LA VIEILLE CARTH AGE
thage, se renouvelaient chaque année; mais on les multipliait lors des dangers publics. Les bras étendus de Moloch, « l'horrible roi, » comme le qualifie Milton, recevaient, l'un après l'autre, des centaines de ces tendres victimes, qu'elle laissait glisser dans un gouffre de feu, aux applaudissements frénétiques d'une foule en démence, et les mères devaient, sous peine de châtiment, assister, sans verser une larme, à ces atrocités qui se prolongèrent même sous la domination romaine et ne disparurent définitivement que sous l'action du christianisme. Tertullien en raconte l'abolition en ces termes. « En Afrique, dit-il, on immola publiquement des enfants à Saturne, jusqu'au proconsulat de Tibère, qui fit attacher les prêtres de ce dieu aux arbres mêmes du temple dont l'ombre abritait ces affreux sacrifices, comme à autant de croix votives : j'en prends à témoin les soldats de mon pays qui assistèrent le proconsul dans ces exécutions. Et malgré cela, ces détestables sacrifices se continuent encore en secret. » Saint Augustin ajoute que les Carthaginois redoutaient tellement leur dieu Moloch qu'ils n'osaient prononcer son nom; ils se contentaient de l'appeler le Vieux, et le quartier de son temple, situé non loin du temple d'Eschmoùn et du sanctuaire de Tanit, était dénommé le quartier du Vieux, viens Senis.
Les sacrifices humains avaient encore heu à l'occasion du lancement d'un nouveau navire. Après avoir rappelé la férocité des Carthaginois envers leur prisonnier Régulus, Valère Maxime ajoute que ces immolations, sorte de baptême des vaisseaux, s'accomplissaient en faisant écraser des prisonniers de guerre entre la carène du navire et la jetée du port. »
Depuis ces âges lointains une grande détresse s'est emparée de ce sol si tristement glorieux.
Mais comme ce désert est solennel et combien le silence parle ici!
Je domine le Siiius uticensis, le grand golfe, et, vers la haute mer, en lignes indécises, je distingue les promontoires d'Apollon et de Mercure qui marquent à l'est et à l'ouest ses extrêmes limites.
Devant ces collines et ces plaines que hérissent de maigres cactus, oii tremblent des oliviers pâles, où les fouilles s'ouvrent saignantes cherchant aujourd'hui encore le cœur de Carthage trois fois anéantie, une invincible mélancolie nous saisit.
La pensée remontant le cours des âges s'égare dans l'aube des premiers jours. On entrevoit la Lybiebien avant l'arrivée des Phéniciens, puis la côte jalonnée par eux d'établissements où s'accumulaient les richesses asiatiques et les produits apportés par les caravanes venues du sud. C'est ensuite l'infortunée reine de Tyr, sœur de Pygmahon, fuyant un frère assassin et achetant l'emplacement de la ville nouvelle Kart-Khadeschath ou la forteresse de la mer : KartAgo, Car-
thage. Pour y faire reposer ses compagnons, elle acquit, dit la légende, autant de terrain qu'en peut entourer la peau d'un bœuf; mais cette peau découpée, en minces lanières, embrassa une grande étendue. On assure qu'en creusant les fondements de la ville on trouva un frontal de bœuf, présage de la fécondité du terrain, mais d'un éternel asservissement. Les travaux furent poussés ailleurs, et la découverte d'une tète de cheval consacra l'emplacement de la cité nouvelle, cette tète étant le symbole d'un peuple belliqueux et puissant.
Fondée vers l'an 800 avant notre ère, rapidement la ville se développe. Dès le v" siècle elle règne sur les colonies liby-phéniciennes du littoral. D'après la légende, « deux frères carthaginois consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre son domaine, contesté par les Grecs de Cyrène, jusqu'au fond de la grande Syrte, à l'endroit appelé depuis, en l'honneur de ces martyrs du patriotisme, autels des Philènes. »
: Deux cents ans se sont à peine écoulés depuis sa fondation que Carthage s'empare des iles Baléares et fonde une colonie à Ibitza ; un siècle plus tard elle pénètre en Corse. Le pavillon punique flotte bientôt sur tout le bassin de la Méditerranée. Asdrubalet Amilcar fondent Cagliari (Garalis)et Sulci. Hannon double le nord de l'Afrique, établit des comptoirs à DjijcUi, à Bougie, à Ténès, à Chei'chell et à Tanger. Il reconnaît les côtes de l'Atlantique et borne ses établissements au 25° de latitude nord, c'est-à-dire 3° au sud des îles Canaries. Il dépose 30000 colons sur cette côte, durant vingt-six jours navigue vers le sud, et un volcan dont il fait la description paraît être le pic de Ténériffe. Il est à présumer qu'il passe l'équateur et touche à la Guinée. Un récit traduit en grec, le Périple d Hannon, raconte ce voyage.
La fortune sourit encore à Carthage. Menacée par Cambyse, les sables soulevés par le siroco ensevelissent dans le désert les armées ennemies.
Mais le malheur l'attendait en Sicile. 300000 Carthaginois l'avaient envahie. Gélon, i^oi de Syracuse, écrase Amilcar à Himère, lui tue 50000 hommes le jour même où Léonidas et ses 300 héros tombent si glorieusement aux Thermopyles.
La guerre de Sicile continuait depuis 409 avec des alternatives de succès et de revers, lorsqu'en 340 Timoléon infligea un tel échec à l'armée carthaginoise, sur les lignes de la Cremise, que Carthage se décida à demander la paix.
Seize années plus tard, Agathocle battu dans les plaines d'Himère gagne la haute mer, débarque au Beau Promontoire et fait une promenade triomphale à travers des villes fatiguées du despotisme punique.
Carthage n'avait plus qu'une seule possession en Sicile : Lilybée, la Marsala moderne.