‹ La TunisieChapitre 39 sur 103 · TRAGÉDIES DU PASSÉ · texte numérisé non relu

TRAGÉDIES DU PASSÉ

C'est alors qu'à propos des Mamertins, la guerre colossale entre Rome et Carthage se déclare; elle dure un siècle et demi et se termine par l'anéantissement de la ville punique.

Ici, on songe malgré soi à tant de grandeur disparue, à tant de douleurs oubliées. Un voit les marbres des palais, les pierres des édifices, les dalles même des tombeaux dispersées et transportées au loin pour édifier des temples nouveaux. Deux figures de femmes planent encore sur les origines de Carthage et sur la détresse de son dernier jour. Par une singulière coïncidence elles eurent le même destin, car toutes deux furent dévorées par les flammes. Le roi de Gétulie, peu de temps après l'établissement des Phéniciens, demande la main deDidon. La reine répond qu'elle ira où l'appellent les destins de Carthage. Sous prétexte d'apaiser les mânes de son époux elle fait dresser un bûcher aux portes de la ville, se perce d'un glaive et se précipite aussitôt dans le brasier.

Durant la prise de Carthage par Scipion Émilien, alors que la ville s'était rendue, que la citadelle môme avait succombé, le temple d'Esculape, entouré d'une forte enceinte, seul résistait. Asdrubal, qui le commandait, veut sauver sa vie et se rend secrètement vers Scipion un rameau d'olivier à la main et se jette à ses pieds. Scipion le montre aux transfuges, et ceux-ci en proie à la fureur mettent le feu au temple. La femme d'Asdrubal^à la nouvelle de l'infamie de son époux, monte sur le rempart avec ses enfants, et s'adressant à Scipion : « Je n'invoque pas contre toi, ô Romain, la vengeance des dieux, car tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais puissent les divinités de Carthage et toi, d'accord avec elles, punir comme il l'a mérité celui qui vient de trahir sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants ! « « Pour toi, fit-elle ensuite, s'adressant à Asdrubal, indigne capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur et subir devant Rome le supplice dû à tes crimes ! » Puis, saisissant ses enfants, elle les égorge l'un après l'autre, jette leurs cadavres dans les flammes et se précipite aussitôt elle-même dans le brasier. Les transfuges l'imitèrent. On dit que Scipion, impassible d'ordinaire, fut vivement émotionné par cette scène d'une horreur inouïe.

Le plateau de Byrsa est plein de souvenirs.

Sur ce promontoire, devant l'infini de l'azur et des ruines, l'infini des choses éteintes me domine toujours, et les peuples vaguement s'agitent sur le sable du rivage, sur les pentes de la colline, dans les champs étoiles d'asphodèles.

Voisine de la montagne aux deux cornes et de la plage où sommeille Rades, l'antique Maxula, monte le djebel Ressas, aux mines de plomb argentifère et, plus loin, très pâle, dans les vapeurs de l'horizon, pointe le Zaghouan à la silhouette pâle et fière.

Près de nous Tunis s'étale en masse éblouissante au bord du grand lac bleu. Plus près encore j'aperçois l'Ariana aux champs de roses et la Tœnia ou Ligula des anciens qui sépare El Baheira de la mer. Et sais-je encore ce que je vois de bois d'oliviers, de blanches demeures perdues dans le feuillage, de flots endormis et de plaines!... C'étaient autrefois les faubourgs de Carthage et ses jardins. A mes pieds sur la côte, autour de moi sur les pentes, sont les débris de la ville punique, ses citernes, ses ports miroitants.

C'est le Cothon, port militaire, c'est le port marchand comblé aujourd'hui et qui a fait place à des jardins. Du temps de Carthage ils communiquaient entre eux. D'après Beulé, ce dernier offrait une surface de 23 hectares 16 ares, presque l'étendue du vieux port de Marseille qui peut contenir 1100 bateaux de commerce. L'aspect du rivage a beaucoup changé depuis les époques puniques, les sables ont envahi le lac de Tunis, et la rade d'Utique s'est transformée en marécage.

C'est entre Byrsa et la plage que se trouvaient, dit-on, la maison d'Annibal, le théâtre, le gymnase, les bains de Didon et les citernes. Ces citernes de Bordj-Djedid ont été utilisées, elles alimentent la Marsa et la Goulette. Ce sont les monuments les plus curieux qu'offre le sol de Carthage. Elles se composent, dit M. Babelon, de dix-huit grands réservoirs voûtés et parallèles, larges de 7°" 50 et profonds de 9 mètres, depuis le sommet de la voûte qui est percée d'un oriflce circulaire. Eu outre, deux bassins latéraux, larges de 2°" 50 et longs de 145 mètres, s'ouvrent sur chacun des réservoirs, de même que six chambres circulaires à coupoles, qui servaient de filtres. En les vidant pour les utiliser de nouveau et les faire servir à l'alimentation de la région, on y a découvert des lampes chrétiennes, des seaux en bronze, un pied et un bras d'une statue colossale en marbre (le bras a 1™ 68 de tour), une inscription en l'honneur de Septime Sévère. En novembre 1888, on a retiré du béton formant le radier du neuvième réservoir, au cours des travaux de restauration, une brique romaine avec marque de fabinque. « Tout le radier étant formé d'un béton uniforme, ajoute le P. Delattre, cette brique fournit la preuve de l'origine romaine et non punique de ces vastes citernes. » Sous le fortin turc voisin des citernes et converti récemment en batterie, on a découvert un autre groupe de citernes formé de réservoirs analogues à ceux que nous venons de décrire. Les citernes de Bordj-Djedid sont signalées, comme il suit, au xi' siècle parEl-Bekri : « Une grande voûte, dont l'extrémité échappe aux regards, renfei'me sept vastes réservoirs nommés Monadj el-Escheiati7i, « les citernes des démons » ; ils contiennent une eau très ancienne qui y est restée de temps immémoinal. Dans le voisinage du château de Dermèche, est une prison obscure formée de voûtes

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posées les unes sur les autres et dont l'entrée inspire l'efTroi. On y trouve des cadavres qui conservent encore leur forme primitive, mais qui tombent en poussière aussitôt qu'on les touche. »

De Byrsa mes regards montent maintenant au cap Carthage,le Djebel-el-Manar des Arabes, élevé de 130 mètres au-dessus du niveau des flots et que domine le pittoresque village de Sidi-bou-Saïd. Ses habitants étaient si fanatiques naguère que les Européens n'osaient s'y risquer. Par delà le cap, est la Marsa, l'ancien quartier Megara de la Carthage punique, où les riches patriciens avaient élevé de somptueuses villas entourées de jardins.

C'est aujourd'hui encore une agglomération de maisons de campagne aux bosquets fleuris. Son Altesse le bey, de même la plupart des hauts fonctionnaires et des riches Arabes de Tunis, possèdent là de belles résidences où ils passent l'été . On y remarque aussi l'ancien palais, de construction sarrazine, du bey A.bdelia, et la Ca7W?7/fl, habitation d'été du ministre français, entourée d'une merveilleuse végétation. On a trouvé à la Marsa les ruines d'une vaste basilique. La légende prétend que saint Cyprien, sainte Félicité et sainte Perpétue prièrent dans ce temple. Il reste de la somptueuse basilique quelques fragments de colonnes et des chapiteaux épars.

Et partout sur ce sol traînent les souvenirs de drames sanglants, et des échos séculaires de fêtes traversent la pensée. A la Malga, le sifflet des locomotives et le roulement des wagons ébranlent les assises de l'ancien amphithéâtre de Carthage . Les pans de murailles qui jonchent le sol ont conservé la forme elliptique de l'ancien monument. Au centre de ces ruines le cardinal Lavigerie a fait ériger une colonne surmontée d'une croix en mémoire des saintes martyres qui sont mortes dans l'amphithéâtre : sainte Perpétue et sainte Félicité.

Tout auprès, dans les antiques citernes de la Malga, où aboutit l'aqueduc géant qui traverse toute la presqu'île carthaginoise pour aller jusqu'à 100 kilomètres prendre les eaux du mont Zaghouan, un pauvre village arabe s'est établi. Les citernes puniques furent réparées et reconstruites même, en grande partie, sous la domination romaine. Il est vraiment étrange le spectacle qu'offre cette population grouillant sous les voûtes souterraines, pêle-mêle avec les animaux domestiques. Auprès des grandes citernes est le monticule nommé Koudiat Sousou. C'est alentour, d'après le P. Delattre, qu'on doit chercher la propriété du procurateur Macrobius Candidianus, dans laquelle fut mis en terre le corps de saint Cyprien supplicié et où, plus tard, fut érigée une basilique en son honneur. Les actes des martyrs nous apprennent, en effet, que le corps du saint fut déposé dans la villa de Macrobe située juxta piscinas, près des citernes, sur la colline et près de la voie des Mappales.

Que de choses à citer encore dans les ruines presque informes, en apparence, de Carthage : les bains de Didon, les anciens remparts et surtout la basilique de

Damons el Karita , une des vingt-deux basiliques de l'époque chrétienne de Carthage. Elle se composait, d'après la reconstitution qu'en ont faite les ai^héologues les plus autorisés, d'un atrium à ciel ouvert entouré d'une colonnade, de la basilique proprement dite dont la longueur était de 63 mètres sur 45 de largeur. Elle était divisée en neuf nefs. C'était enfin la basilique du baptistère, attenante à la première etde dimensions moindres.

Le bas-relief de la Vierge, qu'on admire au musée Saint-Louis, pi'ovient des fouilles faites dans cette basilique. Quelques-unes, comme celle d'Enchir-Rhiria,ont conservé encore une grande partie de leurs murailles.

D'après M. Babelon qui a écrit avec l'autorité que l'on connaît un beau livre sur Carthage, les nécropoles puniques , romaines païennes et romaines chrétiennes dont on a reconnu l'emplacement fixent d'une façon précise le cadi-e dans lequel il faut rechercher les principaux monuments de chaque grande période de l'histoire de Carthage.

On peut, dit-il, avec l'aide des auteurs anciens et à l'inspection du sol, désigner à peu près l'emplacement de Byrsa, de Megara, d'une partie des murailles, de l'Agora, des ports, des quais, de la digue de Scipion, des temples d'Eschmoùn et d'Apollon. Quant aux temples de Tanit, de Baal, de Jupiter, de Moloch, de Kronos, de Melkart, de Cérès et de Proserpine, quant au palais de Didon, aux maisons

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