LES POTIERS DE XEBEUL
Nous allions à travers la ville et nous visitions quelques poteries :
« Voyez, continuait M. Debon, l'argile est entassée sur l'aire, on écrase les mottes au moyen de massettes en bois, on en écarte les parties pierreuses ou trop dures et le tout est arrosé d'eau saumàtre. Mais il faut éviter l'excès d'eau, il nuit à la qualité de la pâte. Amollie à point, l'argile est ensuite pétrie sous les pieds par les apprentis. Un ouvrier plus habile en découpe les morceaux qu'il transporte sur une large pierre plate. Là il la repétrit à l'aide de ses mains et enlève soigneusement les moindres parties dures ou caillouteuses. Le voici qui la roule en blocs cylindriques pour la livrer à l'artiste.
« Comme vous le constatez vous-même le tour du potier est un appareil des plus primitifs. »
En effet, un axe simplement fixé en terre supportait deux disques superposés. L'ouvrier, pieds nus, appuyait tantôt son pied droit, tantôt son pied gauche sur le disque inférieur imprimant à son appareil un mouvement de rotation assez rapide. Il donnait au paquet d'argile la forme et les proportions qu'il jugeait nécessaires et appliquant contre la pâte l'extrémité de son outil, un simple morceau de roseau, il enlevait de la surface tout ce qui dépassait de façon que le bloc était modelé avec une régularité parfaite. Après avoir découpé avec un fil l'excédent inutile, il plaçait sa main au-dessus de l'objet et c'était merveille de le voir se transformer en se creusant soit en gargoulette de forme élégante, soit en un récipient quelconque.
M. Debon m'apprenait que l'argile dont se servent les potiers de Nebeul est imprégnée de sels ferrugineux et pou riche en silice. Je ne savais pas ces poteries aussi recherchées. Non seulement les potiers fournissent toute la régence, mais ils exportent en Algérie et au Maroc, en Tripolitaine et leurs produits arrivent même en Egypte. Il me faisait remarquer qu'aucun des objets qu'ils fabriquent ne porte une marque quelconque indiquant l'atelier d'où il est sorti.
Certaines poteries sont enduites d'un vernis jaune ou vert d'une grande richesse de coloration et d'un bel émail. Pour l'obtenir, si c'est le jaune qu'ils désirent, ils triturent dans un mortier, et en proportions voulues, du sulfate et de l'oxyde de plomb et du sable siliceux. Pour le vernis vert, ils recouvrent leurs poteries d'un mélange composé de sulfate de cuivre, d'oxyde de plomb et de sable.
Une visite aux fours creusés dans le sol ne manqua pas de m'intéresser vivement. Le foyer en est central et M. Debon me faisait remarquer que la chaleur et la fumée y sont en contact direct avec les objets que l'on fait cuire. « Voyez, me disait-il, combien la disposition des poteries à cuire dans l'intérieur du four est œuvre de routine invétérée! Vous n'avez ici ni cloisons, ni casettes pour les protéger; elles sont à la poussière, à la chaleur intense et à la fumée. La chaleur est
obtenue tout d'abord à l'aide de grosses bûches d'olivier et le foyer est activé par l'adjonction de branches plus fines et plus sèches. »
« J'ai aperçu de loin, au-dessus de Nebeul, lui dis-je, des sombres colonnes de fumée qui montaient dans le ciel et je croyais à un incendie. C'étaient les l'ours en pleine activité.
« Ce que vous n'avez pas vu, me dit-il, et le hasard seul peut vous le montrer, c'est le potier penché sur l'ouverture du four qui donne passage à la fumée, inspectant la cuisson de ses modèles. Sa silhouette noire apparaît alors dans la fumée, telle qu'une divinité infernale, tandis que d'autres fois elle surgit tout éclairée de reflets de feu.
« Lorsqu'il a bien examiné l'intérieur de son fo«ir, qu'il s'est rendu compte du degré de cuisson, il bouche certains orifices avec de l'argile et il modère la chaleur en fermant de la même façon les portes intérieures qui s'ouvrent sur la fournaise. Mais la cheminée centrale, la koubba, comme ils l'appellent, reste toujours libre.
« La plupart des potiers de Nebeul ne livrent au commerce que de la poterie vernissée, mais il en est qui s'adonnent à la fabrication de la chaouatte ou poterie ordinaire. »
M. Debon appelait mon attention sur les zir leben ou barattes. Ces barattes ont la forme de jarres de petite dimension, on en bouche l'orifice avec de la peau de chèvre. Après les avoir remplies de lait les ménagères arabes les agitent et les secouent en tous sens jusqu'à ce que le beurre se soit produit. « Cet ustensile primitif, me disait mon aimable compagnon, n'est employé que chez l'Arabe sédentaire, vous savez que le nomade se sert pour la même opération d'une peau de chèvre ou de bouc cousue, ce qui donne au beurre arabe un arôme qu'on n'oublie pas. »
Pauvres potiers! Comme les malheureux abandonnés, là-bas dans les sombres solfatares de Sicile et comme tant d'autres ailleurs, ils sont frappés par des maladies cruelles et la plupart du temps incurables. Ici, ces travailleurs ignorés, dont le pénible labeur entretient à peine une misérable existence, sont la proie du merdzel-herd. Sept à huit années de travail suffisent pour leur faire contracter cette maladie. Chez le tourneur l'index gauche devient calleux, l'épiderme des mains et des pieds prend une teinte rouge, il s'épaissit et devient douloureux.
Par tous les temps et dévêtu, il brasse des matières irritantes ou corrosives, le froid le cingle, l'air frappe ses membres en transpiration, le résultat fatal est prévu d'avance. Ce n'est pas tout : au contact habituel de l'argile humide, les ongles s'usent et des raideurs prennent les articulations. C'est l'arthrite sèche déformante. Et lorsque la qualité alcaline de l'argile et la rugosité du sable ont usé les ongles de
BKNI-KHIAR llo
ces malheureux, toutlravail leurdevieut impossible. Les voici vieillis, traînant leur mal, en murmurant comme toujours : mektoub, c'était écrit.
C'est donc partout chez les pauvres la détresse physique ou morale, la douleur prenant l'être à son berceau et ne lui donnant à peine en échange qu'un morceau de pain amer!...
Allons voir le soleil et les fleurs, ce soleil, ami des pauvres gens, éclairant toutes choses, les douleurs et les joies. Allons voir ces fleurs qui embaument les tombeaux et les sentiers charmants. Me voici sur un chemin clair entre des haies d'opuntias dont les fleurs rouges, orangées, ou couleur de soufre naissent ou s'entr'ouvrent. Et tandis que nous marchons insouciants dans un bien-être physique exquis, l'oreille pleine de chants d'oiseaux et les yeux remplis de soleil, la voitiu'e s'est tout à coup ensablée. Il faut mettre pied à terre et abandonner l'attelage. Il nous rejoindra à Beni-Khiar, où nous nous rendons.
Maintenant un chemin creux ombragé par les figuiers et une sorte d'églantier fleuri que je ne connaissais pas, nous accompagne jusqu'à Beni-Khiar. C'est le chemin des roses,
Beni-Khiar est un village aux maisons de neige, aux éblouissantes façades caressées par l'ombre douce des palmiers. Ici le peintre oubliera toute formule d'école, il verra des ombres bleues plaquées sur le ciel bleu, il se demandera si la terre est devenue le ciel, car c'est l'épaisse muraille qui aura parfois des légèretés et des profondeurs d'espace. Il sera surpris de se trouver devant des maisons si translucides qu'il les croira éclairées par des feux intérieurs. Tout cela troublera ses yeux, car c'est souvent le rebours de la vision habituelle des choses. Une coupole toute voisine de nous était diaphane et à ce point légère, ténue et sans consistance presque, en sa blancheur légèrement nuancée delilas, qu'elle s'enfonçait dans l'espace très loin, plus loin que les montagnes lointaines, faisant comme une trouée sur l'horizon. Pourtant elle était bien là, devant nous, à quelques mètres à peine.
Dans la rue principale de cet étrange et gracieux village, s'ouvrent deux cafés maures que précèdent d'élégants péristyles. Je n'en ai jamais vu, en pays arabe, de plus charmante conception. Entre leurs délicates colonnettes, sur des banquettes en maçonnerie massive recouvertes de nattes, se mêlaient en une confusion originale, des hommes revêtus de costumes aux couleurs vives. Une treille enguirlandait de son tronc capricieusement contourné, de ses grappes d'or et de ses feuilles vertes, une des jolies entrées et j'y remarquai trois Maures humant lentement le moka dans des tassesen filigrane d'argent. C'étaient de vénérables vieillards aux longues barbes blanches assis côte à côte. Chacun d'eux tenait un bouquet de roses à la main et c'était séduisant et curieux de voir éclater les pétales
i ' ' CHEZ UN POTIER DE NEBEUL
rouges des fleurs sur ces visages et sur ces manteaux de neige. J'y voyais, dans la paix du soir, comme un souvenir biblique. Comme à Tunis certains consommateurs avaient piqué sous leur turban, juste au-dessus de l'oreille des géraniums et des œillets. Ces gens sont de mœurs très douces, ils aiment les étoffes soyeuses, les fleurs, la musique, les pai^fums et les oiseaux. Comme les Maures de Tunis, ils aiment aussi les longs récits merveilleux, les histoires d'amour ou de guerre.
L'intérieur du café, au point de vue architectural était un bijou. C'était léger, simple, d'une jolie ordonnance de temple antique. Au milieu de la salle, sur une large estrade recouverte de nattes, entourée de colonnettes, comme un sanctuaire, se tenaient des consommateurs. Le fourneau du Kaouadjy s'ornait de bois découpés et peints et l'alchimiste en bonnet rouge attisait les cendres et préparait avec soin l'odorante liqueur.
C'est le soir, le soleil se traîne à l'horizon. Tandis que nous quittons Beni- Khiar, des lueurs de fournaises emplissent le ciel et les maisons semblent faites de gaze bleuâtre. Seules les feuilles des palmiers et des platanes découpent sur le firmament des silhouettes précises et il passe dans l'air doré, avec de vagues odeurs d'aromates, le parfum capiteux des fleurs qui tombe des grands lilas du Japon.
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