L ESCALIER DES LIONS AU BARDO
LE MUSÉE ALAOUI 99
marins, escorté de sirènes, de tritons et de néréides, d'autres représentent un bateau déchargeant des marchandises sur le rivage, un molosse assaillant un sanglier.
Les mosaïques provenant de Tabarka nous révèlent toute une exploitation agricole vers le iv° siècle; c'est l'habitation du maître avec la pièce d'eau où s'ébattent des canards; on voit le parc qui l'entoure, puis la ferme avec un vignoble planté d'oliviers, les écuries et les étables, un troupeau de moutons gardé par une fileuse.
Dans cette salle sont exposées aussi des mosaïques de l'époque chrétienne qui recouvraient des tombeaux. La plus curieuse est celle d'un Christ nimbé avec deux personnages en prière. Les autres font passer sous nos yeux toute la société chrétienne d'Afrique aux iv*" et v' siècles. Il y a là des portraits de défunts en prière, debout entre deux cierges, tels qu'on les vend aujourd'hui encore à Tunis au souk des parfums (1).
Et de toutes parts je vois des inscriptions, des dalles funéraires. Ce sont ensuite des statues colossales d'un empereur et d'une impératrice, des hommes en costume barbare, des femmes drapées, une tête de Minerve casquée, un basrelief punique. C'est enfin une impartante collection de lampes païennes et de lampes chrétiennes, de poteries puniques et néo-puniques, d'urnes funéraires, de jarres, d'ossuaires en plomb, de figurines en terre cuite provenant de la nécropole de Sousse, l'antique Hadrumète.
La salle des femmes est réservée à la sculpture. J'y remarque un torse de satyre, un amour sur un dauphin, une bacchante, une Vénus, une prêtresse de Cœlestis, des empereurs romains, les portraits d'une femme, d'un vieillard, et dans une chambre voisine une l'emarquable collection de photographies des monuments antiques de la Tunisie.
La salle à manger est occupée par de fort belles mosaïques provenant des fouilles dirigées ou exécutées par le service beylical des antiquités.
Au milieu de la salle s'étale une merveilleuse pièce d'orfèvrerie alexandrine en argent massif, incrustée plaquée et damasquinée d'or. C'est la Patère de Bizerte. Elle porte en relief la lutte d'Apollon et de Marsyas, un sacrifice à Dyonisos et une scène bachique. Cette salle est vraiment privilégiée, car elle renferme entre autres raretés un buste d'homme en marbre, le meilleur morceau de sculpture du musée Alaouï et le trésor de Bordj-Djedid. Ce trésor, découvert à Carthage, consiste en un diadème d'or massif orné de cabochons en émeraude, rubis et cristal de roche et en deux bracelets à chatons.
(1) Gauckler, guide du visiteur au musée du Bardo.
Mais on n'en finirait pas s'il fallait dire tout ce que ce musée recèle de choses intéressantes ou belles dont la collection est due eu grande partie aux recherches de M. Gauckler, directeur du service des antiquités et des arts, et à mon modeste ami M. Sadoux, inspecteur de ce service.
En quittant le musée Alaouï j'emportais comme une vision nébuleuse d'époques à jamais évanouies. Quelques détails seuls se précisaient dans mon souvenir. Ainsi un rayon de soleil filtrant à travers les nuées met en saillie quelques coins du paysage tandis que l'ensemble demeure voilé.
A la porte M. Sadoux m'arrêta : « J'ai autre chose encore à vous montrer, » fit-il, en m'entruînant vers une muraille percée d'une ouverture béante récemment faite à l'aide de la pioche.
« Encore l'œuvre de destruction, lui dis-je, sortant malgré moi de la réserve que je m'étais imposée vis-à-vis de lui ! » Il sourit, et me faisant signe de le suivre il s'engagea en se courbant dans le mur éventré.
Nous voici dans une salle un peu sombre, mais lorsque mes yeux furent faits à cette lumièi'e crépusculaire, je vis les murs scintiller autour de moi du reflet des faïences rares dont ils sont revêtus, des arceaux d'une extrême élégance se courber au-dessus de ma tête. Et quelle harmonie dans les proportions, quelle délicatesse dans les détails! Plus loin, nous débouchions dans un patio entouré d'une colonnade en marbre d'une belle ordonnance.
« Quel est donc ce palais abandonné? » Mon guide souriait toujours : « Nous avons découvert cette merveille fortuitement, dit-il, on allait le démolir, transporter ses débris sur les quais de Tunis, comme le reste, mais le service des antiquités s'y est opposé. Il a obtenu gain de cause malgré de sérieuses résistances. Le palais sera donc conservé et deviendra une dépendance du musée. »
Nous passerons rapidement sur les salles du Bardo où le bcy vient rarement, elles n'ont rien à nous révéler, si ce n'est une superbe tapisserie des Gobelins représentant Louis-Philippe. C'est dans la salle de justice que le bey reçoit le condamné à mort avant l'exécution qui a lieu sur une place tout auprès du palais.
Au dehors, toujours le pic et la pioche s'acharnaient et la [loussière comme une grande nuée voilait le soleil à son déclin.
Nous rentrâmes à Tunis sans qu'il fût question entre nous des actes de vandalisme perpétrés au Bardo. Par une discrétion que commandait la situation officielle de mon ami je devais, en sa présence, éviter tout commentaire.
Mahmoud m'a dit ce soir : « Si tu veux je t'amènerai demain à la Manoubia,