LE CŒUR SANGLANT
cœurs et toute l'eau de l'Océan même ne pourrait suffire à laver toutes les blessures. . .
Maintenant la barque portant le cruel symbole qui ensanglantait le ciel a disparu, les roses de l'espace, les bleus de la mer, les blancheurs des murailles et des minarets s'irisent de nouveau et le doux réveil d'aurore recommence...
Le symbole douloureux a fui, il va s'anéantir avec le charme du matin dans les rayons ardents du grand soleil qui monte.
Dcsflottillesdebateauxpêcheurssont groupées au large. Des bateaux maintenant entrent dans le port. Lespremiers, grecs ou siciliens, pèchent l'éponge ou le corail, les autres ont passé la nuit à prendre des sardines. Et ce sont des pêches miraculeuses qu'ils font d'habitude, car en une seule nuit chacun de ces bateaux prend en moyenne de 200 à 300 kilogrammes de ces
poissons . Nous sommes à la saison où l'on pêche les sardines-alaches elles éponges. Cette dernière industrie toute nouvelle à Mahdia acquiert cette année une importance inusitée.
Déjà quarante sakolèves grecques, avec leurs scaphandriers, s'y occupent, et d'autres sont attendues. Aussi quelle animation matin et soir donnent au petit port ces bateaux et les cinquante barques de pécheurs siciliennes !
Je dis un petit port et c'est à peine un abri. 11 y a quelques jours, à la suite 4'une bourrasque, les bateaux s'y réfugièrent à la hâte et l'encombrement fut tel qu'on évita à grand'peine les accidents.
Mahdia occupe la pointe du cap Africa.
11 offre par endroits l'aspect d'une ruine car ses remparts depuis longtemps sont démantelés et çà et là sur le rivage quelques pans d'épaisses murailles s'inchnent vers le sol. Des blocs isolés, rongés tour à tour par le soleil et [>ar le vent de" mer, se dressent grimaçants et monstrueux.
AMPHITHEATRE u'eL-DJEM (iNTÉRIEUr)
L'ancien port de Mahdïa, creusé à main d'homme, est intéressant à voir. Deux tours ruinées le protégeaient autrefois. La construction est faite avec des matériaux antiques; une assise est même formée par des fûts de colonnes juxtaposés.
La ville dont les murailles portent tant de vieilles blessures eut des jonrs de splendeur, mais ils sont depuis longtemps évanouis. Elle fut fondée sur les restes A\\\\ emporium carthaginois par unmadhi fatimite qui lui donna son nom. Les historiens arabes ont célébré sa gloire, les poètes ont chanté sa beauté. Mais que de malheurs ont fondu sur elle ! Les Siciliens en font le siège en 1 147, les Arabes en 11 60. En 1390 elle tombe sous les coupsdeChai'les-Quintet des chevaliers de Malte. On montre encore dans la ville la tombe d'un de ces chevaliers : Antoine de Piscatoribus. L'inscription gravée sur la sépulture se termine par un blason portant en chef la croix de l'ordre des chevaliers et deux poissons qui sont les armes parlantes des Piscatoribus.
Les soldats de Charles-Quint et les chevaliers ne laissèrent debout que des pans de murailles et quelques fragments des remparts.
Aujourd'hui cette rivale de Kairouan et de Tunis est une ville paisible, un peu délaissée, dont les habitants, généralement riches, amollis par une servitude séculaire, cultivent l'olivier.
A quelques minutes de Mahdïa, sur le promontoire, est la vieille Kasbah. Je montai sur les terrasses de la forteresse abandonnée pour jouir du beau panorama qui de là-haut se déroule. Mais quel spectacle inattendu! Des jardins s'étaient créés sur les murailles, champs de fleurs jaunes merveilleuses au cœur de velours noir. Et cette admirable floraison frissonnait au vent, et le jaune superbe tigré de velours éclatait au soleil .
J'errai ensuite à travers les tombeaux qui couvrent, comme à Hammamet,une grande étendue .
Au milieu des sépultures, d'énormes figuiers au tronc monstrueux, tordaient leurs branches desséchées qui s'emmêlaient et s'enroulaient comme des tentacules de pieuvre. Le vent de merles avait inclinées vers le sol. Elles étaient privées de feuilles. C'étaient des figuiers stériles : stériles comme ce monde de cadavres qui dort sous les pierres de ce rivage. Comme nous ceux-là ont souffert, comme nous ils ont aimé, leur vie fut vouée aussi aux luttes vaines. Ils attendent, aux murmures de la mer, dans l'éternel repos, le réveil et la résurrection.
La terre ici est une immense nécropole, on dirait le royaume de la mort.
A une certaine distance des remparts, sur une colline de tuf qui court parallèment à la mer, M. Melon a découvert des sépultures nombreuses d'un caractère archaïque très particulier .