‹ La TunisieChapitre 51 sur 103 · HAMMAMET · texte numérisé non relu

HAMMAMET

courbe, on crut apercevoii' les murailles blanches de Sousse. M. Sadoux prétendit que c'était un vol de mouettes ; n'était-ce pas un vol de pigeons, les colombes légendaires d'Hammamet fuyant à tire d'aile ?. . .

On errait sur le chemin de ronde. Le long des meurtrières, gisaient des canons rouilles. Voici des siècles qu'ils ont quitté les embrasures et ne guettent plus les flottes ennemies. Ainsi toujours partout le souvenir des guerres et des atrocités humaines ! . . .

Puis on considérait la ville que nous dominions de là-haut, masse crayeuse d'une blancheur de neige d'où s'exhalait, comme d'un gigantesque encensoir, le parfum des buissons aromatiques que les femmes brûlaient dans leurs demeures.

Autour d'Hammamet le calme de la mer s'accentuait : c'était maintenant une moire sans fin reflétant les ailes lumineuses des mouettes et l'azur brillant du ciel. Mais je ne sais quel voile indécis pâlissait peu à peu les rayons du soleil. Il montait de l'horizon et lentement gagnait le zénith.

Vers midi l'immensité tout entière s'enveloppa d'un crêpe, l'astre, sans rayons, à travers la nue flottait comme un grand disque d'argent. Puis il disparut et une pluie fine, serrée, se prit à descendre, silencieuse, interminable...

Sur la recommandation de M. Sadoux qui nous quittait, le Kalife nous avait cédé son bureau à la porte du rempart car il n'existe aucune auberge dans la ville et sans son intervention nous étions condamnés à errer au dehors.

Assis sur des nattes, mis en féroce appétit par nos longues courses de la matinée, nous ouvrons avec empressement le panier dans lequel l'hôtesse de Nebeul avait placé la veille nos provisions pour la journée. Hélas! les fourmis avaient fait là élection de domicile et avaient tout dévoré!... Il fallut se contenter d'un peu de pain. Plus tard, lorsque nous voulions rappeler ce déjeuner si maigre, nous l'appelions en riant : le festin d'Hammamet ! Sans être un stoïcien, ce sont là des détails qui n'ont jamais influencé mon humeur et, ce jour-là, comme la pluie venait enfin de cesser, nous reprîmes notre promenade interrompue avec autant de plaisir que si nous étions sortis du meilleur restaurant. Je fumai une cigarette on me figurant avoir très bien dinc.

En dehors des murailles crénelées, je l'ai dit, est un grand cimetière. Les dernières demeures sont au hasard, dans le sable mouvant, auprès de blanches koubbas ombragées par des caroubiers au feuillage épais et noir. Et ce cimetière étale ses interminables pierres funéraires jusque sur le rivage.

Nous avons remarqué que l'asphodèle aime les ruines; elle aime aussi les tombeaux, tout ce qui est triste, tout ce qui ne vit plus. De toutes parts ici ses tiges hautes balancent leurs blanches étoiles et c'est comme une éternité fleurie,

un firmament nouveau descendu près de la mort, éclairant encore le perpétuel sommeil de lueurs célestes.

Ce qui donne à cette nécropole un aspect d'abandon, c'est le sable qui chaque jour l'envahit, car les Arabes d'Hammamet n'oublient pas ceux qu'ils ont aimés ; des femmes voilées çà et là étaient penchées sur des sépultures. Au-dessus de celles que la dune avait recouvertes, des mains pieuses en avaient délimité la place en indiquant la forme du tombeau sur le sable même. Par endroits, toutes étaient ainsi dessinées avec la main. Au premier abord, j'avais cru à des jeux d'enfants, mais une femme, à genoux, nettoyait la place d'une tombe enfouie, dont une pierre de chevet émergeait, et j'avais compris.

Mais il n'y avait pas que l'asphodèle dans ces champs funèbres, et sur bien des sépultures s'élevaient les scilles aux longues et larges feuilles traînantes, et une sorte de douce-amère à grandes fleurs violettes , au cœur jaune.

Près du rivage, des bergers faisaient paître des troupeaux de chèvres et les bêtes broutaient les fleurs tremblantes des morts tandis que des femmes pensaient à eux

PORTE n HAMMAMET.

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