‹ La TunisieChapitre 80 sur 103 · UN JARDIN ENCHANTÉ · texte numérisé non relu

UN JARDIN ENCHANTÉ

tout embaumé par des fleurs aux colorations éclatantes; mes yeux sont éblouis et tous ces parfums capiteux m'alanguissent.

Sous la voûte des palmiers géants que la brise balance, dont les panaches scintillent au soleil avec des reflets métalliques, s'abritent deux étages d'arbres et de fleurs. Les cognassiers, les figuiers, les grenadiers, les abricotiers aux proportions colossales, ploient sous le poids de leiu^s fruits et au-dessous se pressent les légumes verts et les innombrables fleurs. Et c'était un enchantement sous l'ombrage clair, de voir les branches chai*gées retombant [>resque à terre, des vignes aux troncs énormes, tordus, rampant d'un arbre à l'autre, mêlant leurs feuilles aux fruits, enlaçant les palmes, s'inclinant en pendentifs gracieux ; ornementation fabuleuse, se perdant en d'inextricables réseaux parfumés. Et sur le sol c'était un chatoiement de pierreries où quelques rayons d'or se jouaient, éclatant çà et là sur des fleurs rouges, mettant des aigrettes de flammes à quelques corolles. . .

« Voyez ici, me disait le général, ces fleurs aux longs pistils soyeux et fins comme des plumes de colibri, remarquez leur couleur jaune, elles sont rares et belles. Là, c'est un palmier qui ne produit pas, il a été rasé à la cime, tenez, vous verrez mieux d'ici en relevant la tête; ce palmier donne le lagmi ou vin de palme, je vous en ferai goûter tout à l'heure. »

Et j'étais tout saisi devant le général qui maintenant me guidait et qu'on eût dit aussi voyant que moi. Et je le considérais inquiet, ne pouvant croire à sa cécité.

« Voyez-vous, ajouta-t-il de sa voix charmante et chaude, les oasis de Gabès renferment près de 100.000 palmiers dattiers. Ils réussissent à merveille, car ils sont dans les conditions voulues ; une haute température en même temps qu'une grande humidité, les irrigations souterraines ou superficielles sont indispensables à sa culture, d'après le proverbe arabe, le palmier doit avoir le pied dans l'eau et la tête dans le feu. Dans ces conditions il pousse vite et monte haut. Vous remarquerez que le palmier de nos oasis a la tige plus frêle que celle des palmiers du rivage. Il est d'un port plus élégant et ses palmes souples se balancent au moindre souffle. Si nos jardins sont aussi luxuriants, c'est grâce à l'ombre protectrice qu'ils donnent, sans eux les arbres et les fleurs ne résisteraient pas aux ardeurs du soleil.

Nous étions arrivés à une sorte de clairière, les arbres s'espaçaient. « D'ici, me dit le général, vous pouvez voir le faite d'un palmier donnant le lagmi et vous allez assister à la mise en bouteiUe dans cette cave d'un genre nouveau pour vous. »

Sur un signe du général, un jeune Arabe prit le tronc à deux mains et grimpa, pieds nus, comme un singe ; bientôt il disparut dans les palmes, pour montrer sa silhouette à la cime très élevée de l'arbre.

Je le voyais minuscule là-haut, puisant à même le tronc à l'aide d'une gargoulette, puis il entaillait l'intérieur du réservoir et bientôt le récipient descendait au bout d'une longue corde et des verres s'emplissaient de l'odorante liqueur. Ce vin de lagmi me parut excellent.

<c C'est la seule boisson alcoolique autorisée par le Koran, me dit le général. Nos Arabes en sont très friands et il n'est pas rare de les voir en ébriété lorsqu'ils

en abusent. Le lagmi, à une certaine période de sa fermentation, rappelle l'hydromel vineux.

(c Les arbres qui le produisent sont sacrifiés. Dès le printemps, au moment de la grande sève, on coupe touteslespalmes, sauf les nouvelles, et on pratique à cet endroit même un canal circulaire dont la pente amène naturellement le liquide à une gargoulette. Le lagmi coule pendant deux mois environ, donnant chaque jour quatre ou cinq litres. Si l'arbre est menacé d'épuisement par suite d'un écoulement trop actif, on l'arrête en mastiquant les entailles du sommet à l'aide d'argile. >>

Je suis revenu plusieurs fois à cet admirable jai'din où maintenant je me rends seul car les horticulteurs indigènes me connaissent et viennent au devant de moi . Jamais ils ne m'ont laissé partir sans ime brassée defleiu's, et puis ce qui m'attire encore c'est l'oued que je traverse et où je m'arrête longtemps chaque fois.

Jamais scènes plus patriarcales, plus bibliques, plus imprévues, plus belles ne se sont déroulées sous mes yeux .

Dans l'eau bleue coulant avec lenteur et sur les bords, s'agite tout un peuple de lavandières et d'enfants. Ce sont des femmes et des jeunes filles de beau visage, vêtues de tuniques bleues à grands ramages jaimes, ou voilées de noir, dont le péplum

l.E PEUPLE PREND PLACE.

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