CROYANCES ET SUPERSTITIONS
primitives, depuis le serpent sacré d'Esculape jusqu'aux vertus de certaines plantes tombées dans l'oubli.
Je me bornerai à signaler dans ce chapitre les superstitions et les médications que j'ai pu recueillir grâce au concours de M. Vaudaine, professeur au collège Sadiki, qui s'est associé à mes recherches avec la plus grande ardeur. Mais combien de choses omises et des plus intéressantes sans doute! car si l'Arabe laisse volontairement dans l'ombre tout ce qui a trait à sa vie familiale, à son intérieur, il apporte également un soin jaloux à ne rien dévoiler de son état d'âme, de ses aspirations, des joies qui traversent sa vie ou des terreurs qui la troublent. Il se montre à nous toujours grave ; si nous l'interrogeons, il sourit, détourne la conversation ou ne répond pas.
Longtemps encore les Sellai el Kloub, ou arracheurs de cœurs, seront l'effroi des mères sur la côte africaine, de Tabarca à Bengazi. Ces Sellai elKlonb seraient, d'après la croyance, une secte de Tripolitains qui ravissent de jeunes enfants pour leur arracher le cœur, dont ils composent des philtres tout-puissants pour inspirer l'amour aux femmes. Les lames des sabres et des poignards frottés avec la salive des petites victimes passent pour acquérir une trempe extraordinaire. L'an dernier, à Sfax ou à Sousse, je ne sais plus, une fillette disparut subitement. Une heure après, son cadavre fut retrouvé en un lieu désert, pantelant, la poitrine ouverte, le cœur arraché. La rumeur publique accusa les Sellai el Kloub de ce crime abominable. De même pour un crime identique perpétré récemment à Tripoli.
Ici, comme en Sicile, des ohitza ou feux follets s'exhalent du sang de la victime, flottent sur le lieu du crime, empruntant des formes effrayantes, heurtant aux portes, remuant les meubles, s'acharnant après les passants jusqu'à leur faire perdre la raison. Le son du métal seul a la propriété de les mettre en fuite.
Si vous errez par les rues du quartier arabe de Tunis, si, dissimulé dans l'ombre, vos pas sont muets et surtout si une chance rare vous favorise, vous pourrez voir, à l'heure de minuit, quelque femme, en plus que simple appareil, sortant de sa maison. Sur le seuil elle écoutera, elle observej'a les moindres ombres de la rue. Si rien d'insolite ne vient la troubler, elle s'avancera, i)ortant dans les mains un fourneau allumé qu'elle déposera à terre. Vous la verrez danser comme une folle autour du feu, jeter sur les charbons ardents un bek-hour, sorte d'encens composé de onze espèces de plantes odorantes, parmi lesquelles le coriandre et le cumin, et vous l'entendrez répéter en dansant une étrange invocation arabe qui signifie : 0 coriandre, ramène le fou, ô cumin, fais revenir le possédé des mauvais génies, etc.
Chaque plante dont est composé le sortilège aura son invocation spéciale. Puis elle reprendra son fourneau, la porte se refermera et la rue retombera dans le
lÉïll
M'Uac:
f.mii'
silence. Cette femme, pudique d'ordinaire, s'est décidée à faire cette invocation infernale pour ramener vers elle son mari infidèle. Certains marchands des souks de Tunis vendent, sous le nom de bek-hour es saher, encens de sorcier, le mélange des plantes odorantes destiné à ces incantations.
Il est d'autres moyens pour ramener l'infidèle. Le couscous roulé avec la main coupée d'une morte est d'une efficacité certaine; mais la pratique en est difficile, cela se conçoit.
Lorsque la femme trompée aspire à la vengeance, elle a simplement recours
à une sorcière qui prépare un mets spécial .
Vosban, avec des ingrédients dont elle aie secret et où doit entrer un morceau de cœur d'hyène.
Servi dans le couscous, ce mets a la propriété d'inspirer au mari une grande lâcheté. Désormais un homme pourra pénétrer dans le harem, l'époux le verra passer sans émotion, il considérera impassible son déshonneur. Il n'est 'fficace d'ailleurs qu'à la condition d'être préparé et absorbé dans le courant du mois de mai arabe et surtout dans la première quinzaine. Je connais un jeune nègre qui surveille ses aliments à cette saison de l'année ; il est obsédé par la peur d'avaler du cœur d'hyène. Et pourtant je soupçonne sa mère de lui avoir fait manger du cœur de chacal, lequel a la propriété de donner de l'esprit.
Les Tunisiens disent à celui qui subit la volonté de sa femme : « Elle t'a fait manger l'osbtan de mai! »
Le mois de mai est fatidique. Les Arabes sont persuadés qne le soleil du