CHAPITRE V
A Carlhage. — L'étendue. — Souvenirs et tombeaux. — Mégara. — Tragédies du passé. La Malga et les citernes. — Le cardinal Lavigerie, primat d'Afrique. — Salammbô.
Giace l'alla Carthago; appena i segni deW aile tue ruine, il lido serba...
Le T.\ss8.
POLR un jour j'ai quitté Médina, manteau du prophète, Tunis la blanche, qu'une vie nouvelle enGèvre, et j'ai gravi les hauteurs de Carthage, pèlerinage des vieux souvenirs.
Là-bas, au promontoire punique, les grandes houles humaines n'ont laissé que des épaves, La ville de Didon et d'Annibal ne se survit même pas, comme la plupart des antiques capitales, en des monuments mutilés et fiers encore. Plus rien ne subsiste de sa primitive splendeur ; seuls, tels que des ossements blanchis par les âges, quelques pans de murailles percent çà et là les pentes maigres des collines et rompent l'harmonie des plaines. L'enceinte, pleine de scorpions et de lézards,
7i LA TUNISIE
n'est plus qu'un désert brûlé par le soleil, dont les souffles du large et l'éternel chant du flot psalmodient l'abandon.
De la Malga à l'antique citadelle, des vestiges des quais au forum et au temple de Tanit s'ouvi'ent des citernes vides, des tombeaux et encore des tombeaux.
Cependant les reliefs du sol laissent deviner comrne le squelette de l'antique capitale ensevelie. Se dégagera-t-elle cojnplètement un jour du suaire qui depuis tant de siècles voile sa dépouille, du linceul de cendres qui étouffa sa dernière agonie?.. Lorsque les tempêtes battent le rivage, on croit entendre les frémissements de ses entrailles de pierre...
...Las de parcourir, sous le soleil et dans le vent cette teri*e morte, je me suis reposé sous le portique de marbre d'une construction moderne dressée sur le sommet où fut l'acropole. L'espace s'étale devant moi, noyé de brumes légères, elles teintes sont tellement douces en leurs modulations infinies d6 vague azur et de lilas pâle, qu'on croit mêler ses regards et ses rêves à des mirages naissants.
Vers l'horizon si délicatement nuancé, par delà les mouvantes moires du golfe, une ligne de monts bleus ondule et s'évanouit au Beau promontoire des anciens, dernier soulèvement de l'Atlas abaissé dans la plaine où scintille le village arabe de Soliman. Dans l'azur de la mer, près de la côte, pointent deux crêtes rougeàtres : ce sont les antiques rocs des Egimures, les Djamour des Arabes, Zembra et Zembretta pour nous. De fréquents désastres maritimes firent autrefois une triste célébrité à ces écueils. On dit que les Romains el les Carthaginois conclurent là le traité qui fixait les bmites de leur domination respective.
Le Bou-Kornain, la montagne aux deux cornes où s'élevait le temple de Saturne Balcaranensis , dresse toujours, derrière le Stagnum de Tite-Live, où depuis tant de siècles Tunis mire sa blancheur, ses cimes fatidiques, comme au temps des sanglantes luttes de Carthage avec Rome et avec les Barbares.
Dans le songe de la vie nous associons souvent la nature à nos joies, à nos douleurs, à nos espérances même. Mais la grande impassible toujours contemple l'éternité. La montagne, déchirée par le vent, couturée par les orages, brûlée par le soleil, resplendit et monte sereine à travers les nues ; la plante s'endort à l'automne et refleurit à chaque printemps ; mais l'homme toujours fait place à un autre homme, il ne revient pas.
Et alors devant ces monts et ces plaines où se déroulèrent tant de drames, une grande pitié me prenait pour l'être humain si frêle, qui, depuis les origines du monde, passe son existence éphémère dans la haine et la destruction. Et pourtant les brises, les plages, les oiseaux et les sources chantent, il est des bois et des fleurs et le ciel verse la lumière. C'est partout une éternelle harmonie et une éter-