A LA MANOUBIA
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dans ma maison de cami»agne. Je serai content de le sentir un peu dans ma maison avant que tu ne nous quittes pour toujours peut-être . Sait-on jamais si on se reverra ! »
Blottie sous les arceaux d'une rue étroite, avec sa porte haute, massive, décorée d'une profusion de clous en fer forgé, la demeure a grand aspect.
Je heurtais timidement le lendemain chez Mahmoud et une négresse vint m'ouvrir. « Entre, dit-elle, le maitre va
venir. » Et du doigt elle me désigna dans le vestibule un banc sur lequel elle m'invitait H m'asseoir.
L'attente me paraît un peu longue dans ces murailles blanchie s , aux clartés crépusculaires. Quelques faïences polychromes décorent les murs. Leurs hiéroglyphes sont mystérieux comme la vie
musulmane. Au-dessus des linteaux, dans les arcatures, s'enchevêtrent des dessins formés de lettres arabes à la forme ornementale. Les portes sont peintes d'un ton vert d'eau avec des ornements lilas, et cette demeure où j'ai pénétré est pleine de silence et de recueillement. Seules, par instant, quelques voix de femmes arrivent du patio.
Mahmoud vient enfin, il s'excuse, j'étais en avance. Nous prenons place dans
l'A.NNKAU UKCORATIl- EN FAlEMtS MAUKESaLES
une calèche et nous partons pour la Manoubia à travers un quartier très animé, que domine une mosquée aux formes élégantes, entourée de boutiques. Il m'était inconnu. Nous voici dans la campagne.
La Manoubia est toute voisine de Tunis. Sa vieille forteresse dont il ne reste que des ruines informes et sa Zaouïa, entourée de blanches maisons, couronnent une haute colline entre le lac Sedjoumi et la ville. La montée est rapide. La voiture n'a pu gravir jusqu'au bout la pente escarpée de la colline. On la quitte et on arrive à pied jusqu'à la maison de Mahmoud.
Le coup d'oeil dont on jouit de là-haut est vraiment superbe. On plonge dans l'immense dépression où dort le Sedjoumi, par delà s'étale la plaine du Sahel au fond de laquelle le Zaghouan et la montagne de plomb se lèvent sur l'horizon. En se retournant vers la mer c'est la ville qu'on domine avec ses terrasses et ses minarets, le lac, Carthage, la mer et le cap Bon.
Nous nous sommes assis devant la porte de la maison, sur un banc de pierre recouvert de tapis et une négresse nous apporte du café. Je ne puis détacher mes yeux du merveilleux panorama qui se déroule à l'infini.
Près de nous c'est une fête, le tam-tam assourdissant résonne, on entend les « you you » joyeux des femmes, et une foule se presse devant une porte à laquelle on accède par un haut escalier de pierre.
« Tu entends, disait Mahmoud, la Zaouïa de la Manoubia est en fête. C'était ime sainte Lalla Manoubia. Les femmes de Tunis chaque semaine viennent ici en pèlerinage; c'est aujourd'hui le jour. Écoute les cris de joie, vois ces drapeaux, surmontés du croissant de l'Islam sur les hautes murailles et devant cette porte cet homme tout vêtu de vert : c'est un marabout, »
Combien la scène était charmante. Le vent soufflait, le soleil brillait et sur les marches les femmes vêtues de rose, de bleu et de blanc allaient et venaient toujours comme des fleurs effeuillées et le vent faisait flotter en larges plis leurs haïks éclatants.
« Vois-tu, continuait Mahmoud, notre maison est à nous sans nous appartenir tout à fait, elle est habous. Toutes celles qui entourent la Zaouïa sont habous aussi et elles sont même en communication avec le patio du sanctuaire. Toi tu n'y peux venir. D'ailleurs à quoi bon? C'est simple, vois-tu, on y chante et on y prie. »
Je voulus me renseigner au sujet de ces biens habous dont il est question à tout pi'opos en Tunisie, grande entrave, dit-on, à certaines transactions. Voici ce que m'en apprit mon hôte tandis que je contemplais toujours l'espace ;
« Un verset du Koran porte :
LES HABOUS 103
« Faites le bien, car Dieu aime ceux qui font le bien.
« Un autre dit :
« Des choses qui restent, les bonnes œuvres, valent mieux auprès de ton « Seigneur pour procurer une récompense et une bonne fin. »
« Le savant El Bokhari raconte que Omar-Ben-Elkhettab était devenu propriétaire d'un terrain à Khaïber. Il vint un jour trouver le Prophète (que Dieu répande sur lui ses bénédictions et lui accorde le salut!) pour lui demander conseil au sujet de ce terrain. « Envoyé du Seigneur, lui dit-il, je possède un terrain à « Khaïber et je n'ai pas de propriété qui me soit plus chère. Que faut-il que j'en fasse ?
« Si vous le voulez, répondit Mahomet, vous pourrez en immobiliser le fonds « et en dépenser les revenus en bonnes œuvres. »
« Omar suivit ce conseil. Il déclara que cette terre ne pourrait faire l'objet, à l'avenir, ni d'une vente ni d'une donation; qu'elle ne pourrait pas être transmise en héritage et que ses revenus seraient employés à secourir les pauvres, les voyageurs et les hôtes.
« Voilà l'origine de l'institution des Habous, continua Mahmoud, de cette faculté de se déposséder de ses biens en faveur d'une œuvre religieuse, d'un puits ou d'une fontaine, d'un mausolée ou d'un cimetière, d'un hôpital, etc., etc.
« Non seulement on peut se déposséder ainsi, mais désigner des usufruitiers successifs avant que la propriété ainsi constituée ne revienne à l'œuvre bénéficiaire.
« Et ce ne sont pas seulement les immeubles qu'on peut constituer, mais des meubles, des livres, des animaux et des esclaves, tout enfin.
« Vois-tu, en consacrant ses biens à une œuvre de bienfaisance on est agréable à Dieu, on empêche ses descendants de tomber dans la misère puisqu'ils peuvent conserver l'usufruit et on s'affranchit de la loi successorale établie par le Koran .
« Ainsi la maison où nous sommes m'appartient, mais je n'en puis disposer, elle reviendra un jour à la Zaouïa de la Manoubia ainsi que toutes celles qui entourent le sanctuaire.
Mahmoud me fit savoir que les immeubles habous pouvaient faire l'objet d'un échange, il me dit bien d'autres choses encore, mais leur explication nous entraînerait trop loin.
Je ne pouvais quitter Tunis sans revoir la Goulette. Naguère j'y passai quelques heures et je me souviens de l'impression charmante que me fit cette petite ville italienne et arabe à la fois. Sur la place, devant une fontaine entourée de cafés, des officiers tunisiens, des Arabes drapés dans leurs burnous, fumaient silencieusement leurs chibouques. Je revois encore les peupliers argentés,
dont les feuilles palititent au vent de mer projetant des ombres mouvantes et très bleues sur le sol éblouissant. Dans un canal qui remonte, dit-on, aux Phéniciens, dorment des balancelles, des mahonnes ornées d'images saintes naïvement coloriées. Il en est qui ont quitté le bord, on dirait qu'elles s'envolent frôlant les eaux de leurs blanches voiles, s'inclinant gracieuses sous la brise, glissant dans l'azur avec de doux battements d'ailes.
La rencontre de quelques forçats enchaînés me ramena bi'utalement à la vie réelle, je quittai les songes bleus et les visions d'or et un nuage voila un instant pour moi la terre lumineuse.
La Goulette fut autrefois le port et l'arsenal principal de la Tunisie. C'est Voppidum Lifjulœ des Romains, la Galabras des Byzantins.
L'histoire ne fait guère mention de cette ville bâtie avec des matériaux provenant de Carthage.
A l'entrée du canal est une forteresse assiégée et prise par Charles-Quint en 1535 malgré l'énergique résistance do Barberousse, ancien pacha d'Alger. Elle fut reprise en 1584 par Sinan-Pachaqui passa la garnison espagnole au fil de l'épée.
Je remarquai près de la forteresse un canon de fabrique vénitienne dont l'énorme culasse représente la tête de saint Pierre ciselée avec art. Une partie de la forteresse est affectée au logement des galériens. C'est là que saint Vincent de Paul exerça sa charité parmi les esclaves dont les pirates arabes s'étaient emparés.
Depuis que Tunis est devenu le point d'attache des paquebots qui relient la Tunisie à la France et à l'Europe, la Goulette a beaucoup perdu de son importance. C'est aujourd'hui une sorte de station balnéaire où les familles indigènes, fuyant les chaleurs estivales, vont chercher un peu de fraîcheur.
J'étais à Tunis lorsque les cuirassés le Brenmis et le Redoutable franchissant lapasse, impraticable jusqu'alors à des navires de fort tirant d'eau, ont mouillé dans le port de Bizerte.
On se souvient de l'émotion que cet événement souleva dans certains cercles politiques.
Bizerte, dont on paraît seulement découvrir l'importance, joua un rôle dans l'histoire africaine depuis sa fondation par les habitants de Tyr sous le nom d'Hippo-Zarytus, jusqu'à notre occupation. Diodore de Sicile la désigne sous le nom à' Hippone Akra. Le magnifique lac Sirara Lacu était renommé dans l'antiquité. Agathocle agrandit et fortifia la ville. Bizerte fut surtout en évidence pendant les guerres puniques et l'avenir le mettra en lumière encore. Occupé par les Arabes au vu° siècle, il resta en leur pouvoir mal gré toutes les tentatives qui furent faites et notamment celles du redoutable amiral vénitien Emo.