LES POTIERS TROGLODYTES
se recueillait sous l'azur du ciel en ses parfums et en ses mélodies, enveloppé du mystère ombreux des feuilles, près de l'ardent soleil qui éblouissait sur les murailles d'alentour et ruisselait en pluie d'or sur les minarets.
Doucement je m'avançais de peur de troubler les symphonies, savourant ce
charme qui autour de moi s'exhalait.
Mais quoi? on ne peut donc, où que l'on soit, goûter une joie sans mélange! Là sous ces branches, au milieu des daturas en fleurs, des jasmins, des géraniums arborescents et des roses, sous les guirlandes d'héliotropes, de larges pierres tombales s'allongeaient toutes grises , des colonnes montaient supportant des vases funéraires. Ce n'était point un jardin que j'étais venu voir, mais un cimetière abandonné, et pourtant les dates de certaines sépultures étaient récentes.
C'était un champ funéraire protestant, et partout, jusque dans les angles de cette étrange terrasse, sous le soleil et sous les branches, parmi les œillets rouges comme le sang des veines, des tombes et des tombes encore... Des caractères d'or à demi effacés retraçaient les noms illustres de ceux qui dormaient là, venus au grand soleil d'Afrique de bien loin, des brouillards du nord, grands dignitaires la plupart, jeunes femmes enlevées dans la fleur. . . Quelques regrets çà et là se lisaient, phrases poignantes dans leur simplicité lapidaire. Et les oiseaux doucement gazouillaient, et les fleurs sous une brise tiède balançaient leurs ombres légères, caressant les grandes dalles, encensant les morts de leur caUce, apportant un frisson de joyeuse vie dans la silencieuse tristesse de l'abandon. Car les pierres étaient descellées, les colonnes branlantes, et tout un peuple de lézards sortait de l'ombre des caveaux. De la rue populeuse un grondement continu montait venant d'un rivage, il me semblait, éternelle rumeur de marée lointaine, que par instants le fracas d'une charrette sur les pavés, le cri d'un ânier, l'appel d'un marchand, le sourd roulement d'un tramway dominaient. Puis le silence tombait avec l'accompagnement vague du dehors, et le gazouillement des oiseaux se reprenait à envahir la solitude. Les morts ici, comme les vivants de la rue, ne reposent complètement que lorsque les étoiles s'allument.
En continuant Bab Souïka dans la direction de la place Halfaouïne, et en s'enfonçant à droite dans une anguleuse ruelle, on arrive sur un grand espace dénudé au sol cahoteux, bouleversé, creusé de fondrières, d'antres noirs d'où s'échappent d'épaisses fumées. Là sont les potiers troglodytes de Tunis, car ils vivent dans des labyrinthes obscurs, dans de sombres cavernes. Au ras du sol s'ouvrent des soupiraux qui leur donnent un peu d'air et de lumière et des ouvertures qui sont les cheminées des fours et d'où, parfois, surgissent des flammes.
Alentour, les murailles qui circonscrivent cette étrange place sont noircies par les fumées anciennes.
Je descendis dans la cité obscure habitée par les potiers et je m'égarai dans le jour crépusculaire des galeries souterraines, encombi'ées d'argile demi-liquide dans laquelle je m'enfonçais parfois au milieu des vases et des poteries de toutes sortes empilées dans les couloirs. Les formes des poteries m'étaient connues, je les voyais chaque jour dans les boutiques de la ville et leur aspect, à l'encontre de celles de Nebeul, observées plus tard, ne m'apporta aucune révélation. Mais le décor me captivait; il y avait là des Arabes demi-nus, accroupis dans l'obscurité devant les bouches des fours, qu'ils alimentaieut de broussailles crépitantes aux senteurs fortes, et dont les visages et les poitrines s'accusaient en reflets de feu. On eût dit parfois des divinités infernales tant les lueurs de la fournaise ciselaient en traits ardents l'ossature de leur face , tant leurs profils solitaires devenaient aigus, dans cette ombre, près de ce foyer dont le ronflement continu assourdissait. Ils étaient maigres, car le métier est dur. Le four est allumé, et toute la nuit jusqu'au lendemain il faudra l'alimenter sans quitter l'orifice brûlant, il faudra respirer la chaleur desséchante, vivre dans une température très élevée, sans repos possible, toujours veiller au bûcher dévorant.
LES CITERNES DE BOROJ DJEUID