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CHAPITRE \I

La Mauresque. Le Bardo. Au Musée Alaouï. La Manoubiu. Les Habous. La Gouletle.

Un jour à Bizerle.

Retirez-vous, souvenirs de ce monde!

Le plus puissant n'en u jamais emporté qu'un linceul.

{Chant arabe.)

CEPENDANT les pluies printanières qui, cette année, se sont prolongées jusqu'au commencement de l'été, viennent de cesser.

Maintenant, sous un ciel flamboyant, des rayons de feu incendient tout le jour la ville haletante, et chaque soir enfin, comme un disque rouge, le soleil tombe à l'horizon.

Et des nuits bénies arrivent, nuits fraîches, constellées, aussi claires que des aubes.

Souvent alors je parcours les ruelles dont l'étrangeté me fut révélée un soir. Quelquefois, suivant jusqu'au bout l'avenue de la Maiùne, j'arrive sur les bords du lac, rêvant de Carthage si grande autrefois où seul, le vent, en ses longs murmures, évoque aujourd'hui l'âme des ruines. Tunis nocturne vient mêler ses loin-

taines rumeurs aux soupirs du flot; on dirait les sons frêles de la flûte de roseau, les bourdonnements du tambour de basque, des chants maltais au rythme liturgique et je ne sais plus, dans les vagues harmonies du silence, si c'est le vent qui doucement murmure, une chanson loiutainequi passe, ou si l'écho do choses anciennes depuis longtemps oubliées s'éveille et vient bruire dans mon souvenir.

J'aime errer ainsi par ces nuits pures, heureux de revivre après l'écrasante chaleur du jour. Je déserte l'hôtel qu'emplissent les refrains des cafés concerts voisins à la banalité bruyante. Vers la rue de Constantine on aperçoit, par les fenêtres ouvertes, des femmes hurlant les nouveautés des barrières de Paris. Des Ai'abes, blancs comme des marbres, drapés à l'antique, regardent un instant, avec une curiosité inquiète, ces Européennes qui s'agitent comme des possédées.

Combien je préfère le recueillement des anciens quartiers!

Là, réfugié au fond d'une ruelle, devant un café maure, j'écoute un musicien s'accompagnant de la guzla en écaille de tortue. Des heures et des heures, frôlant les cordes il berce lentement ses rêves. Les accords sont voilés comme un adieu, le chant est aussi vague qu'un souvenir. Et alors ma pensée vagabonde, elle va vers ces femmes qui, à travers des grilles, contemplaient la nuit, immobiles, hantées peut-être par l'idée d'un éternel abandon. On eût dit des divinités inconnues dans une cité de tombeaux.

Et ces femmes apparues aux heures nocturnes résumaient bien pour moi l'image de la musulmane dont la vie s'écoule dans le crépuscule, qui n'a, dans son existence cloîtrée, que des devoirs et des douleurs.

On la dit belle, mais sa beauté est éphémère; presque enfant elle est femme déjà. Par les rues elle passe, impénétrable, fantôme errant sous le soleil.

L'éclair furtif qui, dans l'hiatus du voile, allume tout à coup le diamant obscur de ses yeux m'a toujours fait longuement songer.

Les femmes de condition modeste sortent un peu, les Mauresques riches rarement. Lorsque ces dernières quittent le harem pour aller au bain ou à la campagne, une voiture hermétiquement close attend devant la porte et des serviteurs les abritent des regards indiscrets au moyen de tapis tendus. C'est à peine si l'on entrevoit quelquefois une cheville chargée de lourds bracelets d'argent ou d'or; puis on entend un bruit de pas, un froissement de soies, une portière qui se ferme brusquement et le mystérieux véhicule s'en va...

Les haiks qui les enveloppent comme un blanc suaire cachent, dit-on, de merveilleux corsages aux broderies d'or, des basquines de soie, des bijoux pompeux aux dessins archaïques.

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