‹ La TunisieChapitre 33 sur 103 · SCORPIONS ET HIBOUX · texte numérisé non relu

SCORPIONS ET HIBOUX

maladies de foie. C'est un purgatif énergique qui a, de plus, l'avantage de fortifier la vue. On trouve de la graisse d'autruche en vente dans les marchés, et les familles riches en conservent une provision pour distribuer aux pauvres comme remède.

Les gazelles vivantes passent pour avoir une vertu singulière. La beauté de leurs yeux, la blancheur de leurs dents ont toujours frappé d'admiration les Arabes, et les femmes enceintes leur lèchent les paupières, persuadées que l'enfant qu'elles portent dans leur sein leur ressemblera.

Les yeux des femmes arabes sont, en effet, comparables à ceux de la gazelle par leur douceur et leur humide éclat.

Ces mêmes femmes introduisent leur doigt dans la bouche des gazelles, frottent leurs dents et se font ensuite la même opération.

Combien de médications encore et de pratiques qu'il serait trop long d'énumérer !

On connaît l'importance des bains maures dans tout l'Orient. A Tunis ces établissements ont tous leur légende. Voici, selon la tradition, les origines de V Hammam ed dehel ou le Bain d'or :

Une maison était habitée autrefois par une pauvre famille composée de trois personnes, le père, la mère et la fille. Celle-ci était d'une merveilleuse beauté. Or un jour le père revenant du marché déposa les provisions sur une table et pressa la jeune fille de préparer les aliments. Elle prit un couteau et, aidée par sa mère, se mit aussitôt à la besogne. Mais dans sa hâte elle se blessa avec la lame très affilée, et son sang coula sur le sol qui s'entr'ouvrit. Au fond de l'ouverture les deux femmes aperçurent un trésor.

« Dieu soit loué, s'écria la mère, de nous envoyer ces richesses! Descends vite dans ce trou, ma fille, et retire tout ce que tu pourras de ces pièces d'or. »

La fille descendit et jeta durant plusieurs heures sur les bords de l'ouverture des poignées d'or dont la mère s'emparait. Mais à mesure que le trou se vidait, la terre se resserrait autour d'elle. « Mère, disait-elle, la terre m'étouffe, elle se referme autour de moi! » « Encore, encore, » criait la mère, et la fille haletante obéissait. Bientôt elle était enseveUe, et sa chevelure seule, noire comme l'aile du corbeau, émergeait du sol. Et de sous terre sa voix monta soiu'de faisant à sa mère une recommandation dernière : celle de bâtir à la place oxx elle était morte un bain qui purifierait leur souillure. La mère se souvint, et ce hammam prit pour toujours le nom de Bain d'or.

Le hammam Belaa el araïs, ou bain qui absorbe les fiancées, passe pour avoir englouti, sans que jamais on ait retrouvé leurs traces, celles qui autrefois tentèrent

68 LATUNISIE

de s'y plonger avant la célébration de leur mariage. On n'y verra plus jamais de jeunes filles.

Au hammam Erremini, les femmes ne vont jamais isolément de peur d'être enlevées par les djins dont il est peuplé. Elles s'y rendent par groupes.

Les sorciers marocains ont la spécialité de veiller à la garde des trésors en même temps qu'ils passent pour avoir le privilège de les découvrir.

La ponctualité avec laquelle les Marocains exécutent une consigne, leui* mutisme et leur fidélité ont pu faire naître ces sortes de légendes. A Tunis, ils sont gardiens des maisons, Vous les verrez accroupis devant les portes, silencieux et graves, presque farouches, et s'ils ont reçu le mot pour ne laisser pénétrer personne, ne vous avisez pas de forcer la consigne, vous seriez tout simplement exécuté. Véritables chiens de garde, ils n'admettent ni discussion ni réplique.

On prétend que jadis, lorsqu'un riche vieillard, sans enfants, sentait approcher sa fin, il déposait sa fortune dans de grandes jarres, faisait creuser des trous dans le sol de sa maison et les y enfouissait. Il était d'usage de charger des Marocains de cette opération, et ceux-ci, d'après la tradition, égorgeaient sur le lieu même quarante esclaves noirs, ce qui rendait impossible la découverte du trésor. Ce sacrifice indispensable était fait dans des conditions particulières , avec une mise en scène lugubre et des conjurations cabalistiques.

Les gens du peuple sont convaincus que le marabout de Sidi bel Hassan renferme un trésor, qu'ils désignent sous le nom de trésor des sabres. Une roue en mouvement constant de rotation, armée de lames de yatagan, larde celui qui s'approche du trésor qu'on voit briller de l'autre côté.

Chaque année, durant quatre heures, la roue s'arrête. On n'en connaît ni le mois ni le jour ni le moment exact, et ceux qui ont voulu attendre devant la roue en mouvement ont été pris de vertige et atteints de folie.

Bien des coutumes de Sicile se retrouvent en Tunisie; il y aurait pour un folkloriste ime série d'études à ce sujet, du plus haut intérêt. Ici, comme dans la vieille Trinacria, lorsqu'un décès survient dans une maison, la famille ne prépare aucun aliment pendant trois jours. Les parents et les amis se chargent de pourvoir à sa subsistance.

La femme, devenue veuve, portera le deuil durant une année; si un de ses

parents ou alliés succombe, elle proscrira de sa toilette le jaune et l'orange, mais

elle pourra se vêtir de bleu et de blanc. Lorqu'une d'elles avorte, on combat cette

prédisposition en lui mettant au pied un Kholldaf ou anneau en fer.

11 est des usages plus singuliers encore.

Une femme, par exemple, aura vu mourir les uns après les autres ses jeunes

Page 1