MONASTIR
La seconde des îles qu'on appelle aussi la Tonnara, à cause de la pêche aux thons qui s'y pratiquait tous les ans autrefois, doit son nom arabe à un marabout dont la koubba blanchit sur le rocher. C'est la plus grande des trois ; des citernes antiques s'ouvrent dans le roc même.
La troisième que les Européens désignent sous le nom de Quarantaine est percée d'un grand nombre de grottes artificielles hautes de 2 mètres et larges, en moyenne, de S^BO. Des niches sont pratiquées le long des parois latérales. D'après V. Guérin, on se trouverait en présence d'habitations humaines et les niches étaient destinées à recevoir les lampes et les ustensiles qui sei'vaient aux besoins des habitants. Les savants ne sont pas d'accord au sujet de ces grottes, les uns leur attribuent une origine phénicienne, d'autres prétendent qu'elles abritèrent des moines à l'époque chrétienne.
Lemta, à sept kilomètres au sud de Monastir, a été bâti sur les ruines de Leptis Minor, ville considérable dans l'antiquité. Leptis Minor était plus ancienne que CarthageetHadrumète. Comptoir carthaginois des plus prospères, place forte durant les guerres de César en Afrique, elle était pourvue d'un évêché sous les Byzantins. L'invasion arabe bouleversa la cité de fond en comble. Il reste quelques traces des remparts, des vestiges de quais et d'une jetée. Les ruines qui occupent une étendue de quatre kilomètres carrés, témoignent de l'importance de la ville antique. M. Cagnat, dans des fouilles naguère entreprises, mit à jour un cimetière chrétien dont les tombes sont décorées de mosaïques, de marbre ou de verre, de belles colonnes en cipolin, de chapiteaux, de poteries.
En parcourant les rues du pauvre village actuel, il est aisé de retrouver partotit des matériaux provenant de l'antique Leptis.
Je fus séduit par le pittoresque d'ateliers de tisserands qui se sont installés dans un fort ruiné au milieu de la ville.
J'y remarquai aussi une zaouïa d'Aïssaouas et comme c'était le jour de leur réunion, leurs tam-tams et leurs chants faisaient un assourdissant vacarme.
Non loin de Lemta, entre Monastir et Mahdïa et près du cap Dimas était Thapsus, autre comptoir des Carthaginois, cité libre de la Bysacène, et comme Lemta siège d'un évêché. La cité de Thapsus est célèbre par la victoire que César remporta surScipion et Juba. Mais combien sont vagues les souvenirs matériels qui subsistent de sa vieille splendeur! Ce sont les restes d'une jetée qui se prolongeait fort avant dans la mer, d'une citadelle, d'un amphithéâtre, de citernes et d'un aqueduc.
L'emplacement de la ville est livré à la culture ; l'arène de l'amphithéâtre elle-même est devenue un enclos. Le long d'une sebkha voisine de l'aqueduc.
vers l'ouest, s'élève une série de monticules qui le commandent et dont plusieurs sont couverts de ruines. M. Giiérin y remarque une dizaine de belles citernes parfaitement conservées qui devaient appartenir jadis à des villas romaines.
Ainsi partout sur ce rivage, partout en Tunisie, par les monts et les 'plaines, du sud au nord, des sables aux forêts, traîne le souvenir de guerres farouches! Le sol est jonché des débins de villes anéanties, de temples ruinés. On foule chaque jour des tombeaux et des tombeaux encore... ettoujours...
J'ai repris la merà Monastir. Toute la soirée et toute la nuit le navire a vogué doucement, sans secousse.
A l'aurore nous jetons l'ancre devant Mahdia.
La ville est près de nous, toute blanche. Le ciel est rose et la mer d'un bleu tendre, un peu pâle. Leblanc, le rose et le bleu se mêlent sans se confondre entièrement, lisse combinent en une symphonie de nuances claires, aériennes, d'une ténuité extrême, en un vague poudroiement de tons effacés.
Subitement, tandis que je m'abandonne au charme de cette vision se dresse devant moi une voile haute d'une blancheur de lait portant en écusson un cœur rouge énorme d'où s'échappent des flammes, d'où le sang coule. C'est une sakolève grecque ; sa forme rappelle les antiques galères qui sillonnèrent autrefois ces mers et son gouvernail, près duquel un homme est debout, se relève avec grâce comme le cou du cygne.
Le cœur ensanglanté flamboie dans les fluidités divines de l'espace et la barque glisse silencieuse sur la mer calme déroulant à sa suite un long ruban de moire, long sillage qui lentement ondule.
Elle s'éloigne et l'image flamboie toujours. Maintenant on ne voit plus dans les airs que ce cœur solitaire qui saigne en s'en allant, ce cœur qui pleure. Et la voile doucement palpite en lentes pulsations. . .
Etrange symbole, évocation des larmes de ce rivage où l'on a tant pleuré ! Et de le voir s'en aller ainsi tout en larmes de sang, sans jamais se tarir, je songe au cœur de l'humanité. De l'humanité qui pleure à chaque réveil. Elle a pleuré la nuit, elle pleurera le jour, elle pleurera demain, éternellement... Éternellement les larmes ensanglantées s'égoutteront dans les sourires du ciel, elles se perdront dans les flots, la terre les boira avidement, toujours altérée...
C'est l'éternelle douleur, ce cœur qui passe. C'est la vie, c'est l'humanité meurtrie qui saigne tout entière, c'est le Christ depuis deux mille ans cloué sur sa croix !
Et la mer ici est couverte d'épongés qui flottent entre deux eaux. Elle en est pleine et pourtant elles ne suffii'aient pas pour étancherle sang qui coule des