CHAPITRE VIII
La Mohammedia. — L'aqueduc d'Adrien. — Oudna. Zaghouan. — Étonnantes aventures d'une calèche à conviction. — Le Nympiiéum.
Les eaux de l'oued Miliane endurcissent le cœur. {Dicton arabe).
QUELLE joie, ami, de vous voir joyeux ! Votre visage, toujours empreint de bonté, est cependant voilé de mélancolie et j'ai souvent songé qu'une douleur vous suivait toujours attachée à vos pas. Mais voici, ce matin, le nuage dissipé, c'est la première fois que je vous vois la figure sereine...
« C'est que, fit-il avec douceur, je suis heureux de fuir la ville, d'aller avec vous, par la fraîcheur du matin. Peut-on demeurer insensible à ce jeune soleil ?
Il se glisse, souriant, à travers le feuillage frêle des poivriers, on les dirait tremblants sous ses caresses, et sur la route claire, là-bas, la poussière soulevée par la brise s'élève en ilocons roses. L'aspect de ce chemin, baigné par de grandes ombres d'un bleu de nacre où flottent ces nuées légères, évoque le souvenir de certains ciels de printemps. Voyez là-haut les grands vols de flamants traversant l'espace, ils sont roses aussi. Ils émigrent, ils quittent le lac El-Baheira dont les sirènes des navires troublent la paix séculaire pour se réfugier au Sedjoumi plus tranquille. Nous apercevrons bientôt ce lac où se mirent les crêtes de la Kasbah de Tunis.
« Ces flamants qui s'éloignent comme des pétales de roses emportés par le vent me font penser au vieux monde qui s'en va avec ses fraîcheurs, ses croyances et l'idéalité de son art. L'oiseau du lac était l'image de l'éternel rêve, il apparaissait comme un témoin hiératique de l'antiquité en son attitude rigide ; tel l'ibis sacré d'Egypte. Il m'a semblé tout à l'heure voir s'enfuir aussi le seul souvenir resté vivant de la vieille Carthage,
« Enfin, tant que seront encore des solitudes, des sources harmonieuses, des bois inviolés où sommeillent les mousses, l'artiste et le penseur pourront se recueillir et vivre. Mais je redoute pour eux l'avenir ; ils s'envoleront aussi peut-être à tout jamais, comme les oiseaux du lac. »
Et les paroles de M. Sadoux éveillaient en moi des pensées. . .
Nous gravissions une côte, c'étaient maintenant aux alentours, sous le soleil plus haut, le ruissellement d'or des moissons, les grands frissons d'argent de bois d'oliviers auxquels des collines jaunes, dénudées, couturées de ravines, couronnées par de vieilles forteresses sarrazines, faisaient un violent contraste.
En détournant la tête, Tunis apparaissait au loin comme une grande lueur avec ses minarets, ses dômes, ses clochetons et ses terrasses. Des collines bleuâtres ceignaient la ville qui reflétait sa blancheur dans son grand lac bleu aux moires soyeuses; plus loin encore une ligne lumineuse, dentelée suivait l'horizon, c'étaient toujours la Goulette, Carthage et Sidi-bou-Saïd . . .
Nous descendons. Le féerique décor vient de s'évanouir. Devant nous se déroule l'interminable ruban de la route que bordent toujours des oliviers et des moissons. Nous arrivons dans la plaine de l'oued Miliane. Entre l'or sans fin des épis et l'éblouissement du ciel montent les silhouettes du Bou-Kornein, de la montagne de plomb et du mont vers lequel nous nous rendons, le Zaghouan, indécis comme une nuée. Sous la brise, partout, des champs d'épis frissonnent, des cavaliers maures passent, beaux et fiers, des nègres du Soudan aux membres de bronze, accroupis dans les fossés, cassent les cailloux. . .