LA MAURESQUE
On prétend que la jeune fille est engraissée en un lieu obscur avec du couscoussou, du foie de cheval et de la viande de jeunes chiens. J'ignore si le fait est exact. Je sais que cette créature est unie, encore enfant, à un homme qu'elle ne connaît pas et que son existence s'écoule dans l'épaisseur des murailles en compagnie d'esclaves. Elle voit peu son maître. Vieillie, plus tard, elle sera répudiée, peut-être, ou deviendra la servante d'une jeune épouse qui la remplacera.
Ce sont bien les divinités de l'éternelle douleur que j'entrevis un soir derrière les grilles de demeures aussi sourdes que des tombeaux. Et toujours, avec les mélopées interminables du joueur de guitare en écaille de tortue, revenaient, comme une douloureuse obsession, ces pâles images de recluses.
Je n'étais pas toujoui's seul ; souvent je passais mes soirées avec M. Sadoux. Nous éprouvions d'ailleurs la même répulsion pour les chants de bas étage venus d'Europe. Comme lui, je préférais entendre les mélodies du vent dans les palmes, le chant duflot sur le rivage, les harmonies qui s'éveillent dans la ville qui s'endort.
Donc mon compagnon avait pris la musique d'Europe en horreur; au moindre accord de piano, de flûte ou de guitare, il fuyait. Je le suivais à regret quelquefois, j'aurais voulu, moins intransigeant, écouter un instant quelque refrain dont le prélude me charmait ou évoquait en moi un souvenir lointain. Lorsque le cher ami m'eut fait ses confidences, lorsqu'il m'eut expliqué par quelle série de circonstances il en était arrivé à ne pouvoir supporter la musique banale et surtout le piano, je le plaignis sincèrement.
C'était tout de même amusant de l'entendre ! car il mêlait, en exquis conteur qu'il est, ime pointe d'ironie à ses fâcheuses aventures et des soirées entières je l'aurais écouté sans me lasser.
Il m'offrit un jour de m'accompagner au Bardo que je n'avais pas eu encore le loisir de visiter. Je fus enchanté de sa proposition.
« 11 fera un peu chaud à l'aller, me dit-il, mais nous mettrons nos casques, nous aurons une calèche munie d'une tente et nous attendrons au soir pour revenir. »
Nous partons au gros de la chaleur, à travers des rues solitaires que le soleil brûle et nous sortons de Tunis par Bab Saadoun. Nous voici sur une route poudreuse d'une aveuglante blancheur qui file droit, s'amincit et se fond au loin dans un flamboiement de lumière. Les passants sont rares, seuls quelques âniers vont, indolents, enveloppés dans leurs burnous.
Puis un aqueduc découpe ses hautes arches sur le ciel. Ce n'est point la beauté môme du monument qui sollicite l'attention, mais on ne saurait voir dans le paysage rien déplus décoratif que cette succession d'arceaux et de piliers fauves
à la régularité classique. Ainsi j'imagine la campagne de Rome où revivent tant de grands et vieux souvenirs .
Tout d'abord je crus voir l'aqueduc romain, conduisant les eaux à Carthage. Erreur, du reste partagée par tous jusqu'au jour où furent découvertes au djebel Ahmar les sources que cet aqueduc, construit par les Espagnols, conduisait à Tunis. Le service des antiquités et des arts estima le monument digne d'être conservé au seul point de vue décoratif et arrêta les démolisseurs qui s'en étaient déjà emparés.
En effet, les hautes arches, sur la gauche, sont mutilées, des blocs gisent épars sur la pente d'une colline.
Nous arrivons au Bardo. Je rêvais d'un palais superbe orné d'une profusion de stucs et de faïences, avec des carrosses d'or dans les cours, des cavaliers aux costumes éclatants sous la haute ogive des portes. Je croyais entendre déjà les musiques languissantes, accompagnant les danses des aimées dans le mystère du harem. Mais devant moi s'étendait un chaos de ruines aux murailles branlantes, percées de trous béants. Et partout, des ouvriers armés du pic et de la pioche s'acharnaient ! De ces décombres une poussière blanche montait qui pâlissait le ciel. A travers la poussière, sur des murailles à demi écroulées, des fragments de stucs burinaient leurs fines dentelles, des grilles délicates en fer forgé pendaient toutes bossuées, lamentables, des débris de faïences vernissées couvraient le sol. Les restes du Bardo étaient chargés sur des wagonnets et transportés, comme remblai, surles quais de Tunis. Je n'en pouvais croire mes yeux.., mon compagnon détournait la tète .
Je devinais bien ce qu'il pensait.
Certainement à certains égards la réputation du Bardo a été surfaite, certainement les salles aux pendules sans nombre, d'un style déplorable, ont prêté au sourire, et le fameux escalier des lions lui-même en dehors de ses arabesques pourrait être d'un goût plus pur. 11 était utile, j'en conviens, de déblayer un peu les alentours du palais, de démolir des bâtiments abandonnés qui menaçaient ruine. Mais il convenait surtout de recueillir avec soin les merveilles de l'art arabe et d'en assurer la conservation.
Tandis que l'œuvre de vandalisme s'accomplit, ne respectant ni ces trésors inestimables ni les souvenirs, une autre œuvi^e pieusement recueille ce qui reste en Tunisie de la glorieuse antiquité. Et c'est au milieu des ruines mêmes du Bardo que se dresse comme en un sanctuaire, un autel aux arts évanouis. Je veux parler du musée Alaouï créé par la mission archéologique française dirigée par M. Xavier Charmes, membre de l'Institut, directeur du secrétariat au ministère de l'instruction publique.
LE MUSÉE ALAOUI 93
Le premier fonds d'installation du musée Alaouï se compose des antiquités réunies au contrôle civil du kef par M. Roy, aujourd'hui Secrétaire général du Gouvernement, à la résidence générale de Tunis par M. Gagnât, par le directeur de la Compagnie du chemin de fer de Bône-Guelma et à la Manouba par Kheredine.
11 fut solennellement inauguré en 1888 en présence de S. A. Ali Bey et le résident général et s'accrut rapidement, alimenté par les recherches faites sur tous les points du territoire, à Tabarka, à BuUa-Regia, à Garthage, à Aïn-Tounga, à Zaghouan, à Sousse et à Gafsa.
La suppression à partir de 1871 de toute subvention régulière du ministère de l'Instruction publique a réduit le service beylical des antiquités et des arts à des ressources insuffisantes au moment même où ses frais s'accroissaient des dépenses que nécessitent le classement des monuments historiques et la formation des collections photographiques d'archéologie et d'art arabe qu'il a entrepris. Ges dernières collections comprennent plus de 3000 clichés; leur nombre s'accroît de jour en jour.
Le musée du Bardo a reçu, dans ces dernières années, les pièces les plus remarquables et les plus précieuses que renferment ses collections ; les séries de sculptures, de mosaïques, d'antiquités punico-romaines ont doublé d'importance et se sont enrichies du produit des fouilles entreprises par le service à Kourba, Dougga, Oudna, Aïn-Barchouck, et par divers à Hadjeb-el-Aïoun, Lemta et Bizerte.
Le Gouvernement tunisien, sur la proposition du résident général^ dresse l'inventaire des trésors archéologiques et artistiques de la régence. On prépare la publication d'un grand ouvrage d'ensemble avec planches, plans et dessins où seront décrits tous les monuments historiques de la Tunisie depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours.
Je ne pouvais avoir au Bardo de meilleur guide que M. Sadoux. Il m'expliquait que les plans du palais avaient été dressés par des architectes tunisiens et que la décoration intérieure avait été exécutée par des artistes indigènes sous la direction du bey Mohammed lui-même qui avait commencé l'œuvre il y a une quarantaine d'années, œuvre achevée par son successeur le bey Mohammed-es- Sadok.
Il me montrait l'immense salle des fêtes et son plafond en bois découpé, chef-d'œuvre éblouissant, unique dans l'Afrique française.
G'est une coupole à seize pans, avec une queue de voûte en stalactite au centre, couverte d'un réseau polygonal de nervures en relief, délicat lacis d'or qui le divise en caissons étoiles, colorés d'un glacis transparent aux vives couleurs sur fond d'or".
Mon aimable guide, après m'avoir ébloui de tout l'éclat d'un art prestigieux, m'entraîne vers des fragments devant lesquels l'esprit se recueille. Tout un passé lointain, mystérieux et grand s'éveille devant des cippes funéraires de BuUa-Regia, une cuve baptismale cruciforme de l'ancienne Meninx dansl'îlede Djerba, une épi-
taphe du prêtre chrétien Jobianus provenant de la basilique de Maktar, des mosaïques absidiales à figures symboliques.
Dans le patio il m'arrête devant le plus beau spécimen connu de l'art mosaïste de l'Afrique romaine.
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Cette mosaïque représente Dionysos, entouré de vingt-huit amours, faisant don de la vigne au roi Ikarios.
Il appelle mon attention sur des panneaux d'inscriptions chrétiennes dont l'un décrit le monument de trois saintes : Maxima, Donatilla et Secunda. Et ce sont partout des souvenirs sacrés mêlés aux souvenirs profanes, des stèles découvertes dans le sanctuaire de Saturne Balcaranensis, au sommet du Bou Kornaïn, des stèles d'Ain Tunga, l'image de Tanit, le soleil radié, les colombes, les poissons, la corne d'abondance, le caducée, les palmes et les pavots; que sais-je encore tout ce qui sollicitait nos regards ! La salle des fêtes renferme un grand nombre de mosaïques. L'une d'elles, découverte à Hadrumète, nous montre Neptune sur un char attelé de chevaux