‹ La TunisieChapitre 7 sur 103 · LES SOUKS · texte numérisé non relu

LES SOUKS

Mais on s'arrêterait partout, devant les bonnetiers qui expédient [d'énormes ballots de chéchias en Turquie et dans toute l'Afrique; devant les tailleurs occupés à border de rouge les burnous, à coudre des caftans de toutes couleurs, à soutacher d'or et d'argent les djabadoli. Et quand on a quitté les galeries, il semble qu'on a traversé une grande cité de rêve, caries yeux gardent l'éblouissement des couleurs et des matières précieuses employées.

Tout en haut des souks, près de la kasbah, est le palais de Dar-el-Bey. Ce monument massif, bâti au commencement du siècle par le bey Hammouda, n'ofTre en son extérieur rien de remarquable. Un large escalier donne accès à l'unique étage du palais. Là est la salle du conseil suprême, où le bey préside sur un trône au dais de velours crépine d'or. On est attiré par un patio voisin, entouré d'arcades en marbre blanc et noir retombant sur seize colonnes torses. Ces arcades soutiennent des portiques à plafonds polychromes en bois, décorés de fleurs et de rinceaux bleus, rouges, verts et or.

Il existe aussi à Dar-el-Bey une koubba et des salons couverts d'arabesques d'une ingéniosité de formes et d'une délicatesse d'exécution merveilleuses ; elles ont la légèreté des dentelles. Et tout cela est harmonieux dans l'ensemble et dans les détails.

Le crépuscule, lumineux encore, descendait rapidement sur la terre, tandis que j'étais sur la terrasse de Dar-el-Bey. La ville, comme une immense cité de marbre, s'étageait sous mes yeux avec ses terrasses sans nombre et les

sillons creusés par son inextricable réseau de ruelles. Çà et là s'arrondissaient les coupoles des marabouts aux toitures d'écaillés vertes, des minarets élancés montaient. La mosquée de Sidi-Malirès, avec son amas de dômes neigeux et la grande mosquée Zitouna frappaient davantage mes regards. Le lac El-Baheira, étalé sur le rivage, réfléchissait comme un miroir le ciel pâlissant. Je distinguais au loin la cathédrale de Carthage dominant la colline de Byrsa, le viUage de Sidi-bôu-Saïd,

LEUR VISAGE ÉTAIT UN MASQUE NOlli.

iO LA TUNISIE

la Goulette et le golfe perdu au loin, et les monts du cap Bon, et le profil superbe du Zaghouan, dont la cime s'éclairait de rose.

Et tandis que mes regards se perdaient dans l'espace qu'enveloppait maintenant le mystère de l'heure crépusculaire, le canon subitement tonna, se répercutant comme un tonnerre dans la ville et sur le rivage. Aussiiôt des bruits de fête montèrent des demeures, et dans les rues silencieuses des lueurs s'allumèrent. Le jeûne était rompu jusqu'à l'aube. La vie nocturne du Rhamadan allait commencer.

Comme d'habitude, en temps de jeûne, tout était prêt à l'avance pour permettre un immédiat réconfort, et, après une courte prière, chacun faisait un repas de son choix. A cette occasion les pauvres eux-mêmes se mettent en frais dans la mesure de leurs moyens, dit M. David, et les petits pécules sombrent souvent, dans ce déploiement de confortable inaccoutumé; mais Dieu pourvoira au lendemain! C'est le Rhamadan, on ne compte pas.

... Ce soir, 27" jour de Rhamadan, le quartier maure était en fête. Le bey, arrivé tout exprès, le matinmême,de son palais de la Marsa, devait, après une journée passée à Dar-el-Bey, faire une visite solennelle aux souks, et il avait choisi l'heure nocturne à laquelle le jeûne est rompu.

L'après-midi tout entière s'est passée pour moi au souk des étoffes, dans le bazar des frères Barbouchi, au milieu des armes, des riches broderies, à demi couché sur des tapis d'Orient, dans la fraîcheur et le mystère reposant.

Barbouchi, celui que je connais bien, car ils sont plusieurs, est un beau Maure de fin yisage, au nez un peu busqué, au regard doux comme un regard de femme. Il est de belle prestance et distingué de manières, ce qui est le cas de beaucoup de marchands tunisiens.

Le bazar occupe un des anciens marchés aux esclaves. Là, dans une cour intérieure bordée de colonnades comme un cloître, le soleil aujourd'hui discrètement se jouait dans les guirlandes flétries d'une treille maladive. Ces rayons, qui diamantaient vaguement la pénombre de la cour, erraient comme les sourires oubliés d'anciennes captives l'êvant de liberté. Un bananier, dans l'ombre, tristement s étiole aussi. N'avaient-elles pas également pâli en cet endroit même les jeunes filles arrachées aux rivages des mors latines, et parquées tout en pleurs dans ces murailles sourdes?

Ainsi les choses ont leur langage comme elles ont leurs larmes : Sunt lacrymse rertim, on l'a dit il y a longtemps.

En gravissant les degrés qui mènent aux salles supérieures, je m'arrêtais

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