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KAIROUAN, LA VILLE SAINTE

sur des tapis de Kairouan aux couleurs vives. On dirait une jonchée de fleurs. C'est une confusion d'étoff'es lamées d'or, de gazes, de dentelles où sourient des visages clairs aux grands yeux noyés, avivés par le kohl, pleins d'éclairs noirs.

Longtemps ce spectacle nous a retenus. Puis nous avons repris le chemin de l'hôtel à travers de tortueuses ruelles, le long des murailles éclairées vaguement par les étoiles.

Le lendemain, au point du jour, je partais pour Kairouan. . . . Lorsque la ville sainte m'apparut pour la première fois, il y a trois ans • bientôt, j'éprouvai à sa vue une impression ineffaçable.

Un ciel bas, couvert, une tristesse sans bornes s'appesantissaient. Au loin, dominant un paysage de steppe aux lignes solennelles, une ville d'une pâleur éthérée développait une imposante enceinte crénelée au-dessus de laquelle pointaient, innombrables, des clochetons, des coupoles de zaouïas et des minarets de mosquées. On eût dit l'ébauche aérienne ou plutôt le reflet d'une immense cité, dont les monuments frêles, tremblants, montaient efTacés à demi dans les nues.

Si vous saviez combien est troublante la physionomie des murailles africaines par les temps obscurs !

Et la ville fut toujours mystérieuse et sainte ; jusqu'en ces derniers temps encore, on crut que nul chrétienne pouvait s'y abriter la nuit à moins d'un miracle. Devant une telle profanation, les marabouts défunts se seraient tous levés de leurs sépulcres pour chasser l'infidèle.

Longtemps les juifs ne purent s'y établir. Au confluent de l'oued Merguellil et de l'oued Zeroud, au nord de la ville, une maison spéciale, le Dat^ el Aman^ la maison de la paix leur était assignée, ils y affluaient les jours de marché.

Son isolement, son étrange aspect, son passé légendaire la grandissent aux yeux des musulmans. Sept pèlerinages à Kairouan, disent-ils, équivalent à un pèlerinage à la Mecque.

Toujours de bien loin, les fidèles demandent à être ensevelis dans cette terre sanctifiée, aussi la ville est-elle entourée de vastes cimetières, de koubbas vénérées et d'innombrables tombeaux épars.

EUe était donc troublante avoir, cette ville, ébauchée au loin sous les nuées, comme aux confins d'un monde inconnu.

Kairouan?.. Je l'avais imaginé éblouissant de soleil!

Le temps était lourd ; il avait beaucoup plu et la plaine se trouvait inondée. A perte de vue, des flaques reluisaient, reflétant par places le décor spectral de la ville sainte. De tous côtés, Kairouan se profile sur le ciel, ainsi il apparaît lou-

jours aux pèlerins et aux voyageurs, qu'ils aient traversé les sables ou le Sahel.

Nous approchions. De toutes parts les eaux limoneuses de l'oued Zeroud débordé glissaient silencieuses. Elles envahissaient la plaine. On entendait, par instants, des beuglements de chameaux et les roulements sourds d'un orage lointain. Il fallut dételer les chevaux qui ne pouvaient plus avancer, et les pieds dans la boue, pousser notre véhicule. On arriva enfin. . .

La ville est cerclée d'une forêt de cactus dont les raquettes crispées, armées de dards aigus, se dressent comme des menaces. Et dans cette ceinture de monstres, et dans la plaine marécageuse, jusques au loin à perte de vue, rampent ou se glissent des vipères, des lézards, des scorpions, des rats et des tortues.

Autour de Kairouan naissent fréquemment des mirages.

A certains jours, la plaine se couvrira tout à coup de forêts de palmiers aux grands panaches ondoyants et des caravanes bibliques lointaines défileront avec leurs chameaux chargés et leurs conducteurs de rêve. D'autres fois la mer, la mer sans bornes, étalée... des îles surgiront, s'effaceront sans avoir pris corps, des oasis apparaîtront pour s'évanouir et des vaisseaux fantômes vogueront sur cet océan fantastique.

Et qui pourra jamais raconter quelles grandes apparitions ont entouré ces minarets, longues luttes de formes indécises et spectrales, de titans ou de dieux. . . Mais tout à coup la vision cesse, la plaine reprend sa monotonie et les flaques fétides miroitent immobiles, sans un frisson.

Quand viendra l'été, le soleil brûlera le sol, la terre se crevassera, et Kairouan étalera dans un désert les blancheurs aveuglantes de ses murailles crénelées, de ses coupoles et de ses minarets.

Kairouan a toujours exalté l'imagination. La solitude où il dresse ses nombreuses mosquées, les mirages qui l'entourent parfois, les marabouts vénérés qui dorment leur dernier sommeil depuis des siècles et des siècles au pied de ses remparts, en ont fait la ville du mystère. C'est comme un pèlerinage en un pays perdu .

Sa fondation est entourée de merveilleuses légendes .

En l'an 50 de l'hégire, Okba-ben-Amir, un des plus illustres guerriers de l'Islam, s'est emparé de Gafsa. Continuant sa marche à travers des contrées désertes, il se trouve un soir au milieu d'une plaine infinie couverte d'arbustes épineux, peuplée de fauves, de serpents, de scorpions et de hiboux. Comme le crépuscule tombe, il gravit une coUine isolée, la seule qui rompît la monotonie de cette terre et, une fois arrivé au point culminant, il s'écrie, regardant les quatre points cardinaux : '

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