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SOUVENIRS ET TOMBEAUX

nalle beauté même aux rivages où gémit la vague solitaire, aux champs pierreux des villes mortes .

Que reste-t-il des œuvres humaines? Ce sol, mieux que tout autre, nous le dira. Au temps deBoabdil, la grande Carthage n'était déjà plus qu'une bourgade oubliée. Depuis un siècle à peine on connaît son véritable emplacement. Chateaubriand, qui visita le cap en 1807, reconnut l'endroit qu'occupèrent la citadelle de Byrsa et les ports. Depuis, les fouilles ont révélé, dit-on, sa topographie exacte. Mais il a fallu creuser le sol pour retrouver les vestiges des palais et des citernes, recourir aux textes anciens pour la délimiter et comprendre son importance.

Quelques pans de murailles à demi recouverts de sable, un sol désolé, voilà les souvenirs d'un peuple dont la splendeur étonna le monde ancien ! On connaît ses comptoirs, ses conquêtes, sa fin, le plus grand drame de l'histoire ; mais qu'ont laissé les Carthaginois?. . . Rien. . . le silence, quelques pierres, à peine des ossements.

Je suis donc sur le sommet où s'éleva l'acropole; le soleil brille toujours dans un ciel d'une pureté incomparable, il étincelle sur la mer, il resplendit sur le rivage. La brise marine a des haleines caressantes, les visions changeantes de l'espace charment les yeux, mais tant de gloires éteintes, tant d'humanités à tout jamais disparues font tristement songer. En Grèce, en Sicile, dans la contemplation de monuments superbes, on oublie la sombre destinée. Aucun édifice ne nous éblouit à Carthage, rien de matériel, on peut dire, ne rappelle le passé, rien n'évoque la grande ville punique qui mesurait cinq heues de tour et renfermait plus d'un demimillion d'habitants.

Ses temples, d'après la belle évocation de Flaubert, montraient aux Barbares leurs colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches à bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leurs pointes comme des flambeaux renversés. « Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait l'un sur l'autre en se cachant à demi, d'une façon merveilleuse et incompréhensible. Celui de Khamon, en face des Syssites, avait des tuiles d'or. Mclkarth, à la gauche d'Eschraoùn, portait sur sa toiture des branches do corail; Tanit, au delà, arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre; le noir Moloch était au bas des citernes, du côté du phare. L'on voyait à l'angle des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout, des divinités à tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres énormes ou démesurément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les bras, tenant à la main des fourches, des chaînes ou des javelots. »

Le culte, à Carthage, était polythéiste. Ses dieux principaux étaient Baal Ammon, « Baal le brûlant » ou Moloch, le Saturne des Romains, Tanit, la vierge lunaire, l'Astarté des Phéniciens, la Junon cœlestis romaine, et enfin Eschmoûn, un dieu enfant, un dieu pygmée, monstre difforme dont l'image sculptée à la proue des navires effrayait l'ennemi. « A partir du iv' siècle, dit M. Babelon, les

rapports constants des Carthaginois avec les Grecs de Sicile introduisirent certains éléments helléniques dans leur culte. Apollon eut, sur le forum de Carthage, un temple dont la statue colossale fut transportée à Rome après le siège de l'an 146. Les Carthaginois envoyèrent, une fois au moins, des offrandes à Delphes, et Tanit fut assimilée à Déméter, Perséphone ou Cérès, Voilà pourquoi la tête de Tanit ou de l'Astarté punique paraît couronnée d'épis sur les monnaies de Carthage imitées de celles des colonies grecques de Sicile.

« Tanit ou Astarté, la Vénus des Sémites, est la divinité poliade de Carthage, et elle tient le premier rang, passant même avant Baal Ammon. Elle a pour symbole le croissant lunaire ; on conservait dans son temple son fameux voile ou péplos que les Carthaginois considéraient et vénéraient comme le palladium de leur ville.

« Baal Ammon ou Moloch, le grand dieu de toute la Lybie, est représenté sous l'aspect d'un vieillard dont le front est muni de cornes de béher, et cet animal accompagne souvent la statue du dieu ; on le représentait aussi avec une faulx à la main [falcem ferens senex pingitur) .

A Carthage, ce dieu sanguinaire, auquel on immolait des enfants, avait dans son temple une colossale statue de bronze avec les bras étendus et abaissés ; « ses mains, dit Diodore, étaient inclinées vers la terre, la paume tournée en dessus, pour que les enfants qu'on y plaçait tombassent plus facilement dans la fournaise.» Ces immolations barbares, qui suffiraient, à elles seules, pour faire maudire Car-,

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