LA MO H AMM EDI A
Cependant nous avons quitté la route pour suivre une piste qui serpente dans la plaine, traversant le Sedjoumi en grande partie desséché. Le lac est sillonné par de larges bandes de neige et d'azur. La neige est le produit d'efflorescences salines, l'azur est le reflet du ciel dans l'eau. Le paysage estd'une tristesse infinie, c'est un peu l'aspect du désert, la solitude, le silence mortel tout auprès de la vivante cité.
Par delà les vastes dépressions au fond desquelles s'étale le grand lac mourant, sur une hauteur couverte d'une forêt d'oliviers, dominant la plaine et les collines environnantes, la Mohammedia élève la masse énorme de ses ruines.
Sur l'emplacement de la Mohammedia fut, dit-on, Vantique Adherculanum. En creusant les fondations du palais la pioche heurta des dalles tumulaires portant les noms de trois évêques de la Bysacène.
L'éclat de la Mohammedia fut éphémère.
Le bey Ahmed avait fait construire ce palais qu'il habita tout le temps de son règne, protégé par une garnison de quinze mille hommes. Ce bey était un novateur. Il était venu à Paris et rêvait de Versailles en construisant la Mohammedia. Ses efi"orts tendirent à organiser à la moderne sa marine et son armée. Mais non seulement il demanda à la France des éducateurs militaires, mais il appela aussi des ingénieurs. C'est à ceux-ci qu'on doit les premiers travaux d'édilité publique ou municipale de Tunis, l'ahmentation de la ville en eau potable par la restauration de l'ancien aqueduc romain de Zaghouan.
La beauté, le luxe du palais, parlent encore à l'imagination, il est demeuré légendaire. Comme le bey, en dehors de ses troupes, avait amené avec lui une autre armée d'employés et de fonctionnaires, une petite ville s'était formée à la Mohammedia et ses bazars furent célèbres.
Les prédécesseurs de Mohammed-es-Sadok n'habitaient pas constamment le Bardo, ils élevaient de somptueuses demeures autour desquelles leur entourage venait se grouper. Des villes naissaient ainsi comme par enchantement, mais à leiu- mort ces résidences étaient abandonnées ainsi que les habitations nouvelles . C'est pourquoi les environs de Tunis montrent tant de ruines souveraines.
A la mort du bey Ahmed le palais dépouillé de ses ornemeuts magnifiques fut abandonné comme les autres. Lentement il s'émietta et aujourd'hui ce n'est plus qu'un sombre débris.
L'aspect de la Mohammedia est tragique, on dirait d'un vieux château fort démantelé avec ses murailles massives percées d'ouvertures béantes, hérissées de cactus grimaçants. Une centaine de misérables habitants se sont réfugiés dans les décombres, mais le voyageur n'y trouve pour s'abriter qu'un foudouck précaire et un café maure ouvert sur le bord du chemin. Les serpents et les scorpions se plai-
sent dans cet amas de pierres et, la nuit, le palais où l'on entendait naguère la musique des fêtes, retentit sans trêve des aboiements plaintifs du chacal.
Arrivés au haut delà coUine, près de la Mohammedia, M. Sadoux me fait regarder en arrière. Je revois au loin, par delà les ondulations de la plaine et le grand lac miroitant, Sidi-bou-Saïd et Carthage : l'éblouissement du soleil en môme temps que l'abandon.
Du versant opposé de la colline que couronnent les ruines de la Mohammedia je vois monter de nouveau dans le ciel le Zaghouan dont les ombres se décolorent. Aux approches de l'oued Miliane, l'aqueduc d'Adri en profile ses arceaux, tantôt sur le ciel et tantôt sur les montagnes qui bordent l'horizon, et il est vraiment superbe encore, dans sa simplicité classique, ce gigantesque monument couleur d'or traversant la plaine illuminée, fuyant jusques au loin, avec sa succession d'arcades grandioses, en perspective infinie . ^
Cet aqueduc prenait les eaux aux sources du Zaghouan et du Djouggar, parcourait à travers les collines, les plaines et les vallées, une longueur de 61 milles romains, soit environ 91 kilomètres et déversait dans les citernes de la Malga, à Carthage, trente-deux millions de litres d'eau par jour. Il assurait largement l'alimentation d'une population de 500.000 habitants. Sa largeur intérieure de O^SO c. et ses pieds droits avaient une hauteur de l^SO; il était protégé par une voiite à plein cintre percée de regards à intervalles réguliers. L'aqueduc suit les contours des collines, franchit des ravins et ses arcades, élevées de plus de 20 mètres, se succèdent pendant près de 5 kilomètres dans les plaines de l'oued Miliane et sur i 2 kilomètres dans celles de la Manouba.
Il exista peut-être à l'époque punique. Il est possible que l'empereur Adrien ait fait construire celui que nous avons sous les yeux sur l'emplacement d'un monument plus ancien. L'aqueduc actuel fut élevé vers l'an 136 de notre ère et fut restauré une première fois sous Septime Sévère. Les troupes de Genseric lors du siège de Carthage, c'est-à-dire en 439, lui firent subir de graves détériorations et une centaine d'années plus tard Bélisaire s'occupa de le réparer. Les Sarrazins imitèrent les Vandales, mais les khalifes Fatimites ne tardèrent pas à le remettre en état.
Enfin l'aqueduc fut une dernière fois détruit en 1574 et ce ne fut que sous le règne de Mohammed Bey qu'un ingénieur français s'occupa d'une restauration partielle qui fut continuée et achevée en 1873. J'ignore quel est l'ingénieur qui, sous prétexte de modification à la conduite d'eau et d'établissement d'un siphon mesquin dans le lit de l'oued Miliane, fit jeter à bas les magnifiques arceaux de 30 mètres de hauteur qui traversaient la rivière. Les matériaux servirent sans doute à étabhr le