléon, tant comme médicament que comme préservatif contre les puissances occultes pernicieuses. La conformation bizarre de l'animal, ses inexplicables changements de couleur parlent vivement à l'imagination des Arabes. Les herboristes du Souk-el-Belat, à Tunis, vendent couramment des caméléons vivants . Le caméléon est un animal bienfaisant; les Bédouins des terres désertiques de l'Arad affirment que, durant la sieste en plein air, cet animal a la précaution de décrire autour d'eux, dans le sable, un grand cercle que ni la vipère cornue ni le naja ne pourront franchir. Ils échappent ainsi, grâce à la protection de ces animaux, aux morsures venimeuses.

Et les sachets, les talismans, vous les verrez aussi pendus au cou des chevaux et des bêtes de somme. Us consistent en versets du Coran ou en dessins bizarres composés de caractères arabes écrits par des marabouts et renfermés dans de petits sacs en cuir.

Étudier à fond les croyances et superstitions des Tunisiens, en établir les rapports, en démêler l'origine, serait une œuvre considérable analogue à celle de Giuseppe Pitre sur les usi e costumi credenze e pregiudizi de la Sicile.

Les superstitions, de même que les pratiques médicales^ sont chez les peuples primitifs un amalgame complexe. Elles nous apparaissent comme des aberrations humaines, mais elles sont probablement les restes de civilisations, de croyances et de cultes disparus. De ce que leur sens au premier abord n'est pas intelligible, il ne s'ensuit pas que nous devions les traiter avec dédain ; tout au contraire, ces croyances et ces pratiques s'imposent à la méditation des penseurs, car elles transmettent une parcelle de l'histoire de l'humanité, jl est à souhaiter qu'un jour quelque savant démêle ce chaos et nous découvre dans ces éléments disparates les restes de cérémonies oubliées, depuis la métempsycose et les thérapeutiques

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