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LES LAVANDIÈRES DE DJARA

antique est retenu à l'épaule par des agrafes d'argent. Dans les sombres tresses des chevelures s'enroulent des sequins tandis que des colliers de nacre et de corail battent sur les poitrines. Subitement de la foule accroupie, des figures hiératiques surgissent, divinités ou idoles, immobiles sous le soleil.

Dans l'eau toute frémissante rayée d'éclats d'acier, éclaboussée d'étincelles, s'ébattent des enfants nus, des chiens se jettent à la nage. Sur la rive, des chevreaux bêlent, des battoirs humides, en écorce de palmier, pleins d'étoiles, montent et descendent en cadence tandis que des vols de pigeons passent, éblouissants de blancheur dans la lumière.

Il y a là des négresses aux luisants de bronze, aux cheveux pareils à des toisons de laine finement tressés et huilés, des bédouines aux énormes turbans jaunes ou bleus d'où s'échappent comme des flots de sequins entremêlés d'amulettes avec des chaînes de métal qui se balancent sur la poitrine; et les attitudes des bras nus chargés de lourds bracelets, sont pleins de grâce ou de caractère. C'est la joie des yeux pour un artiste que ces trouvailles d'arrangement, ces souplesses exquises, ces cambrures superbes, ces ceintures presque flottantes, ces lambeaux d'étofî"es magnifiquement rejetées sur l'épaule. Les haillons sous le soleil ont la richesse du brocart et de la pourpre .

C'est de toutes parts vm grand bruit de voix, des cris d'enfants, de croassements de grenouilles innombrables d'un vert tigré d'or, le cliquetis des bijoux, des battements d'ailes qu'accompagne l'éternel frémissement des palmes de l'oasis. L'eau essorée jaillit et retombe en pluie de perles, les linges blancs étalés aveuglent, les jaunes, les orangés et les verts éclatent; ce n'est pas une symphonie, c'est une prodigieuse fanfare de couleurs.

Tout cela se meut, frissonne, grouille, chante ou crie dans l'eau azurée, sur la rive sablonneuse et claire où l'oued serpente à travers les tamarins, sous les palmiers dont les feuilles balancées miroitent dans les limpidités du ciel.

Et là-bas, dans le fond, dans le grand lointain, passent des caravanes aux silhouettes austères, des hommes graves drapés comme des apôtres...

Dèsdixheures du matin, la chaleur est telle dans le sud de la Tunisie qu'il faut rentrer chez soi. A vouloir courir la campagne, on s'exposerait à l'insolation foudroyante. Et d'ailleurs, on manque de courage pour sortir, accablé qu'on est, se mouvant avec peine. Je me réfugiais dans le demi-jour de la chambre de l'hôtel aux heures chaudes, et là, nonchalant, n'ayant plus même le courage de tenir plume ou crayon, je m'abandonnais à l'assoupissement. On n'entendait aucun bruit au dehors, les rues étaient désertes, la ville morte.

Et alors chaque jour, dans ce morne silence, s'élevait une voix, une seule,

lointaine, très frêle et donce. Ce qu'elle chantait, je l'ignore, je ne sais même quel instrument aux vagues harmonies l'accompagnait en tremblant. Mais j'éprouvais un charme indicible, d'entendre chaque jour à la même heure, cette voix qui traversait l'ombre, exhalant comme l'éternelle rêverie des choses.

Je ne l'entendais pas longtemps, le silence retombait vite sur les murailles. Nul autre que moi ne la percevait, car je m'informai auprès de l'hôtesse, des serviteurs, des voisins et aucun ne savait. . .

Plus tard, beaucoup plus tard, la ville lentement sortait de sa torpeur. C'était l'heure de la promenade.

Mon excellent ami Henry Frichet m'avait donné, à mon départ de Paris, une lettre pour un de ses anciens camarades, le capitaine Marfoure, du 3° bataillon d'infanterie d'Afrique. Quel accueil cordial me réservait le capitaine, homme charmant et brave cœur, heureux d'entendre parler de son ami, de pouvoir être agréable à son envoyé !

Justement il habitait l'hôtel des Voyageurs et sa chambre n'était pas éloignée de la mienne ; le hasard me servait.

J'ai fait de délicieuses promenades dans l'oasis en compagnie du capitaine, et je me souviendrai surtout d'une exploration faite ensemble dans le vieux Djara. Ce n'était pas la première fois qu'il y venait, c'est pourquoi il croyait m'y guider. Mais comment se reconnaître dans ce dédale de ruelles souvent aussi sombres que des cavernes, car en maints endroits, elles se composent d'inextricables réseaux de galeries couvertes.

Le capitaine cherchait la demem'e d'une juive dont la beauté l'avait vivement frappé. Nous pénétrions partout pour la découvrir, car il ne retrouvait pas sa demeure et justement son embarras nous servit au mieux. Quels intérieurs nous avons découverts ainsi et quels beaux visages !

Gabès fut fondé par les Phéniciens. Sous les Carthaginois et durant une partie de la domination romaine, la ville fut comprise dans la Bysacène. Durant la période chrétienne, Vepiscopus Tacapitanus est undesévêchés de laTripolitaine.

On ne connaît pas exactement l'emplacement de l'ancienne Tacapa ; quelques ruines çà et là traînent sur des hauteurs avec des restes de mosaïques et de poteries. Eh bien, dans le vieux Djara, dans des cours intérieures où nul Européen n'était peut-être entré avant nous, nous découvrons des colonnes et des débris de monuments antiques qui ont servi à la construction de ces pauvres logis. Voilà, il me semble, ce qu'est devenue la vieille Tacapa.

Et quelle originalité montraient certains portiques de hasard sous lesquels des femmes étaient réunies, occupées à la préparation du repas ! Les enfants

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se roulaient demi-nus dans la poussière et à notre approche, ils fuyaient. Je me souviens d'une fillette prise d'un tel effroi à notre vue qu'elle tremblait de tous ses membres et poussait des cris perçants. Sous un de ces portiques, un tout jeune enfant dormait dans un berceau fait d'une énorme «'^caille de tortue que trois cordes descendant de la voûte tenaient suspendu au-dessus du sol.

Nous n'arrivions pas à découvrir la belle juive, mais combien d'autres visages nous apparaissaient d'une grande beauté ou d'un caractère unique !

Le costume était d'une simplicité primitive. Il se composait de la tunique flottante antique, de couleur bleue généralement, avec une écharpe négligemment nouée en guise de ceinture. De larges tresses encadraient le visage, descendant jusqu'aux hanches, avec des chaînes, des pendeloques faites de sequins, de coquillages, de morceaux d'ambre, de coi-ail, de monnaies anciennes d'argent et d'or. Et sur les poitrines, comme je l'avais vu sur les bords de l'oued, de larges colliers à plusieurs rangs s'étageaient.

Il sera intéressant de lire les recherches suivantes d'un auteur anonyme sur les costumes portés, dans l'antiquité, par divers peuples de la mer, nous verrons qu'ils se sont transmis en grande partie jusqu'à nos jours notamment dans le sud de la Tunisie.

« L'un de ces peuples, dit-il, les Tourshas, assimilés aux Tursanes ou Etrusques, porte une sorte de bonnet pointu. Or, dans l'antiquité, nous retrouvons cette coiffure conique sur le personnage du bas-relief libyen de Tchinli-Kioch. On la constate sur de nombreuses figurines de terre cuite provenant de Carthage, dont MM. Babelon et Reinach ont donné le dessin. L'usage paraît s'en être conservé longtemps chez certaines populations. Les Gerbiens portent souvent une sorte de bonnet blanc de forme plus allongée que la chéchia rouge classique. Le président de Thou leur attribue « des bonnets de laine de couleur bleu turquin. » Une coiffure analogue est adoptée par les femmes berbères modernes. Son extrémité se recourbant lui donne la forme de bonnet phrygien. Tel est, entre autres, le cas des femmes de Rhadamès (Largeau).

« Les guerriers teucriens et les Dauniens, d'après les bas-reliefs de Médinet- Habou, portaient un bonnet de plumes. Cette singulière coiffure persiste encore, comme costume de guerre ou de fantasia, dans plusieurs parties de la Tunisie occidentale et de l'Algérie.

« Ces Européens qui attaquent l'Egypte sont vêtus d'une sorte de jupon, rappelant celui des Ecossais ou la fustanelle grecque. Rien n'est plus fréquent que cette pièce de costume chez les indigènes qui n'ont pas adopté la culotte. Elle est portée sous le vêtement et formée d'étoffes rayées.

« Outre les dessins égyptiens, les représentations figurées sur certains objets métalliques tels que les situles de la Certosa, de Watsch ou le miroir de Castelvetro, nous donnent de précieuses indications sur les origines des costumes tunisiens. Ces dessins représentent des scènes de l'époque. Des guerriers y sont figurés avec des casques ou bonnets coniques et jupons courts. Sur les situles de Watscb et surtout de la Certosa, des personnages ont des blouses à manches courtes, identiques à la jebba du Sahel tunisien. Un individu, vêtu de ce costume, est coiffé d'une chéchia; il porte sur son épaule la charrue arabe actuelle (situle de la Certosa). Rien ne le distingue d'un Tunisien contemporain de Gerba ou du Sahal. Entre ces deux époques si éloignées, on peut citer le costume identique d'un personnage figuré sur un ex-voto de Tanit. Quant aux femmes de ces situles, elles ont la tête couverte d'un voile. Leur vêtement, serré à la ceinture, est semblable à celui des Bédouines de la campagne. C'est une variété du peplos antique.

« On pourrait appeler l'attention sur l'ornementation géométrique des étoffes, comparables à celles des vases, des bijoux, des armes chez les hommes de l'âge de bronze et les Tunisiens contemporains. Les tapis de Kairouan et les couverture de G afsa permettraient d'établir de curieux rapprochements ; mais ces considérations nous entraîneraient trop loin. »

L'accueil que nous recevions dans ces modestes demeures où habitaient ces femmes aux attitudes de reines, était gracieux. Il semblait que les gens s'estimaient très honorés de la visite d'étrangers. Il est à présumer que le képi du capitaine était pour la plus grande part dans cette courtoisie.

M. Marfoure éprouva une déception lorsque la belle juive enfin fut retrouvée, car il l'avait vue en grand apparat et cette fois, il la surprenait dans une tenue fort négligée, vaquant aux occupations peu poétiques du ménage.

Nous visitions ensuite le marché assez curieux où se fait encore le commerce d'exportation de Tunis, de Malte, de la Sicile et de Tripoli.

Les habitants de Djara ne firent aucune manifestation hostile contre nous au moment de l'occupation. Mais Menzel, qu'un ruisseau sépare de Djara fut bombardé par nos troupes; des traces de ce bombardement subsistent encore.

Les habitants de ces deux bourgs sont d'humeur différente, d'ailleurs, longtemps ils furent ennemis et à tout propos des rixes s'élevaient entre eux.

On fabrique des tapis à Menzel. Quelques-uns de ceux qui nous furent montrés étaient de belle couleur et offraient une grande analogie avec ceux de Kairouan.

J'ai passé de charmantes soiré«!s chez le général Allegro. L'aménité de ses manières, son esprit, sa large hospitalité, le charme et la bonté de M"* Allegro ne

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se peuvent oublier. Et c'est un bonheur de trouver là, aux confins du désert, sur cette pauvre terre, une maison si cordiale où s'unissent le confortable européen et l'éclat du luxe oriental.

J'y rencontrai un officier supérieur, écrivain de grand talent, qui connaît à fond tout le nord de l'Afrique. Longuement nous nous entretenions; je lui faisais part de mes observations trop rapides à mon gré sur les musulmans. ïl rectifiait mes erreurs, il m'ouvrait des horizons nouveaux, s'étendait avec une "compétence rare sur les ordres et les sociétés religieuses, les sectes et les confréries dont nous ne soupçonnons pas la puissance. Divisées autrefois, ces sociétés semblent obéir aujourd'hui à une impulsion imique, ce qui peut les rendre redoutables un jour.

« Les Mokaddem, me disait Khiva, tel est son pseudonyme littéraire, jouissent d'une grande autorité auprès des adhérents. Souvent leur parole a suffi pour maintenir les tribus et empêcher les insurrections que les marabouts locaux ou des illuminés essayent de fomenter.

« Vous êtes frappé des progrès acquis en Tunisie, de la douceur des habitants que vous croyez amis de notre domination. Quelques-uns sont nos alliés, c'est certain, mais ils sont l'exception, ce sont des Maures des villes, pour la plupart, qui n'ont plus, depuis longtemps, le sentiment de leur nationalité. Mais allez dans le Sud, les Khouans y sont nombreux. Leur esprit de discipline ne se dément jamais ; ils ont une devise qui règle leur conduite, ils sont :

« Comme un cadavre entre les mains du laveur des morts.

« Dans tous les ordres, dans tous les pays, leur obéissance est passive. Les devoirs des Khouans entre eux sont plus réels que ceux que la nation impose à des frères et leur solidarité est poussée jusqu'au communisme. Or, en Algérie seulement, il y a 168.000 Khouans.

« Nier le pouvoir des sectes est puéril. L'organisation des confréries, dont on connait à peine les détails, les ramifications, est formidable et, quoique à l'état latent, elle constitue un danger permanent.

« Les chiouck religieux sont des diplomates hors ligne. Leurs conseils et leur correspondance se transmettent, avec une rapidité inouïe, à des distances énormes; sauf de rares exceptions, ce sont eux la cause des rébeUions, les moteurs des désordres, les chefs des révoltes.

«Notre consul, M. Féraud, a constaté que la révolte de l'Aurès, en 1879, était connue à Tripoli le même jour qu'elle éclatait. Autres preuves : Il télégraphiait, le 12 avril 1881, au gouverneur général de l'Algérie, qu'un mouvement se préparait dans le Sud oranais, alors qu'à la même date, dans le cercle de Geryville, 'u assassinait le lieutenant Weinbrenner. Enfin, Ahitaghel, le chef des Touareg-

rioggar, qui ont assassiné la mission Flatters, a écrit au caïmakan de Ghadamès une lettre dans laquelle il se vantait de ce haut fait et manifestait le désir que ce massacre fût connu à Constantinople.

« L'Islam travaille sourdement à sa réorganisation. Les Chiouk Senoussi et autres ont compris que cet immense corps ne pouvait agir que s'il avait une tête. Ils savent qu'un mouvement panislamique bouleversera le monde et attendent un chef.

« Les 'confréries religieuses représentent le lien qui unira les mahométans. Elles fourniront l'or, les refuges, les conseils, et leurs émissaires insaisissables

transmettront les ordres. Elles seront écoutées, cartons les burnous sont des frocs lorsqu'ils couvrent des musulmans convaincus, et tous les affiliés obéiront comme le cadavre entre les mains du laveur des morts. »

Le général Allegro a bien voulu faire donner en mon honneur une fête spéciale parles Aïssaouas de Menzel.

Il est trois heures, un chaouch vient me prendre à l'hôtel avec une voiture et nous voilà parfis sur la route poudreuse. Le vent de mer souffle avec force et les cavaliers semblent courir dans les flammes, les sabots des chevaux soulèvent de grandes fumées d'or que le vent emporte. Le soleil de plomb écrase les demeures basses du village que j'aperçois devant moi, et sur les côtés de la route, le sol est criblé d'ouvertures comme si la terre avait été bouleversée. C'est le vent qui arrache ainsi des lambeaux du sol, disent les uns, ce sont des trous formés par des gens qui ont pris du sable, croient les autres.

Qu'importe ! l'aspect en est désolé et s'harmonise avec le caractère de ces

JUIVE liE liJAK/

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