FLEURS DE CIMETIÈRE
enfants. Dès la naissance elle vendra un nouveau venu contre espèces à un de ses oncles ou à une de ses tantes. Cette vente aura pour effet de conjurer le mauvais sort qui pèse sur la lignée. Cette coutume est très pratiquée.
On a parfois recours aussi à un étrange moyen. La femme enveloppée d'un burnous d'homme sera menée aux enchères publiques, et le burnous en question sera vendu sur son dos même.
Lorsqu'une femme est devenue veuve plusieurs fois, des tatouages aux pieds et aux mains, faits dans certaines formes, préserveront du décès son dernier époux.
Les tatouages fantaisistes sont défendus par la religion musulmane ; mais, exécutés comme pratique médicale, ils sont autorisés. Dessinés sur la poitrine, ils combattent certaines maladies internes ; au poignet et à la cheville, ils passent pour guérir les luxations et les foulures.
On prétend que ceux qui se font tatouer par pur caprice, gens de basse condition généralement, verront au jour de la résurrection la place de leur tatouage toute bi'ùlée.
Les Bédouins sont tous tatoués et chaque tribu a adopté pour les siens un dessin particulier très apparent, soit au milieu du front, par exemple, soit au menton. On peut au simple aspect d'un individu déterminer immédiatement son pays d'origine.
Sauf dans les cas de maladie les Tunisiens de Tunis ne se tatouent pas. Les employés du gouvernement chargés de recouvrer les impôts de capitation (mejba) reconnaissent au tatouage les individus venus de l'intérieur dans la ville et qui essayent de se soustraire à cet impôt que les habitants de Tunis ne paient pas.
Les recherches qui précèdent sur les croyances et les superstitions des Tunisiens étaient pour moi mêlées de repos et d'enseignements.
En m 'entretenant avec des personnes autorisées, j'apprenais que le résultat acquis pour nous en Tunisie avait été précédé d'un plan politique mené de longue main, avec un tact et une fermeté qui font honneur à notre diplomatie. Nous avions à lutter à la fois contre des influences ethniques et des interventions étrangères occultes.
Sans remonter à la constitution de la société musulmane qui date de huit siècles, laissant de côté la persistance des traditions gouvernementales, nous prendrons la Tunisie à l'époque oii elle échappera au monde oriental.
Nous étions maîtres d'Alger. Ce voisinage, les rapports économiques des deux pays, nous indiquaient de veiller à l'indépendance des Beys et à la bonne administration de leur État. Les Beys de Tunis, peu à peu, se rapprochèrent de
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nous ; Ahmed surtout fut le premier novateur : il chercha à s'approprier nos idées, notre organisation militaire et nos procédés administratifs .
Plus tard, la liberté individuelle et l'égalité des citoyens furent proclamées. Des lois furent promulguées, inspirées par le code civil et criminel, administratif et militaire.
Mais ces tentatives furent impopulaires et le poids des impôts, les récoltes mauvaises, les ravages exercés par la famine et le choléra firent éclater, en 1867, une insurrection. Le gouvernement tunisien fut obligé de reprendre ses anciennes traditions. Mais les ressources de l'avenir étaient engagées : on avait eu recours aux banques locales et à l'étranger. C'était la banqueroute et bientôt l'intervention des puissances qui avaient à sauvegarder les intérêts de leurs nationaux. Une commission internationale fut chargée, en 1869, de liquider la dette publique.
Le général Khéredine, président de la commission, restaura tous les services désorganisés et, sous cette administration remarquable, s'ouvrit, pour la Tunisie, une ère d'ordre et de justice.
Des intrigues de cour renversent cet homme d'État qui avait su approprier la législation aux besoins immédiats de la société musulmane. Avec lui tombent les institutions qu'il a fondées.
Il succombe en 1874, et aussitôt les intérêts les plus graves de nos nationaux, la sécurité de notre frontière sont compromis par l'hostilité de son successeur. Une intervention armée s'impose. Nos troupes châtient les Kroumirs et viennent camper auprèt»de Tunis. Le traité du 12 mai 1881 assure la sécurité de notre frontière et sanctionne l'établissement du protectorat. Depuis, l'œuvre de réorganisation s'est poursuivie, et la Tunisie voit sa prospérité s'accroître de jour en jour.
Mais revenons à Tunis.
Je faisais aussi des promenades charmantes dans cette ville, où je découvrais toujours de nouveaux horizons, oii des coins inconnus se révélaient sans cesse.
Dans la rue Bab Souïka toute grouillante de foule, retentissante des appels aigus de marchands ambulants de toute sorte, sillonnée par des tramways à l'allure ra[»ide, s'ouvre un grand arceau béant. Et là, chaque jour, sur les marches d'un escalier de pierre, des gerbes de fleurs flambaient dans l'ombre discrète, attendant les acheteurs. Invité par le marchand, je me hasardai dans l'escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et après avoir gravi de hautes marches je débouchai sur une vaste terrasse et je m'arrêtai ébloui. C'était de toutes parts des massifs de verdure et des champs de fleurs d'où s'exhalaient des arômes en même temps que des chants d'oiseaux peuplaient la feuillée. Tout un monde nouveau délicieusement