MARCHAND DE POTERIES A NEBEUL
Sur la gauche, dans les fonds vaporeux du ciel, courent les collines de la presqu'île du cap Bon et, près de nous, des ruines romaines de couleur ardente couronnent un monticule. De toutes parts c'est maintenant une nature désolée, des terrains pieireux où, à travers les asphodèles, vaguent tristement quelques pâtres solitaires. L'asphodèle aime les terres maigres, ses fleurs étoilent les ruines. Ainsi la nature fleurit sur les débris des œuvres humaines si fragiles, elle s'exhale en sourires de fleurs des tombeaux entr 'ouverts, elle nous parle avec les lèvres des roses et c'est poignant et doux à la fois de songer à ces floraisons éternelles de la mort.
Un jeune architecte, Resplandy et notre ami Sadoux, m'accompagnaient dans cette excursion et combien le plaisir du voyage s'augmentait pour moi de cette société intelligente et amicale !
En considérant ce désert, disait M . Sadoux, il semblerait qu'il fut toujours frappé de stérilité. Lorsque le hasard de mes études me ht fouler ce sol pour la première fois je mé demandai à quel but avaient répondu des constructions d'une telle
importance éloignées de tout cours d'eau. La première condition d'établissement ici est en effet de s'assurer l'eau, elle est la vie et la fécondité, et je n'en voyais aucune trace. Cependant un examen attentif me fit découvrir, au-dessus des ruines, dans les ronces et les pierres, les restes d'un nymphœum. Je découvris aussi des canaux qui, par trois grandes bouches, avaient dû amener une masse d'eau dans un réservoir auquel ils aboutissaient. Poui'suivant mes investigations je gravis les hauteurs voisines où se dessinait vaguement, à travers la broussaille, tout un système de captation et d'aménagement. C'était un réseau de murailles basses qui, profitant des pentes, dirigeaient les eaux pluviales vers les citernes qui alimentaient la ville. A ces eaux, dont le débit devait être considérable à certaines saisons, venait s'ajouter celui des sources captées dans le flanc des collines.
Depuis ces temps lointains lentement les sables ont recouvert les ruines de la ville, les Arabes ont détruit les forêts environnantes, un silence de mort est tombé sur ces solitudes que peuplaient le chant des oiseaux sous des bosquets verts et le murmure des sources. L'Arabe a brûlé les forêts pour faire des pâturages en même temps que pour éviter l'impôt. 11 payait d'énormes redevances pour les forêts et le terrain vague lui suffisait !
Nous avions quitté le bord de la mer depuis assez longtemps lorsqu'elle nous apparut tout à coup, àtravers les buis d'oliviers, en immense ceinture d'azur.
Le golfe d'Hammamet était devant nous, entouré de forêts d'oliviers dont le feuillage d'argent scintillait dans la lumière. La côte lointaine fuyait très douce vers l'horizon et, dans cette symphonie lumineuse à la gamme atténuée, la couleur seule de la mer s'affirmait en son azur aux reflets chatoyants.
Le peintre nous quitte à Hammamet et nous poursuivons notre route jusqu'à Nebeul.
Les poètes arabes ont chanté Nebeul et ses jardins fleuris, ils ont célébré son air pur, SOS oueds aux lits tout empourprés de lauriers-roses. Et vraiment aussi l'aspect de la petite ville, assise dans un océan de verdure, est gracieux avec sa ceinture de blanches murailles d'où s'élèvent d'élégants minarets, où se balancent les hauts panaches des palmiers.
La ville a été bâtie avec des matériaux empruntés à l'antique Neapolis dont les ruines gisent dans le voisinage. Elle s'étend sur une plaine voisine de la mer, dans une sorte de cirque formé par une enceinte de collines basses. La population de Nebeul se compose, pour un bon tiers d'Israélites, de cinq à six mille indigènes et de deux cents Européens français, italiens et maltais.
C'est un charme de suivre les rues baignées de lumière, bordées de de-
LES POTIERS DE NE BKUL iH
meures basses dont les proportions déconcertent la perspective. Tout est grand d'aspect à première vue, mais dès qu'une figure apparaît, donnant l'échelle exacte, les maisons subitement se rapetissent et deviennent minuscules.
Resplandy était un guide précieux. Il appelait mon attention sur des détails de la vieille architecture arabe, linteaux de portes finement ouvragés, motifs d'un art exquis dans leur simplicité même, bandeaux de faïence d'un dessin délicat et d'une grande richesse de coloration.
Nebeul est renommé non seulement dans toute la régence mais sur toute la côte d'Afrique pour ses poteries vernissées. De loin, à travers ses éblouissantes murailles, on voit s'échapper et monter vers le ciel les sombres volutes de fumée d'une cinquantaine de fours qui entourent la ville d'un cercle de feu.
Les potiers sont d'une habileté extrême et je me plaisais à voir les paquets d'argile se transformer rapidement sous leurs doigts en amphores, en coupes, et en vases antiques aux courbures élégantes.
Cependant la tradition tend à s'égarer, ces potiers s'adonnent depuis quelque temps à des recherches étroites, à des formes tourmentées, à des ornementations sans logique. Il serait utile de les ramener aux pures traditions de l'antiquité. C'est une intéressante industrie artistique en décadence qu'il serait fâcheux de ne pas remettre dans la voie et de voir disparaître.
A en croire les potiers de Nebeul leur industrie remonterait aux origines du monde. Sans accepter comme article de foi une telle légende, je ne partagerai point non plus l'avis de M. Debon, directeur de l'école franco-arabe de cette ville, qui assigne trois ou quatre cents ans seulement à l'établissement des premiers potiers à Nebeul. Les dessins mémos des poteries révèlent leur origine antique, car les indigènes reproduisent encore des formes ayant la plus grande analogie avec celles datant des époques primitives. A Djerba on fait de nos jours d'immenses pithoi comparables à ceux trouvés à Troie ; à Sousse, à Nebeul, des vases divers, des gargoulettes, des récipients en formes soit de gourdes, soit d'oiseaux, identiques à ceux qui proviennent des fouilles en pays Égéens. Les marchands d'huile se servent toujours de grands vases en forme de coupes, aux pieds coniques, du même type. Enfin les motifs d'ornementation généralement géométriques sont restés les mêmes; des animaux dessinés sur ces vases, oiseaux, lions, poissons, ressemblent à s'y méprendre aux figurations archaïques de la Grèce et de l'Asie-Mineure, notamment de la Carie.
Il se peut que cette industrie ait été d'abord exercée à Djerba et ce qui tendrait à le prouver c'est le nom de zereba, c'est-à-dire djerbiens donné aux fabricants de poteries de Nebeul même.
M. Debon, que j'avais eu le plaisir de rencontrer et auquel l'industrie des potiers de Nebeul est familière, me renseignait sur les nombreuses carrières d'argile qui se trouvent au nord de la ville. La plus importante, celle de R'arekfel, est perdue en un bois d'oliviers cliétifs. Des sentiers tortueux y donnent accès.
« L'exploitation de ces carrières, disait M. Debon, s'arrête d'babitude à la saison des pluies. Des efTondrements se produisent alors fréquemment dans les galeries car le fatalisme des indigènes ne leur fait prendre aucune précaution pour les prévenir. 11 n'existe d'ailleurs ici ni syndicats ni sociétés de prévoyance d'aucune sorte.
« Vous avez vu défiler par la ville de longues caravanes d'àniers arrivant des carrières, les montures étaient chargées d'argile ou revenaient à vide, et ce spectacle original vous a captivé. Mais combien il serait intéressant pour vous, au point de vue humain, de voir de près le carrier dans son labeur. A l'aide du pic, au fond d'une galerie, il arrache sans trêve ni repos, des quantités d'argile. De père en fils ils se succèdent dans leur profession et quand par malheur une galerie s'effondre et en engloutit quelques-uns, cas assez fréquent, les autres se contentent de murmurer : mektouh, c'était écrit.
« On raconte un fait singulier arrivé il y a quelques années à l'un d'eux. Très fatigué du labeur de la journée il dormait dans une galerie. La nuit était très avancée lorsque les grondements d'une bête féroce, qui s'était introduite dans la carrière, le réveillèrent en sursaut. Il fut pris de frayeur mais comme l'animal avait fui il se réfugia dans une autre galerie pour achever en paix le reste de la nuit. Il venait à peine de fermer les paupières qu'un grand bruit se fit entendre, la, voûte sous laquelle il venait de reposer en premier heu s'écroulait et il aurait été infailliblement écrasé, disait-il, sans l'intervention divine. Car il attribuait au ciel l'arrivée de la bête sauvage dont les grondements l'avaient averti.
« Le métier de carrier n'est guère lucratif; la charge d'argile d'un âne rendue à la poterie n'est payée qu'une demi-piastre. Autrefois les anciennes poteries se trouvaient à proximité des carrières ; on en voit encore les ruines.
« Les poteries ont chacune des modèles différents à Nebeul, les unes fabriquent des ustensiles usuels et courants : plats à couscous, tasses, gobelets, pots tàbeiuTe, d'autres ont la spécialité des gargoulettes mates ou vernissées, des cuvettes, des jarres de moyenne grandeur, d'autres enfin s'adonnent à la poterie plus fine et plus artistique.
« Une grande partie de la population de Nebeul vit de cette industrie. Rares sont les familles qui ne comptent point parmi les leurs un potier, un tisserand, un fabricant de nattes ou un fellah. Souvent même, selon les saisons ou les besoins, le potier devient tisserand ou commerçant. »