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LES AÏSSAOUAS

maisons que je vois là-bas au bout de la route, aussi pauvres que la terre, aussi tristes.

La voiture s'arrête à l'entrée de Menzel devant une zaouïa dont la blanche coupole contraste avec la morne uniformité environnante. On nous attend, des Arabes enveloppés dans leiu-s burnous, allongés sur un talus voisin de la porte, se lèvent aussitôt et le Mokaddem et deux chefs des a'issaouas sortant de la petite mosquée s'avancent au devant de moi, me tendent la main et me font pénétrer dans la cour qui précède le sanctuaire.

Quelques adeptes sont déjà réunis, et vaguent sous les arceaux allant et venant par un couloir dont l'accès m'est interdit.

Elle est charmante cette cour spacieuse entourée de fines colonnettes blanches dont une treille enguirlande les arceaux. Là-bas, à l'extrémité de la cour opposée à la porte d'entrée, au long de la galerie, des croyants sont en prière, le visage tom'né vers l'orient; ils lèvent les bras au ciel et se prosternent : c'est la prière de la troisième heure.

Le Cheik me fait asseoir sur un banc réservé et un serviteur m'apporte le café tandis qu'un joueur de flûte s'est placé sur le seuil de la [lorte, et aux appels aigus de son instrument, invite les a'issaouas à se l'éunir.

Lentement ils arrivent un à un, et le peuple prend place près de l'entrée sous les arceaux. Cependant le flûtiste, entouré de joueurs de tam-tam, s'est accroupi sur le sol et, sur un rythme à trois temps, que l'accompagnement accentue avec force, les notes suraiguës de la flûte s'élèvent en cris douloureux. Bientôt les coups sur le tamtam deviennent sauvages, délirants et les vibrations sont si violentes qu'elles retentissent dans nos poitrines. Cette musique dure longtemps et tandis que les a'issaouas qui sont venus se masser autour de l'orchestre attendent, psalmodiant par instants des versets du Koran, un tout jeune enfant, les mains appuyées contre une colonne, balance sa tète et la fait pivoter autour de son cou. Cet enfant, âgé de 4 à 6 ans à peine, s'exerce, c'est un néophyte, il cherche à s'hypnotiser comme vont le faire bientôt les a'issaouas.

On a beaucoup écrit déjà, m'a-t-on dit, sur cette secte religieuse, mais qu'importe ! je dois raconter en ce récit les scènes qui m'ont frappé et celle-ci comptera parmi les plus curieuses et les plus farouches.

L'enfant balance toujours sa tête avec violence, le gland de sa chéchia tombe sur sa poitrine et rebondit sur son dos. Ses sœurs et ses frères, je pense, vont à lui cherchant à l'arracher au violent exercice auquel il se livre, mais obstiné, il ne veut point quitter la place qu'il a choisie. Il balance toujours sa tête, et son visage, qu'il baisse et relève alternativement, est congestionné. Ses yeux sont sans regard.

Le rythme du tam-tam s'accentue, les cris de la flûte deviennent plus doulou-

reux, on entend des |hui'lements sauvages. Un vieux tout secoué de frissons s'est tout à coup dressé l'écume aux lèvres, ses mâchoires s'entrechoquent, il lève les yeux au ciel, pousse des cris inarticulés et ses bras imitent les battements d'ailes des oiseaux. 11 est hirondelle, il le dit et il le croit, et va et vient à travers la foule, réellement possédé.

Dans le coin le plus obscur, sous les arceaux, on voit des hommes passer apportant des lames quadrangulaires affilées qui sont terminées en façon de pommeau par une grosse boule de cuivre d'où s'échappent des chaînes. Un autre apporte dans un mouchoir un paquet de scorpions qu'il remet au Mokaddem.

Cependant le rythme constant de l'étrange musique a déjà entraîné nombre d'aïssaouas. Les voilà debout, rangés les uns à côté des autres, très rapprochés, les mains unies et rejetées en arrière. Un des chefs de la secte, armé d'un bâton, frappe sur ceux qui n'apportent pas l'empressement voulu à se lever et rejoindre leurs frères. Des enfants de tout âge forment les deux extrémités de cette grande chaîne humaine. Ils sont bien soixante devant moi. Les désirs du général gouverneur sont exaucés, le spectacle promet...

Alors doucement les aïssaouas, au son de la musique ont balancé leur corps en avant et en arrière, et leurs têtes alternativement retombent sur leur poitrine et se relèvent ; les touffes de cheveux que les mahométans conservent au sommet du crâne viennent tantôt battre leur poitrine et tantôt recouvrir leurs épaules. Le mouvement s'accentue, leur corps se cambre maintenant, les cheveux balayent le sol. Ils se redressent et retombent suivant le rythme accéléré de la flûte, des tamtams et des Derboukas.

L'hirondelle volète toujours à travers l'assistance poussant de petits cris, et, chose curieuse, ce grand corps a vraiment des attitudes d'oiseau comme sa voix en imite les piaulements. Un autre, persuadé qu'il est singe, grimpe le long des colonnes, s'accroche à une barre qui supporte la treille, se suspend par les pieds et se balance avec des contorsions simiesques. Par moments, de grandes fumées odorantes entourent les Aïssaouas d'écharpes bleuâtres, c'est l'encens jeté dans les réchauds.

Bientôt le nom d'Allah, crié par un chef, est répété éperdument par toute l'assistance. Certains, comme pris de folie, frémissants, le corps secoué de spasmes, les lèvres écumantes s'approchent du Mokaddem qui montre une grosse poignée de clous. Et, la bouche ouverte devant lui, sans abandonner le mouvement rythmé que marque l'infernale musique, ils attendent. Les poignées de clous disparaissent dans leur gorge, ils en veulent tous, les enfants même se précipitent, ils implorent et s'accrochent aux bras du chef, et c'est avec le bâton qu'on s'en débarrasse.

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